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Jean-Joseph Jacotot

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Dimanche 27 septembre 2009



Enseignement universel

MUSIQUE

Mes chers élèves vous me demandez quelle est la marche qu'il faut suivre pour enseigner la musique lorsqu'on n'est pas musicien; je vous avoue que cette question  me causerait de l'étonnement, si je ne savais, par ma propre expérience, combien l'esprit humain est paresseux et inattentif.

Il y a bien longtemps que je vous ai exposé la méthode dont vous me priez aujourd'hui de vous donner le développement. Le premier volume, sur l'étude de la langue maternelle, contient tous les renseignemens dont vous avez besoin pour enseigner quoi que ce soit.
Le deuxième volume, sur l'étude d'une langue étrangère, n'est que la répétition du premier, et dans celui-ci vous me forcez à retomber dans des redites perpétuelles et inévitables, puisque la méthode est universelle. Je suis, comme vous le voyez, d'une impudence incurable.

Les savans ont décidé que l'Enseignement universel ne s'appliquait pas même à l'étude des langues et je suppose que les savans ne savent pas ce qu'ils disent.

Dire cela n'est pas poli. Mais qu'importe pourvu que cela soit vrai.


Par Joseph Jacotot - Publié dans : Enseignement Universel Dessin - Musique
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Dimanche 13 septembre 2009










Par Joseph Jacotot - Publié dans : Enseignement Universel Dessin - Musique
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Lundi 24 août 2009

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Benjamin Laroche



L'ENSEIGNEMENT UNIVERSEL

ou

MÉTHODE JACOTOT

EN PRÉSENCE
DE L'ENSEIGNEMENT UNIVERSITAIRE


PARIS.

FROMENT, ÉDITEUR,

RUE DAUPHINE, N° 24

1829





Par Joseph Jacotot - Publié dans : Textes de Benjamin Laroche
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Lundi 24 août 2009

Benjamin Laroche


L'ENSEIGNEMENT UNIVERSEL


ou

MÉTHODE JACOTOT

EN PRÉSENCE
DE L'ENSEIGNEMENT UNIVERSITAIRE


PARIS.

FROMENT, ÉDITEUR,

RUE DAUPHINE, N° 2
4

1829




CHAPITRE PREMIER.



Exposition du système universitaire. Écoles primaires et secondaires. Collèges. Sorbonne.

Une chose qui m'a toujours paru inexplicable, c'est que l'éducation, cette branche si importante de la prospérité publique, soit restée stationnaire au milieu des progrès de toutes les autres. La civilisation, qui s'est cependant beaucoup occupée de cette matière, ne l'a point améliorée. Je dirai plus, l'éducation, au lieu d'avancer, a rétrogradé;
elle me semble mieux entendue chez les anciens que chez les modernes. Parmi les premiers, l'éducation morale était comptée pour beaucoup; chez nous elle est à peu près totalement négligée.


L'éducation physique avait recu dans la gymnastique un vaste développement ; chez nous, ce n'est que depuis un petit nombre d'années que nous avons reconnu là une lacune qu'il importait de remplir. Même observation pour les méthodes d'enseignement. On enseigne encore de nos jours comme au temps d'Aristote, ou peut-être plus mal. Cependant les sciences philosophiques ont fait des progrès ; les facultés de l'homme ont été mieux analysées. Apprendre n'est que mettre en action quelques-unes de ces facultés.

On doit donc s'étonner que l'art d'enseigner n'ait profité en rien de nos progrès philosophiques.

Les nations ont revendiqué leurs droits; et cependant l'esprit humain est resté l'esclave des méthodes routinières. Tel peuple qui se dit libre croit ne pouvoir apprendre à parler et à penser qu'en se mettant à la discrétion d'une tyrannie enseignante, en sorte que c'est par les portes de l'abrutissement qu'on entre dans le palais de la science.

Justifions ces réflexions sévères, mais qui ne sont que trop méritées.

Examinons l'organisation de notre instruction publique; pénétrons dans l'intérieur de nos collèges, et de nos institutions de tout genre. Qu'y verrons-nous? La génération naissante parquée sous le nom d'écoles primaires, d'écoles secondaires, de collèges.

Dans les premières, trois ou quatre années de l'enfance sont employées à la communication imparfaite de la lecture et de l'écriture. Ces faibles résultats cependant n'ont été obtenus qu'en étouffant les germes précoces de ces jeunes intelligences, qu'en viciant pour toujours peut-être leurs facultés intellectuelles et morales, qu'en détruisant l'œuvre de la nature, qu'en dégradant l'espèce humaine au berceau.

Entrez dans ces écoles d'abrutissement précoce: dans les unes, vous voyez la tyrannie disciplinant l'enfance par les châtimens et la terreur: de pauvres enfans sont là tremblans, les yeux baissés, tenant en main leur alphabet ou leur catéchisme, et maudissant de grand cœur l'un et l'autre. Ainsi on semble avoir voulu rendre haïssables deux choses qu'il fallait avant tout faire aimer : la science et la religion.

Quittons ces lieux. Voyons d'autres écoles. Celles-là contiennent déjà un progrès; mais qu'il est faible encore! Le langage qu'on y parle est plus raisonnable. Cependant toutes les améliorations se sont bornées à soumettre à une règle commune tous les mouvemens de cette masse d'enfans, ou plutôt d'automates. Ils se meuvent ensemble, ils s'arrêtent ensemble. Une voix commande, et le mouvement s'exécute: Épelez, et l'on épelle; tracez, et l'on trace; effacez, et l'on efface; répétez, et l'on répète. Jusques-là tout va bien.... Mais on ajoute : comprenez, et personne ne comprend.

