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Jean-Joseph Jacotot

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Dimanche 1 avril 2007 7 01 /04 /2007 15:43


Pages 32 à 36

Huitième leçon


    On apprend ainsi par cœur, en continuant l’écriture, les six premiers livres de Télémaque ; on en récite deux ou trois par jour, à des heures déterminées ; on fait remarquer le sens des mots.
On vérifie si l’élève sait l’orthographe de tous les mots.

    Quand l’élève sait par cœur, il doit répéter sans cesse avec les autres. La répétitionse fait en commun ; chacun récite à son tour sans interruption, et le plus vite qu’il est possible, pour ménager le temps, ensuite on commence à diriger l’attention sur le sens des mots. Il y a dans les langues, des signes de choses : Grotte ; des signes de personnes : Calypso ; des signes d’action ou de faits : Elle se promenait. On ne se trompe pas sur les signes de cette espèce. Il y en a qui expriment une succession de faits, un ensemble de circonstances, un tableau : ce sont ceux-là surtout qu’il faut étudier et apprendre pour les employer à propos.

    Si vous vous rappelez toutes les circonstances où vous les avez vus, vous vous en servirez dans les mêmes circonstances et pour des faits analogues ; mais si vous avez oublié plusieurs des faits dont ils sont destinés à nous retracer l’image, vous ne pouvez les prononcer qu’au hasard. On n’est pas toujours heureux en jouant à cette loterie ; on peut acquérir par cette voie de la faconde et une grande facilité d’élocution : mais celui-là seul parle bien qui a appris, en regardant par la pensée la chose dont il parle. Or, le plus petit enfant est capable de voir, par conséquent de comprendre le terme le plus abstrait. Je prends l’expression : exactitude de la police. Donnez toutes les définitions qu’il vous plaira, on leur opposera d’autres définitions, et nous voilà dans la vieille doctrine, c’est -à –dire dans un labyrinthe inextricable. C’est ainsi qu’il faut définir, dit l’un ; point du tout réplique l’autre : vous n’avez pas bien désigné le genre et l’espèce.

    L’enfant baille pendant que les docteurs se chamaillent. Ce qu’il peut faire de mieux, c’est d’oublier ce qu’il a entendu : mais les mois s’écoulent ; il n’apprend rien. Que ferez–vous donc ? Il faut faire remarquer à l’élève l’ensemble des faits qui, dans son livre, se nomme exactitude de la police. Par exemple : onze heures sonnent, j’entends la cloche de la retraite, je vois le commissaire entrer dans un estaminet ; il parle aux buveurs qui demandent encore une minute : il refuse, on sort, et l’estaminet est fermé quand la cloche a cessé etc ., etc.



    On a demandé si Télémaque est un livre indispensable dans l’Enseignement universel. Il n’y a rien d’indispensable. Mais je crois qu’il est plus facile d’apprendre une langue dans une histoire bien écrite que dans un livre plein de réflexions. Ainsi quand je lis Massillon et Bossuet, je reconnais tous les faits que j’ai vus dans Télémaque, et je comprend ; mais sans cette ressource, il me faut perpétuellement un interprète qui me raconte ce que l’auteur dit. Il y a une histoire dans un discours comme il y a un discours dans une histoire. Massillon dit : L’élévation qui blesse déjà l’orgueil de ceux qui nous sont soumis, les rend des censeurs plus sévères et plus éclairés de nos vices.


    Quel est l’enfant, dira-t-on, qui peut comprendre ce langage ? Qui descendra dans la pensée profonde de l’orateur ? Mais ce sera le premier venu qui se rappellera les faits analogues à ceux que l’orateur a vus. Ainsi un écolier indocile est gourmandé sans cesse par son professeur. L’orgueil de l’enfant s’irrite de ces réprimandes. Si le professeur a quelque défaut, quelque ridicule, quelque tic imperceptible pour tout autre, l’enfant le découvre d’abord, et l’exagère. Voilà ce qui se voit, ce que tout le monde sait ; voilà ce qui nous apprend que Massillon n’est pas si loin de nous qu’on le croit. Sa supériorité apparente n’est que dans le charme de son style. Il a appris par cœur le nom propre de tous ces tableaux, et chaque mot qu’il prononce offre à notre imagination enchantée un spectacle varié qui nous plait d’autant plus que nous le recréons, pour ainsi dire, nous- mêmes, à mesure que l’orateur parle.

