Jean-Joseph Jacotot


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Dijon  1770 -  Paris  1840

Biographie


Jeudi 3 avril 2008


Pages 25 à  28


VII. EGALITÉ DES INTELLIGENCES



Cette opinion est que l'intelligence est égale chez tous les hommes bien conformés; autrement dit, que tous les hommes bien organisés naissent avec la faculté de comprendre, de voir, de saisir des rapports.

Il faut remarquer que Monsieur Jacotot parle de la faculté, et non de la facilité. Cette dernière dépend surtout de l'exercice et des acquisitions faites; et comme ces acquisitions et ces exercices diffèrent chez tous les individus, il s'ensuit que la facilité de voir des rapports ou l'intelligence actuelle diffèrent aussi.

Monsieur Jacotot a été amené à cette opinion par les résultats extraordinaires qu'il a obtenus de plusieurs enfans, ses élèves, qui, exercés suivant sa méthode, ont fait dans les arts et les sciences des progrès surprenants et sont parvenus, tout jeunes encore,  à produire ce qu'on n'était accoutumé à n'attendre que de quelques hommes faits et mûris par les années et la réflexion.

Il a vu aussi que chez tous les peuples, des enfans élevés dans les mêmes circonstances et sous la seule influence de la nature, ont l'intelligence à peu près également exercée et ont fait à peu près les mêmes acquisitions intellectuelles. Et que ce n'est qu'à dater du moment où les enfans passent sous le joug des maîtres explicateurs que l'on remarque des différences immenses.

D'un autre coté, tel enfant qu'on destitue de son intelligence, parce qu'il ne sait pas ou ne veut pas apprendre du grec ou du latin, n'a-t-il pas l'intelligence ouverte pour autre chose? Pour la mécanique, pour le jeu par exemple. C'est un fait généralement observé. La faculté existe donc chez lui, quoique l'objet auquel elle s'applique soit différent.

Et cet écolier qui selon l'observation de Monsieur de Bonald pâlit sans fruit sur les rudimens et les grammaires, et qui consume ses jeunes années à étudier une langue qu'il ne saura jamais, ne l'eût-il pas parlée avec autant de facilité qu'il parle sa langue maternelle, si, dès sa naissance, il n'en eût pas entendu d'autre? Ce FAIT répond-il contre l'intelligence de l'enfant ou contre les méthodes des maîtres?

L'opinion de l'inégalité des intelligences a pris sa source dans l'orgueil.

" La nature, dit Laromiguière ( Leçons de phil. t I, p. 55) toujours variée dans les ouvrages qu'elle expose à nos regards, PEUT avoir mis autant de différence entre les esprits qu'elle en a mis entre les corps. Elle PEUT avoir donné à l'intelligence de chaque homme un caractère propre qui la distingue de toutes les autres; mais ces inégalités primitives, SI ELLES EXISTENT, s'effacent bientôt devant les grandes inégalités qui viennent de l'art...

" Je n'ai jamais cru, dit Descartes, avoir été particulièrement favorisé de la nature, et souvent j'ai désiré d'en égaler d'autres, soit pour la facilité de retenir les impressions que j'avais reçues, soit pour celle d'imaginer les choses d'une manière distincte, soit pour la rapidité de la pensée. Si j'ai quelque avantage sur le commun des hommes, je le dois à ma méthode."

Quand un esprit aussi pénétrant, après s' être long-temps étudié lui- même et après avoir long-temps étudié les autres,  nous dit que toute sa supériorité est l'ouvrage de sa méthode, on doit, ce me semble, mettre un extrême réserve dans l'opinion qu'on se fait quelquefois des dons naturels et des talens privilégiés."

Je ne puis m'empêcher encore de citer Victor Cousin:

" L'esprit est égal à lui-même dans tous les hommes. la nature humaine, l'entendement humain sont dans le pâtre aussi bien que dans Leibniz ...
( Cours de l'hist. de la phil. , tome II, 1829, p 390, 391, 392.)

Avant de terminer cette discussion, je demanderai seulement lequel de deux instituteurs a trouvé pour ses élèves le plus sûr et le plus puissant motif d'encouragement, de celui qui leur dit:
" Messieurs, il en est parmi vous qui sont disgraciés de nature et qui, malgré tous leurs efforts, ne parviendront jamais à rien apprendre"
ou de celui qui cherche à leur persuader qu'avec du travail, du courage, une ferme volonté, ils s'élèveront au plus haut degré de connaissance ?






par Joseph Jacotot publié dans : Benoit Gonod: extraits choisis.
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Mercredi 27 février 2008
 

Pages 23 à 25


VI. COMPARAISON DES DEUX MÉTHODES




D'après ce court exposé, on peut déjà juger de la ressemblance et de la différence des deux méthodes, qu'on appréciera mieux encore d'après les exercices conseillés par Monsieur Jacotot, et que nous ferons connaître dans la seconde partie.


Dans l'ancienne, on apprend de gros volumes de principes, de règles, de rudimens, de définitions...
Dans la nouvelle, l'élève apprend des faits particuliers, contenus dans un court Epitome, et, par l'analyse et la comparaison, il s'élève par lui-même aux principes et conclut les règles. Il y a donc marche directement opposée.

Dans l'ancien système, on répète, oui:  deux ou trois fois ou quatre fois au plus les morceaux que l'on a appris, puis l'on passe à un nouvel auteur, et il n'est pas d'élève qui, peu de semaines après qu'il a quitté un livre, en sache dix lignes consécutives. Il a été calculé qu' un élève, après un  an, n'a pas retenu le millième des faits qu'il a vus et étudiés. On sait même qu'il y en a qui, arrivés en troisième ou seconde, en savent moins de ce qui leur a été enseigné que ce qu'ils en savaient en sixième. Je ne parle pas des acquisitions qu'ils ont faites par eux-mêmes.

Dans le nouveau système, on répète tous les jours l'Epitome ou le manuel de la science ou de l'art qu'on veut apprendre. A cet Epitome, par l'exercice de la comparaison on rapporte tout ce que l'on voit de nouveau. On lie, on associe les idées. Par conséquent, on n'oublie rien, on voit chaque jour augmenter son trésor par des acquisitions nouvelles. On marche avec plus de courage parce qu'on sent qu'aucun pas n'est perdu.

Dans l'ancienne méthode, l'exercice de comparer, de rapporter est rare et presque nul.
Dans la nouvelle méthode, la comparaison est l'exercice de tous les instans: c'est l'âme de la méthode.

Enfin dans l'ancienne, le maître entasse règle sur règle, définitions sur définitions, c'est ce qu'il appelle: EXPLIQUER.

Dans la nouvelle, les faits et les faits seuls servent d'explicateurs.

L'enfant, en observant lui-même, découvre nécessairement des rapports. Faut-il dire combien il s'intéresse à ce qu'il a trouvé? Chacune de ses acquisitions devient pour lui une propriété qu'il chérit et qu'il cherche à améliorer. Et dans toutes ses acquisitions il éprouve une joie tout à fait inconnue aux élèves de l'ancienne méthode, qui, n'observant rien par eux-mêmes, ne cherchant et ne trouvant rien par eux-mêmes, recevant tout du maître, n'attachent aucun prix à ses observations les plus savantes et les laissent bientôt retomber dans l'oubli.

Avant de faire connaître l'application particulière des principes de l'enseignement universel, nous devons parler d'une opinion du fondateur qui a soulevé contre sa méthode une multitude d'adversaires: l'égalité des intelligences.




par Joseph Jacotot publié dans : Benoit Gonod: extraits choisis.
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