Passons; et sans nous arrêter aux écoles et institutions secondaires qui n'offrent que la répétition et le mélange des abus signalés dans les hautes et basses écoles, arrivons aux collèges. C'est de ces établissemens privilégiés qu'on est fier; on les cite avec éloge ; on les montre avec orgueil aux étrangers; on établit pour eux des concours publics et généraux, dans lesquels on les entoure de toutes les pompes publiques ; on les environne en quelque sorte d'une auréole nationale; c'est pour eux que sont tressées ces couronnes ; c'est pour les applaudir que cette foule immense s'est rassemblée; c'est pour célébrer leurs triomphes que cette noble harmonie se fait entendre. Tout cela n'est que la décoration, et j'avoue qu'elle est fort belle. Venons au fait... Voyons la pièce. Entrons en classe.


Sont-ce là les élèves ? comme l'ennui est peint sur leurs figures attristées! ils appartiennent aux premiers bancs, et paraissent attentifs. J'en vois plus loin qui emploient leur temps d'une manière moins ennuyeuse: ils jouent, ils s'amusent, ils prennent du bon temps pour leurs camarades qui l'ennuient : ce sont les paresseux, les indifférens, les retardataires. Ils sont en immense majorité ; ce n'est pas sur eux que l'on compte pour les concours; ils le savent bien, et paraissent s'en inquiéter fort peu.

Que fait cet homme revêtu d'une longue robe noire, dans cette chaire, du haut de laquelle il s'agite, il gesticule, il crie? C'est le professeur; c'est lui qui est chargé d'ennuyer et d'abrutir quatre heures par jour régulièrement toute cette jeunesse.


Que dit-il donc? car il parle tout seul. Il lit des copies. Il dit que telle chose est bonne, telle autre mauvaise; et l'élève qui l'entend l'oublie aussitôt, car il ne pense pas. Et pourquoi penserait-il? Ne voilà-t-il pas là un homme qui est chargé de penser pour lui ? Quand il sera professeur à son tour, alors il pensera pour les autres : jusques-là où est la nécessité?




Par Joseph Jacotot - Publié dans : Textes de Benjamin Laroche
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Lundi 24 août 2009



Allons en Sorbonne. Bon! C'est M. Villerain qui professe. Il explique un auteur, il développe un texte, il fait un discours sur un point de littérature ancienne ou moderne.
Pourquoi tous ces frais d'esprit et d'éloquence? Concourt-il pour une chaire supérieure? Ces jeunes gens sont-ils ses juges?
—Non, ce sont ses élèves...
—Ses élèves! Et qu'apprennent-ils donc de lui?
—A être éloquens.
Quoi! Ils apprennent à être éloquens en ne desserrant pas les dents, en restant là immobiles comme des thermes ; ouvrant de grands yeux, écoutant de grandes phrases qu'ils ne comprennent pas toujours !
Singulière manière d'apprendre, que d'être là à ne rien faire !
Que penseriez-vous d'un cordonnier qui dirait à son apprenti :
« Mon ami, assieds-toi là; croise les bras; ne dors pas surtout, et regarde-moi bien. C'est comme cela que  tu deviendras bon cordonnier. »
Cela serait bel et bon; mais cet apprenti-là ne ferait jamais de souliers pour moi! Belle comparaison ! me dira-t-on; des souliers et de l'éloquence, quel rapport cela a-t-il?
Plus qu'on ne croit. On apprend à faire des discours en faisant des discours, et des souliers en faisant des souliers. Mais on ne sera de sa vie ni cordonnier ni orateur, en restant cloué sur un banc sans rien faire.


Mais n'anticipons point: nous reviendrons sur cette matière. Voilà donc l'organisation de nos collèges. Là, l'élève, après avoir dormi en cinquième, va dormir en quatrième, puis en troisième, puis en seconde, puis en rhétorique, puis en philosophie, puis dans le monde, puis chez lui. Il aurait aussi bien fait de n'en point sortir. Laissons donc là cette victime de l'abrutissement scolastique, et voyons si c'est là le nec plus ultra de la perfection; voyons s'il n'y a pas moyen de faire mieux, et si les générations sont vouées à perpétuité à subir les conséquences d'un système qui me paraît être le plus sérieux obstacle au perfectionnement de la grande famille sociale. Voyons.




Par Joseph Jacotot - Publié dans : Textes de Benjamin Laroche
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Lundi 24 août 2009


CHAPITRE II.



Exposition des principes de l'enseignement universel. Éducation par soi-même. Égalité des intelligences. Tout est dans tout. Savoir quelque chose, y rapporter tout le reste.

Une bonne méthode serait celle qui ferait précisément le contraire de ce que nous venons de voir; une méthode qui prendrait le contre-pied de la méthode universitaire.

Dans l'état actuel de l'instruction publique, l'élève ne joue qu'un rôle passif; le rôle actif est réservé au maître. Une bonne méthode devrait rendre au contraire le rôle de l'élève actif, et réserver au maître le rôle passif. Maintenant c'est le maître qui agit; l'élève le regarde faire. Ce devrait être à l'élève à agir, au maître à le voir faire. Nous voulons que le maître pense pour les élèves; les élèves au contraire devraient penser seuls et par eux-mêmes.