    Massillon ne dit rien de nouveau ; je ne le comprendrais pas. Il n’invente rien ; il récite, il raconte, il copie la nature : il la copie exactement ; et c’est cette ressemblance parfaite avec ce que je connaissais d’avance moi-même, qui est la source du plaisir que j’éprouve à me souvenir de ce qu’il dit. Que cela est beau, dit-on, quand on écoute ces grands hommes ! cela signifie : quelle vérité dans les moindres détails, c’est à dire, quelle mémoire !

    Exercez donc la mémoire de vos élèves par des répétitions perpétuelles.




Par Joseph Jacotot - Publié dans : Enseignement Universel Langue Maternelle
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Samedi 31 mars 2007 6 31 /03 /2007 14:30

Pages 37 à 39


Neuvième Leçon



    L’élève commence à écrire successivement  en moyen, puis en gros. Il répète sans cesse le livre choisi par le maître.

    Le maître peut choisir le livre qu’il lui plaira. C’est la route seule que j’indique comme nécessaire, dans ce sens que je n’en connais pas d’autre qui mène aussi rapidement au but. Quant aux livres, aux exercices, à mes opinions, je ne me lasserai point de le répéter, rien de tout cela n’est la méthode. Télémaque est un exemple que je choisis pour me faire comprendre, outre que c’est avec Télémaque que l’expérience a été faite.

    On a trouvé le style de Télémaque un peu traînant, cela est vrai ; mais comme il n’y a rien de parfait, quel père ne serait  pas content si son enfant savais le français comme Fénelon ! Ce vertueux prélat n’était point parfait ; aucun homme n’est parfait ni en bien ni en mal, puisqu’un homme est un animal raisonnable. S’il n’était qu’animal sans être raisonnable, il cesserait d’être homme ; il aurait changé de nature. Dans l’excès même des passions et de l’abrutissement, la conscience, c’est à dire la raison, con serve en nous la nature humaine.  Nous avons tous le germe de toutes les vertus et de tous les vices. La raison, qui ne nous abandonne jamais, nous a été donnée pour développer nos vertus et pour étouffer nos vices ;  mais son  triomphe ne peut jamais être complet. Heureux ceux qui peuvent atteindre à la sagesse de Fénelon ! Son livre comme sa personne, ses mœurs comme son style, peuvent être proposés comme modèles à la jeunesse. Au surplus cette opinion de ma part n’est pas exclusive. Il y a de l’exactitude et de l’inexactitude dans ce que je dis, comme dans les objections de mes adversaires. Le ton qu’ils prennent parfois ferait croire qu’ils se regardent comme infaillibles. S’ils avaient exercé leur mémoire, ils se rappelleraient que l’homme se trompe très souvent.

    Un fait un, sans rhétorique, voilà l’instruction solide ; aussi avais-je d’abord eu le projet de ne faire imprimer que la suite des leçons. La méthode eût été mieux comprise, débarrassée de tout ce fatras. Mais une vieille habitude m’entraîne malgré moi, et je fais des phrases sans y songer. Comme je ne répondrai pas aux critiques, je saisis cette occasion pour les prévenir qu’ils tomberont dans la même faute que moi s’ils écrivent. Ils sauront bien, en faisant leur rhétorique, qu’il ne s’agit pas d’antithèses, mais d’une expérience à répéter ; Ils le sauront comme moi, et, comme moi, ils mettront leurs opinions à la place des faits,parc e qu’enfin, comme moi, ils ne sont que des animaux raisonnables. Ils pourraient dire avec Figaro, en se relisant et en pensant à moi : Ne voilà-t-il pas que je suis aussi bête que Monsieur ! Voilà ce que ferait un raisonnable tout court, s’il existait : il répéterait l’expérience et regarderait le résultat.

    C’est  ce que nous faisons dans l’Enseignement universel. Nous ne sommes pas plus raisonnables que les autres pour cela ; mais nous avons besoin que l’expérience réussisse, et nous la faisons avec attention : ils ont besoin que les faits soient faux, et ils crient que l’expérience ne réussirait pas.



Par Joseph Jacotot - Publié dans : Enseignement Universel Langue Maternelle
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Vendredi 30 mars 2007 5 30 /03 /2007 20:49



Pages 40 à 45

Dixième Leçon




On vérifie si l’élève a compris, c’est à dire s’il fait attention à ce qu’il récite.