Il existe une méthode qui fait ce que nous disons là. C'est celle qui est connue sous le nom d'Enseignement universel, ou l'Émancipation intellectuelle : ces deux noms lui conviennent également; elle les mérite évidemment.
C'est l'enseignement universel, car elle s'applique à l'enseignement de toutes les connaissances humaines;
c'est l'émancipation intellectuelle : car elle émancipe le genre humain de la férule des professeurs ; elle affranchit l'esprit humain des entraves que lui imposaient depuis des milliers d'années la routine et le pédantisme. M. Jacotot a la gloire de l'avoir trouvée et proclamée. Voyons en quoi cette méthode consiste, voyons si effectivement elle fait mieux que ce qui l'a précédée ; elle commence par établir ce principe :


Que Dieu a formé l'âme humaine capable de s'instruire elle-même.

Et procédant d'après ce principe fondamental, elle ne veut pas que le maître dise à l'élève ce qu'il doit savoir; elle veut que l'élève l'apprenne par lui-même, et sans le secours d'autre que de lui-même. Elle dit à l'élève : vois.
Et quand l'élève a vu, elle lui demande : qu 'as-tu -vu?
Mais elle ne lui dit pas ce qu'il a vu, car l'élève qui a vu, sait mieux que personne ce qu'il a vu.


Par Joseph Jacotot - Publié dans : Textes de Benjamin Laroche
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Lundi 24 août 2009

LA MÉTHODE.


Que vois-tu là ?

ELEVE.

Que Calypso était immortelle, et quelle était malheureuse de l'être.

LA MÉTHODE.

Pourquoi était-elle malheureuse ?

L'Élève ( qui a vu. )
Parce qu'elle ne pouvait se consoler.

LA MÉTHODE.

De quoi?

L'Élève.

Du départ d'Ulysse.

LA MÉTHODE.

Que concluez-vous de tout cela?

L'Élève.


Que lorsqu'on est séparé de quelqu'un dont on regrette le départ, on est malheureux, et que lorsqu'on est immortel, on se trouve plus malheureux encore, parce qu'on n' aperçoit point le terme où finira ce malheur.

Ainsi, voilà un principe qui renverse d'un coup et de fond en comble tout le système de l'enseignement universitaire.

Comparons un moment la classe émancipée à la classe routinière, et remarquez bien que nous n'avons encore fait qu'un pas, et ce pas a suffi pour tout intervertir , pour nous placer dans un monde nouveau.

Dans chacune des deux classes je vois un maître ; mais leurs fonctions ne se ressemblent point. Les élèves des deux classes diffèrent aussi d'une manière essentielle.

Dans la classe universitaire, les élèves bâillent; le professeur pérore.

Dans la classe émancipée, les élèves parlent, pensent et agissent ; le maître examine et écoute.

Le professeur universitaire débite emphatiquement sa marchandise long-temps préparée à l'avance, à un auditoire dans lequel ne se trouve peut-être pas un chaland.

Le professeur émancipateur assiste à un marché dans lequel chacun apporte librement ses produits.

L'un dit à ses élèves : » Écoutez-moi bien, je vais vous dire ce qu'il vous faut dire, ce qu'il vous faut penser, ce qu'il vous faut faire. »
Et l'élève, s'en reposant entièrement sur lui, prend le parti de dormir, et fait bien.
L'autre se borne à dire : « Que dites-vous ?  Que pensez-vous? Que faites-vous? » Et il ajoute :
« Voyez! Que voyez-vous? » Et l'élève qui sait que s'il ne voit pas, personne n'est disposé à voir pour lui, l'élève, dis-je, regarde et voit, et dit ce qu'il a vu. Voilà donc d'un côté une classe vivante et animée, où chacun, ne comptant que sur soi, se dit : « Aide-toi, je t'aiderai. » D'autre part, une classe morte ou endormie qui ne parle pas, parce que le professeur parle tout seul, qui ne pense pas, parce qu'elle a là un professeur qui pense pour elle.






Par Joseph Jacotot - Publié dans : Textes de Benjamin Laroche
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Lundi 24 août 2009


Remarquez, s'il vous plaît, ce contraste, et continuons. La méthode universitaire parque les intelligences comme les despotes parquent les nations. Elle admet au sanctuaire de la science un petit nombre d'êtres privilégiés; les autres, elle les repousse comme atteints et convaincus d'incapacité.

La méthode émancipatrice proclame que

Toutes les intelligences sont égales.

Par-là, elle relève le désespoir abattu; elle arrache des mains de l'orgueil l'arme toujours si redoutable du mépris ; elle rend à la nature humaine sa dignité et sa grandeur; elle proteste contre l'aristocratie du talent et du génie. Elle fait une large part à l'empire toujours si grand des circonstances : les infirmes exceptés , elle n'en fait aucune à l'organisation primitive. Le reste, elle en fait l'apanage du travail et de la volonté persévérante.

Elle ne dit point comme l'ancienne école :

Fiant oratores, nascuntur poetce.

Elle dit sans hésiter :

Fiant oratores, fiant poetœ.

Voyons sur l'ensemble de la classe le résultat de ce second principe.

Classe Universitaire.

Quels sont ces élèves assis aux premiers bancs, sur lesquels toute l'attention du professeur se dirige? Leurs copies sont les seules qu'il lise, leurs devoirs, les seuls qu'il corrige, leur attention, la seule qu'il ambitionne. Eux seuls récitent des leçons ; eux seuls lui répètent, pour l'oublier bientôt, ce qu'il leur a répété cent fois. C'est le banc des élèves privilégiés. Ce sont eux qui doivent soutenir au concours l'honneur du drapeau ; eux seuls doivent faire triompher le professeur et briller la classe.

Et cette foule d'élèves qui remplissent tous les autres bancs et dont la distraction et l'insouciance annoncent le peu d'intérêt qu'ils prennent à des choses qui en effet ne les regardent pas?
Ce sont les intelligences communes et irrévocablement condamnées à languir obscurément dans les limbes classiques, à végéter de banc en banc, de classe en classe, et à quitter le collège plus sottes, plus ignorantes qu'elles n'y étaient entrées (i).


(i) Nous ne pouvons nous empêcher de rapporter ici une anecdote dont nous garantissons l'authenticité, et qui prouvera la justesse de nos assertions :

Un professeur du collège Louis-le-Grand recevait régulièrement chaque jour, parmi les copies de ses élèves, un devoir portant un nom supposé, et rempli à dessein des fautes les plus grossières. Le pseudonyme avait soin d'écrire en tête de sa copie ces mots : Je désire être lu. Obtempérant à ce désir, le professeur, sans chercher à connaître l'auteur du devoir, passait le temps précieux de ses leçons à commenter cette copie imaginaire, et qui devenait pour le reste de la classe un sujet intarissable d'amusement. La fin de l'année scotastique put seule mettre un terme à cet abus. Et c'est pourtant d'un tel système qui forcément amène ces ridicules résultats, qu'un professeur de ce même collège vient de se constituer le défenseur officiel dans un discours qu'il a prononcé à la dernière distribution des prix. Il a fait son métier. Ab uno disce omnes !

Voyons maintenant la classe Émancipatrice.

Ici tout agit, tout est en mouvement ; nul ne reste étranger à l'impulsion commune. Le vaincu de la veille est le vainqueur d'aujourd'hui : nul n'abandonne son bouclier; tous savent qu'ils sont égaux en intelligence, et que s'ils diffèrent, ce ne peut être que dans l'intensité de la volonté et de la persévérance. Or, il est si commode de trouver à la paresse une excuse toute prête, en disant : « Je n'ai point l'intelligence nécessaire! » Mais il serait si dur, si humiliant de s'avouer et d'avouer à autrui qu'on n'a pas la volonté, la persévérance nécessaire !

On vous objectera les grands hommes dans tous les genres; on vous demandera si vous vous croyez égal en intelligence à Voltaire, à Corneille, à Bossuet, à Newton. Laissez dire ces gens-là, et demandez-leur si Voltaire eût composé la Henriade et Zaïre sur les genoux de sa nourrice; si Corneille eût écrit Cinna le jour où lui vint sa première dent; si Bossuet, le jour où il put dire papa, eût improvisé l'oraison funèbre de Condé ; et si le jour où, pour la première fois, les yeux de Newton s'ouvrirent à la lumière, Newton eût pu faire la théorie de la lumière et trouver la loi de l'attraction. Quand vous direz cela, on vous rira au nez; mais on se gardera bien de vous répondre. Laissez rire, et répétez toujours :

Les intelligences sont égales.

 

Par Joseph Jacotot - Publié dans : Textes de Benjamin Laroche
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Lundi 24 août 2009


Nous avançons, nous avons fait deux pas. Voyons à quelle distance nous sommes déjà du système universitaire.

Deux idées, c'est bien peu cependant! Oui, mais sur combien d'idées générales, de lois fondamentales, pensez-vous que roule tout le système de l'univers ? Sur deux ou trois peut-être. Or, l'enseignement universel, tout universel qu'il est, n'est pas encore l'univers.

Passons donc outre.

Tout est dans tout, dit la méthode ; et ce mot qui a excité tant de rumeurs, ce mot renferme un des principes les plus féconds en conséquences dans la grande question de l'enseignement. C'est là encore qu'il faut mettre en présence la méthode universitaire et la méthode naturelle ou émancipatrice. Mais auparavant apprécions à leur juste valeur quelques-unes des objections auxquelles a donné lieu ce principe.

Non, tout n'est pas dans tout, a-t-on dit; car qui dit tout, n'exclut rien : le contenu est dans le contenant, le vin est dans la bouteille; mais l'univers n'est point dans l'univers, pas plus que la bouteille n'est dans la bouteille.

Reconnaissons ici l'impuissance des langues à exprimer toutes les idées. Quand le fondateur de l'enseignement universel a dit : Tout est dans tout, il n'a fait que répéter un adage déjà connu; il n'a point cru devoir changer les termes qui l'exprimaient. Ne tordons point les mots, pour en exprimer une sottise. Ces mots, tout est dans tout, répondent à ceux-ci, tout se tient dans le monde, tout se lie dans la nature. Il est possible qu'en analysant ces mots tout se tient, on y trouve une absurdité, comme on a prétendu en trouver une dans tout est dans tout. A qui la faute? aux langues, et non aux hommes qui les parlent.

En définitive, ces mots, tout est dans tout, n'expriment rien de nouveau; ils ne font que proclamer un fait depuis long-temps reconnu : c'est que toutes les parties du monde physique et intellectuel sont liées entre elles par la chaîne des analogies ; c'est qu'il n'est pas une idée qui, par quelque point, ne touche à toutes les autres, et ne puisse en réveiller le souvenir.

Quoi ! me dira-t-on, vous trouvez de l'analogie entre une fourmi et un éléphant! Je réponds : « La même puissance qui créa l'éléphant a aussi créé la fourmi, et le rapport des contrastes est établi. «Mais entre le soleil et le grain de sable, ajoutera-t-on, quelle analogie trouverez-vous ? » Je rappelle alors:

Celui qui dans les cieux a semé la lumière,
Ainsi que dans nos champs il sème la poussière.

Et j'ajoute que le soleil et le grain de sable sont égaux
aux yeux du grand Être, car ils lui ont autant coûté.
Appliquons ce grand principe, tout est dans tout, à l'enseignement. Nous en déduirons cet autre principe :

Apprenez quelque chose, et rapportez-y tout le reste.