Premier exercice

Le maître : de quoi Calypso ne pouvait-elle pas se consoler,
L’élève : Du départ d’Ulysse.
Le maître : Faisait-il froid dans l’île de Calypso ?
L’élève : Je ne sais.
Le maître : regardez.
L’élève : Non, il y régnait un printemps éternel.
Le maître : pourquoi se promenait-elle seule ?
L’élève : parce qu’elle était triste.

    Le nombre des questions est infini.
   
    C’est ici surtout que l’absurdité de la méthode doit paraître palpable aux connaisseurs. Rien n’empêche, diront-ils, qu’on ne demande à l’enfant s’il faisait froid dans l’île de Calypso : mais donner ces questions niaises pour un moyen d’apprendre le français comme Fénelon, l’effronterie est rare ! Ne fait-on pas des questions dans tous les collèges pour s’assurer si les enfans comprennent ce qu’ils disent ? Cela est vrai : on les questionne d’abord sur les verbes déponens ; et je propose de renverser l’ordre qu’on  suit, et de finir par la grammaire.

« Mais nous ne voulons pas de nouveauté.

- Eh bien ! continuez votre route de sept ans. Bon voyage !


- D’ailleurs ce n’est pas nouveau ;il y a bien longtemps qu’on ne mettait qu’un an à faire ses études, et on a eu de bonnes raisons pour renoncer à cette nouveauté d’autrefois.


-Ne l’adoptez donc pas ; mais ne vous mettez pas en fureur pour si peu de choses : pourquoi vous fâchez-vous ?


- Je hais, je déteste les thaumaturges qui font des essais aventureux sur des enfans de famille.


- Je ne crois pas que vous haïssiez les thaumaturges parce qu’ils trompent les gens crédules.


- Mais on dit que vous réussissez.


- Que vous importe ?


- L’honneur de mon pays.


- Est-il bien vrai que ce soit là le motif secret de votre haine implacable ? Allons, la main sur la conscience.


- Nugoe, nugoe canoris verbis inflantur, cum magno scientiarum detrimento ; c’est à dire niaiseries, sottises qu’on étale, qu’on enfle de paroles retentissantes, et qui sont le fléau des sciences, dit un autre rhétoricien du pays latin.


- Tenez-vous beaucoup à l’intérêt des sciences, monsieur ? la main sur la conscience.


- Celui-ci répond : je ne parlais pas de votre méthode et il n’est pas de ma compétence de vérifier les faits. »


    Voilà ce que vous entendrez répéter sans cesse sous toutes les formes. Laissez dire ; mais ne commencez pas par la grammaire : vous sortiriez de la route.

Deuxième Exercice

Le maître : Qu’est-ce qu’une déesse ?
L’élève : C’est un être immortel servi par des nymphes.
Le maître : Est-ce que toutes les déesses sont servies par des nymphes ?
L’élève : Je ne sais.
Le maître : Pourquoi l’avez-vous dit ?
L’élève : Pour répondre.
Le maître : Il fallait dire : Calypso était servie par des nymphes. Mais j’ignore si toutes les déesses avaient des nymphes pour les servir ;

    Ne faites jamais que des questions dont la réponse soit dans le livre qu’on sait, n’importe où. Quand même les éléments de la solution seraient épars, c’est à la mémoire à les rassembler. L’esprit voit toujours bien ce qu’il voit ; mais on parle souvent de ce qu’on n’a pas vu : et s’il y a un homme qui ait plus de génie qu’un autre, ce que je ne crois pas, il doit déraisonner comme le plus sot, s’il y a des sots, quand il parle de ce qu’il ignore. Le Journal de Paris, lui même s’est trompé en parlant de l’Enseignement universel.

    Exercez l’élève à généraliser ; je ne dis pas apprenez-lui à généraliser ; c’est une faculté commune à tous les hommes. Montrez-lui qu’il est distrait, qu’il a parlé sans voir, et il raisonnera aussi bien que vous. Nous ne nous trompons jamais que par distraction. Dans la vieille méthode, on excuse une faute de distraction comme une faute d’orthographe : cela rend l’esprit trop prompt à juger légèrement avant d’avoir examiné. On dit qu’on se trompe aussi par ignorance ; sans doute : mais quelle plus grande distraction que celle de l’orgueil, de l’amour-propre, d’une passion quelconque, enfin, qui nous fait oublier notre ignorance, et parler sans savoir ce que nous disons !