Ici on m'arrête encore, et on me dit :

« Vous prétendez tout expliquer par le premier livre que vous mettez entre les mains de vos enfans. Télémaque est votre Alcoran; M. Azaïs vous dirait que Télémaque est pour vous l'explication universelle. Quand votre élève saura son Télémaque, il ne saura que Télémaque. Quand il répéterait jusqu'à la fin du monde : « Calypso ne pouvait se consoler du départ d'Ulysse, que trouvera-t-il là-dedans? 
Y trouvera-t-il l' Illiade et l' Odyssée?


Un enfant de huit ans, élève de l'enseignement universel, fait en ce moment un exercice conforme à notre méthode, et voici ce qu'il dit :

« Ulysse ne pouvait se consoler d'être éloigné de sa chère Ithaque, et de Pénélope sa femme. Dans sa douleur, etc » Et voilà l'Odyssée.

Un autre enfant se lève, et dit :

« Achille ne pouvait se consoler de la mort de Patrocle; dans sa douleur, il se trouvait malheureux de lui survivre; sa tente ne résonnait plus des doux sons de sa lyre ; les guerriers qui le servaient n'osaient  lui parler : il se promenait seul. Mais, loin de modérer sa douleur, les lieux qu'il parcourait ne faisaient que lui rappeler le triste souvenir de Patrocle, qu'il y avait vu tant de fois auprès de lui. Tantôt il demeurait immobile sur le rivage de la mer, qu'il arrosait de ses larmes ; tantôt il tournait douloureusement  ses regards vers cette partie du camp où Patrocle, revêtu de ses brillantes armes, et partant  pour combattre Hector, avait disparu à ses yeux. » Et voilà l'Iliade dans le premier paragraphe de Télémaque.

Télémaque est le livre adopté par l'enseignement universel. Tout autre livre eût pu le remplacer. Il serait inutile de dire aux admirateurs de Télémaque pourquoi Télémaque a. été préféré, et à ses détracteurs, plus inutile encore.

Toutefois, si un style élégant, une morale pure, un récit varié et intéressant, une éloquence douce et vertueuse, sont des qualités précieuses dans le premier livre remis aux mains de l'enfance, le choix de Télémaque est justifié. Ainsi l'enfant devra tout à Télémaque :

La lecture, car c'est dans Télémaque qu'il apprendra à lire.

L'écriture, car c'est le texte de Télémaque que reproduira sa plume.

La langue maternelle, car c'est dans Télémaque que seront pris tous ses exercices : la grammaire, la morale, la logique, l'éloquence, tout en un mot; car tout se trouve dans Télémaque, comme  dans tout autre livre. Tout est dans tout.



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Lundi 24 août 2009


CHAPITRE III.

Application de L'Enseignement universel aux diverses branches d'enseignement. Instruction aux mères.

Après avoir établi ces grands principes qui servent de base à tout le système, déduisons-en les conséquences; faisons-en l'application à la pratique; et, pour mieux faire ressortir la différence qui existe entre l'enseignement universitaire et l'enseignement universel , mettons-les tous deux en présence.

Commencons par le commencement.

L'enfant est né, et à peine ses yeux se sont-ils ouverts à la lumière, qu'il fait de l'enseignement universel... En effet, il voit... Bientôt il apprend à comparer ce qu'il voit à ce qu'il a vu; il établit des rapports; il entend des sons, il les imite ; il cherche à les interpréter, il y réussit ; il balbutie, puis il parle, et toujours par le grand principe de l'enseignement universel. Il s'instruit lui-même. Il apprend quelque chose ; il y rapporte tout le reste; il voit, compare, juge et retient. Allez le mettre à l'enseignement universitaire, si vous pouvez. Vous n'avez garde. Vous laissez agir la nature, la nature et sa mère ; et ces deux guides admirables sont bien supérieurs à vos bonnets carrés, voire même à vos hermines.

Aurore de la vie, âge heureux de la première enfance! vous échappez, par votre faiblesse même, à la férule abrutissante, et vous vous réfugiez dans le sein d'une mère. Cependant les premières années se sont écoulées. Il faut apprendre à lire, à écrire. Les douleurs vont commencer. Le pédantisme réclame sa proie; il faut la lui abandonner. La mère va livrer son fils aux tyrans qui doivent l'abrutir. Ici l'enseignement universel expire; celui de l'Université commence. On sait comme il procède; on sait les pleurs qu'il fait verser, le temps qu'il fait perdre. On le sait ; ne le redisons pas, et revenons à l'enseignement universel que l'enfant n'aurait pas dû quitter.

Tendre mère, calme-toi ; ton fils ni ta fille ne s'éloigneront point de tes regards vigilans ; tu peux les instruire toi-même. Continue seulement l'enseignement universel que la nature et ton cœur t'avaient déjà indiqué.
 Prends Télémaque ; ne crains rien ; Télémaque est le livre de l'enfance, comme il est le livre de l'âge mûr. Toutes les idées que renferme Télémaque sont en germe dans l'âme tendre de ton enfant; le temps les développera. Lis devant lui, lis.

Ton enfant ne connaît ni Calypso ni Ulysse ; mais il apprendra à les connaître, comme il a appris à connaître les compagnons de ses jeux enfantins. Il lui est arrivé de ne pouvoir se consoler du départ de sa mère, et il comprendra que Calypso ne puisse se consoler du départ d'Ulysse.





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Lundi 24 août 2009


Lis donc : Calypso et que ton enfant repète : Calypso.


Fais-le-lui voir.

Continue : Calypso ne, et qu'il répète après toi : Calypso ne.

Calypso ne pouvait; qu'il répète : Calypso ne pouvait.

Calypso ne pouvait se,

Calypso ne pouvait se consoler.

Et que ton enfant répète encore ces mots. Alors, montre-lui Calypso, puis ne, puis pouvait, puis se , puis consoler.

Demande-lui en quoi ces mots diffèrent. Assure-toi qu'il distingue chacun d'eux de tous les autres. Fais répéter le tout, et ton enfant va dire sans hésiter :

Calypso ne pouvait se consoler.

Embrasse-le, cet enfant chéri ; il sait lire une ligne, et il l'a appris de toi, et à ta première leçon. Entends-tu ton cœur maternel qui bat d'aise et de joie !

Ce que tu as fait aujourd'hui, tu le feras demain, après demain; tu ajouteras une ligne à une ligne, puis deux lignes à ces deux premières lignes j puis quatre, puis huit, puis seize, ayant toujours soin de faire chaque fois répéter le tout ; et tu verras ton fils distinguer chacun des mots de ces seize lignes, comme il distingue une forme d'une autre, une couleur d'une autre.

L'enfant ne confond point une chaise avec une table : pourquoi confondrait-il se et ne, consolait et Calypso ?

Tendre mère, laisse dire ceux qui souriront de tes efforts, et continue l'œuvre que tu as entreprise ; continue, tu en seras amplement récompensée.



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Lundi 24 août 2009


Bon! ton fils distingue un mot d'un autre : fais-lui alors distinguer un son ou syllabe d'un autre son ou syllabe ; que dans Calypso, il distingue ca de lyp, lyp de so, et réciproquement. Demande-lui la dernière syllabe de Calypso, puis la première, puis la seconde; fais le même exercice sur chacun des mots que l'enfant a déjà appris à distinguer.


Ce que tu as fait pour les syllabes, fais-le pour les lettres. Tu vois, ton enfant a appris des mots, puis des syllabes, puis des lettres. Laisse les abrutissans avec leur alphabet ; laisse-les épeler péniblement en un an ce que ton fils a appris à lire couramment en huit jours; et bénis l'enseignement universel, qui n'est autre chose que la méthode maternelle, c'est-à- dire la méthode par excellence.

Maintenant, ce que ton fils a appris à lire, il faut qu'il apprenne à l'écrire. Donne-lui de l'encre, du papier, une plume ; laisse-le se placer comme il l'entendra : il finira bien par trouver la manière la plus commode. Si tu veux lui abréger ces premiers tâtonnemens, mets-toi à ton secrétaire; écris une lettre, mais une lettre véritable ; ne trompe pas ton enfant, même dans un but louable. Ton enfant t'observe; il te demande. comment il doit tenir sa plume. Réponds lui : « Tu vois comme je la tiens : tiens-la autrement, si cela t'est plus commode. »

L'enfant est imitateur, il t'imitera; il tiendra sa plume comme toi, se placera comme toi. Tu mettras devant lui le mot Calypso écrit à la main. L'enfant copiera, d'abord mal, puis mieux, puis bien. Alors, mets-lui sous les yeux la première ligne. Quand cette première ligne sera bien écrite , ton enfant saura écrire.

Surtout ne le raye point; ne fais point usage de tous ces secours factices dont bientôt l'enfant ne pourrait plus se passer ; laisse le dessiner ses lettres les unes après les autres, les aligner, les arranger à sa manière, toujours en se rapprochant le plus possible de son modèle.

Que sa première ligne soit en fin : il écrira en gros plus tard. Laisse gronder les universitaires, et suis avec confiance l'enseignement universel.

Que ton enfant sache écrire une première ligne en fin, et qu'il y rapporte toutes celles qu'il écrira. Tout est dans tout : l'art d'écrire tout entier est dans cette première ligne correctement écrite.






Par Joseph Jacotot - Publié dans : Textes de Benjamin Laroche
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Lundi 24 août 2009


Maintenant, si tu veux te récréer un moment, viens avec moi dans une classe élémentaire abrutissante; mais n'y conduis pas ton fils : le spectacle du mal n'est jamais bon; et les Spartiates avaient tort d'apprendre à leurs enfans ce que c'était que l'ivresse, en leur faisant voir des esclaves ivres.


Nous voilà dans la classe d'écriture. On dirait d'une immense manufacture. Voilà des règles, des crayons pour tracer. Que d'embarras ! que d'apprêts ! on se croirait à l'exercice des recrues. La tête droite ! le haut du corps en avant! le coude rapprocJié du corps! Tenez mieux votre plume! Vous prenez trop d'encre!

Et l'enfant ,'étourdi de tant de préceptes, ne sait à quel saint se vouer, et griffonne au hasard quelques caractères illisibles.

On lui prescrit de tracer d'abord des caractères d'un pouce de hauteur; on l'oblige à faire des jambages, puis des pleins, des déliés. Au bout d'un mois, on arrive aux lettres, puis aux syllabes, puis aux mots , puis aux phrases; toujours le même système, la même routine. C'est un aveugle que l'on guide, sans lui dire où il va, ni par où il passe.


Nous, au contraire, nous disons à notre élève : « Ouvrez bien les yeux, et voyez; comparez, jugez,  imitez. » Et notre élève qui voit, compare, juge, imite, laisse bien loin derrière lui l'aveugle et ses guides pédans.

Mère de famille, ton fils sait lire et écrire, que l'élève universitaire épelle encore des syllabes, ou peut-être même récite son alphabet et trace des ovales. Le moment est arrivé d'enseigner à ton fils sa langue maternelle ; et seule tu dois encore: être son guide dans cette carrière nouvelle.

Ne t'effraie pas. L'enseignement Universel va venir encore à ton secours, et t'aplanir les obstacles.

Rejette bien loin ces Dictionnaires et ces Grammaires poudreuses ; repousse les Wailly, les Restant, les Letellier, effroi de la jeunesse , épouvantails universitaires  placés aux portes des études classiques, comme pour en interdire l'accès à tout  autre qu'au petit nombre des adeptes privilégiés.


Garde seulement ton modeste Lomond, mais seulement pour t'en servir plus tard, lorsque ton élève saura et voudra vérifier ce qu'il aura appris, et coordonner, classer les richesses qu'il aura acquises.

Nous n'entrerons point dans le développement des moyens employés par la méthode pour l'enseignement de la langue maternelle. Nous renvoyons le lecteur à l'ouvrage-même, publié par le fondateur, sous le titre de Langue maternelle. Nous engageons les professeurs universitaires à lire attentivement cet ouvrage qui contient la condamnation irrévocable de leur système rétrograde, ce livre admirable qui est à nos yeux le bien des droits de la jeunesse et de l'enfance, qu'elle émancipe à jamais des langes universitaires . Transcrivons ici le sommaire de cet ouvrage, tel que l'a publié un des premiers disciples de l'enseignement universel.

* On fait apprendre par cœur les six premiers livres du Tèlémaque, dont on répète un ou deux chaque jour, selon le temps destiné à la lecon ; ou bien,

« On fait apprendre par cœur le premier livre de Télémaque. On fait lire le second livre et le raconter sur- le-champ. On fait lire le 3e livre, puis le 4e, le 5", le 6e ...

 On pourra consulter également un ouvrage publié par M. E. Boulmy, sous le titre de Considérations sur la Méthode Jacotot, contenant une instruction normale très détaillée sur la lecture, l'écriture, la langue maternelle, les langues étrangères , etc. ; ainsi que le rapport adressé par M. Baudoin à M. de Valisménil, sur les résultats et l'influence de la Méthode.



Par Joseph Jacotot - Publié dans : Textes de Benjamin Laroche
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Lundi 24 août 2009
 

On fait apprendre par cœur les six premiers livres du Télémaque, dont on répète un ou deux chaque jour, selon le temps destiné à la lecon ; ou bien, on fait apprendre par cœur le premier livre de Télémaque. On fait lire le second livre et le raconter sur-le-champ. On fait lire le 3e livre, puis le 4e, le 5", le 6e...

On pourra consulter également un ouvrage publié par M. E. Boulmy, sous le titre de Considérations sur la Méthode Jacotot, contenant une instruction normale très détaillée sur la lecture, l'écriture, la langue maternelle, les langues étrangères , etc. ; ainsi que le rapport adressé par M. Baudoin à M. de Valisménil, sur les résultats et l'influence de la Méthode.
On continue la lecture des autres, mais on ne les raconte pas.

Quand on a fini l'ouvrage, on recommence cette lecture. Et comme là langue est tout entière dans un livre, il s'agit non-seulement de le comprendre, mais d'en retenir les syllabes, les mots, les locutions et les expressions.

Les questions qu'on adresse ensuite à l'élève ne peuvent être en trop grand nombre. C'est par elles qu'on le force à regarder, et dès-lors à comprendre, puisque ne devant répondre que d'après les faits qu'il a sous les yeux, il voit nécessairement tout ce qu'il dit. Si quelquefois les réponses sont vagues et indécises, comme elles sont toujours suivies de la justification, l'élève perd bien vite l'habitude fâcheuse, et néanmoins assez ordinaire, de parler au hasard.

On s'occupe du sens des mots.

On vérifie l'orthographe. Cet exercice doit être continué jusqu'à ce que l'élève soit arrivé à écrire des compositions, dans lesquelles on exige la plus grande exactitude d'orthographe ; car l'élève n'employant en général que des mots qu'il a vus, il lui est toujours possible de les écrire d'une manière correcte.

On fait généraliser. Cela donne à l'élève les premières habitudes de parler sur ce qu'il connaît; et on ne peut trop tôt les lui faire contracter ni, employer trop de moyens pour lui faire acquérir le talent de la parole. Il sera donc utile de traiter tous les sujets de composition alternativement de vive voix et par écrit.

On imite, c'est-à-dire que sur les regrets de Calypso, on fait les regrets de Télémaque dans la tempête, de Télémaque après son discours à Aceste, etc. Le nombre des sujets à imiter est infini pour les premiers livres seulement.

Tout consiste, pour l'élève qui commence, à regarder les faits, à ne s'occuper que de cela, pour en dire ce qu'il en pense : peu importe de quelle manière il s'exprime, pourvu qu'il se fasse comprendre; le style se formera plus tard; le premier point est d'apprendre à regarder. Et encore une fois, rien de plus facile que d'écrire, à la vue d'un fait quelconque, les réflexions qu'il suggère.

Quant au style, lorsque l'élève peut s'en occuper, il ne doit pas écrire une syllabe, pas un mot, pas une réunion de deux mots, pas un ordre de mots, qu'il n'en montre l'exemple dans son livre; parce que tout étant arbitraire ou de convention dans les langues, on ne peut deviner ni la volonté ni les conventions.

On fait des synonymes de mots, d'expressions, de composition, de pensées, etc.

On fait des traductions, c'est-à-dire sur les regrets de Galypso, les regrets de l'ambitieux, etc.

Voici un nouvel exemple de cet exercice, donné par le fondateur de la méthode :

« Si je disais : lorsque Philippe, sur le point d'envahir toute la Grèce, était toujours vainqueur, tantôt par la force des armes, tantôt par la corruption, Démosthènes cherchant à réveiller les Athéniens, leur »propose d'établir un gymnase pour se préparer à la guerre, et leur parle ainsi :

« Athéniens ! il est indigne d'un peuple libre de ne s'évertuer contre l'ennemi que lorsqu'il est prêt à nous saisir. Un peuple libre, qui veut conserver son indépendance, doit être sans cesse dans le forum pour délibérer sur les intérêts de la patrie, ou dans le gymnase, pour apprendre à manier ses armes. La guerre règle la destinée des peuples ; il faut donc savoir la guerre. Or, le gymnase est un apprentissage perpétuel de la guerre.

Si je parlais ainsi, je traduirais Bossuet dans l'oraison funèbre de Marie-Thérèse d'Autriche.

Nous appelons cela traduction, parce que Bossuet parle de la mortification, et que je parle, moi, d'un gymnase, en empruntant presque toutes les expressions de l'orateur qui m'a servi de modèle. »

On fait chercher des sujets de traduction.

On fait des analyses.

On vérifie la grammaire. On doit s'assurer alors que les conjugaisons de tous les verbes sont bien sues.

On écrit sur l'ode, sur tout sujet de littérature, sur un objet quelconque.

On imite des pensées.

On fait des lettres, des portraits, des parallèles, des récits, des discours, des fables, des scènes, etc.

On étudie les livres sous le rapport de la composition , on vérifie les plans. Exemple :

Voilà une personne triste; un nouveau personnage se présente, et la distrait quelques instans de sa douleur. La description des lieux, des personnages, de leurs mœurs, vous fournira des détails intéressans; la peinture des plaisirs dont ils jouissent, leurs récits et leurs discours concourront à remplir la scène et à embellir votre tableau.

Partez d'un mot, d'un événement, d'un personnage, d'un sentiment quelconque, choisi dans cette composition. Reformez un nouveau tout, combinez autrement les idées, groupez les personnages en les faisant changer de place, changez l'ordre des récits et des discours, vous ne finirez jamais. Or, c'est cela qui se fait seul dans la tête de celui qui sait, sans qu'il s'en doute, lorsqu'il répète toujours et qu'il réfléchit sans cesse à ce qu'il dit.

Que si le premier livre, et par conséquent les vingt-trois autres , ont cette inépuisable fécondité, il est aisé déjuger des résultats infinis de leurs combinaisons.

On vérifie que tout est dans tout.

Les exercices qui précèdent comprenant toutes les espèces de compositions oratoires, renferment conséquemment plus que les connaissances indispensables aux besoins ordinaires de la société.

N.B.: Cette courte récapitulation est extraite de l'ouvrage de M. de Séprès , et que nous croyons indispensable à tous ceux qui appliquent la méthode.


Par Joseph Jacotot - Publié dans : Textes de Benjamin Laroche
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Lundi 24 août 2009



Le même procédé s'appliquera à l'enseignement des langues mortes et des langues vivantes .


Voulez-vous apprendre la langue latine ? Prenez un Télémaque, ou un Epitome latin; ayez la traduction en regard : apprenez le texte; au moyen de la traduction, rendez-vous compte de chaque mot, de chaque phrase; observez les désinences. Racontez en latin les passages du même texte que vous ne savez pas encore par cœur. Quand vous saurez une partie de l'ouvrage, que le reste aura été raconté, prenez une grammaire latine, et faites la vérification des règles sur le texte gravé dans votre mémoire. Cette opération terminée, vous savez le latin. Faites alors sur votre texte latin tous les exercices recommandés pour la langue maternelle, et présentez-vous hardiment aux examinateurs; vous saurez mieux le latin, croyez-moi, que ceux qui vous examineront. Appliquez ce que je viens de dire à toutes les langues anciennes et modernes.

D'après ce système, six mois doivent suffire pour apprendre une langue, quelque difficile qu'elle soit. Voyez combien de langues vous pouvez enseigner à vos élèves, pendant tout le temps que dure leur éducation.

M. E Boutmy vient également de mettre sous presse le premier livre du Télémaque qu'il a traduit en grec ancien, avec le français en regard; ainsi qu'un Epitome Historiée Sacrée, avec texte décomposé et traduction en regard. Les Télémaque latin, anglais, italien, allemand sont sous presse. L'instruction normale pour la musique est en vente.

Mais bornez-vous à donner à vos élèves la connaissance de deux langues mortes (le grec et le latin), et de deux ou trois langues vivantes (l'anglais, l'allemand, l'italien). Pour les élèves auxquels le grec et le latin sont inutiles, et c'est le plus grand nombre, substituez deux langues vivantes de plus, le russe et l'espagnol, ou l'arabe et l'indou.

Cependant l'enseignement universel ne se borne point aux langues; sans cela, il ne justifierait point son titre d'universel. Il s'applique avec un succès égal aux mathématiques, à la géographie, à l'histoire, au dessin, à la musique, aux sciences physiques et naturelles.

Nous renvoyons encore, pour ces diverses sciences, aux ouvrages du fondateur, ainsi qu'au journal qu'il publie sous le titre de Journal de l'émancipation intellectuelle. Après cette lecture, le père de famille se convaincra qu'il peut, sans secours étrangers, instruire ses enfans et leur enseigner même ce qu'il ne sait pas. Car ce n'est point de son maître, mais de lui- même, que l'élève apprend tout.



Par Joseph Jacotot - Publié dans : Textes de Benjamin Laroche
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