    Je ne veux pas dire qu’il soit possible à l’homme de n’être pas distrait ; je veux dire que la distraction, dans l’acception la plus étendue de ce mot, est l’unique cause de nos erreurs ; c’est notre plus grand ennemi : nous ne pouvons trop nous exercer à un combat qu’il faut renouveler sans cesse. Tout vice vient d’ânerie, dit-on : cela est vrai dans un sens, c’est- à-dire que la colère, par exemple nous rend semblables à la bête. Mais nos passions ne nous rendent pas bêtes, en effet ; la bête ne sait pas qu’elle est en fureur ; l’homme le sait et voilà sa supériorité. On pourrait, d’après cela, définir l’homme un animal qui peut être raisonnable, et cela serait vrai sous certains rapports ; alors on renverserait l’axiome : tout vice vient d’ânerie, et on dirait : toute ânerie vient de vice, c’est-à-dire, d’une passion, d’une distraction qui nous empêche de considérer la chose sous toutes ses faces.

    Ce n’est donc jamais l’intelligence, mais l’attention qui est en défaut.





Par Joseph Jacotot - Publié dans : Enseignement Universel Langue Maternelle
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Jeudi 29 mars 2007 4 29 /03 /2007 15:12




Page 45 à 47



Troisième Exercice

Le maître : Quel est l’état d’une personne affligée ?
L’élève :  Elle cherche la solitude.
Le maître : Il est vrai que Calypso était triste et qu’elle cherchait la solitude ; mais qui vous a dit que toutes les personnes affligées cherchent la solitude ?
L’élève : Tout le monde sait cela.

    Tout le monde sait cela. Je serais bien étonné si ceux qui ont étudié par l’ancienne méthode comprenaient cette phrase. Que va devenir, dans un pareil système la profondeur des pensées qui distinguent les grands écrivains ? Il n’y a pas de profondeur de pensées. Une pensée n’est ni profonde, ni superficielle, ni rien de ce qui tombe sous les sens : tout cela est de la rhétorique. Nous avons déjà vu qu’un enfant peut comprendre Massillon ; mais, dira-t-on, comprendra-t-il l’ambitieux Adraste ? Sait-il ce que c’est que l’ambition ? Dieu le préserve de le savoir jamais ! Puisse-t-il ne point faire la triste expérience des maux que cette passion entraîne à sa suite !

    Mais, s’il est vrai que les hommes sont de grands enfans, et que les enfans sont de petits hommes, rien de si semblable à l’enfant que l’homme qui ne fait pas usage de sa raison. Toutes les passions nous rendent sots. Les mouvements désordonnés du cœur de l’homme fait ne sont pas une chose dont l’enfant n’ait aucune idée par lui-même. Il n’y a qu’une manière d’être bête. L’objet qui nous séduit peut changer ; mais les prétextes dont nous cherchons à colorer nos fautes, mais l’impatience, etc., sont des enfantillages que tout le monde connaît à tout âge. Si l’enfant pouvait ne pas comprendre un des personnages de Fénelon, ce serait Mentor, ce serait la sagesse, ce serait la prudence, et toutes les autres vertus. Il n’a pas encore assez vécu pour en connaître tout le prix.        
    Mais, peu à peu, on apprend, par l’exemple de Télémaque et en s’étudiant soi-même, que la présomption est une sottise ; et comme l’enfant peut très bien parler de la présomption, puisqu’il est présomptueux, qu’il dise le contraire, et il parlera de Mentor.

    Tout le monde sait cela.


Par Joseph Jacotot - Publié dans : Enseignement Universel Langue Maternelle
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Mercredi 28 mars 2007 3 28 /03 /2007 20:07
A lire sur Google

Chapitre relatif aux mathématiques

Application de la méthode Jacotot

prévisualiser pour accéder au lien

Gabriel Compayré

Sur le site de Michel Delord


Les paradoxes



Page 498

Comparaison de la division avec la règle de trois.

la division arithmétique et la règle de trois n'ont aucun rapport immédiat; cependant, l'esprit d el'homme qui fait ces deux opérations est toujours le même, et il est facile de se rendre compte que la marche suivie dans l'une et dans l'autre est celle que l'on suit, en général, dans toutes les mathématiques.

On est conduit à la division et à la règle de trois par une question qu'on  se propose; d'un côté, on ne connait encore que trois opérations; de l'autre on a à sa disposition la plus grande aprtie de l'arithmétique. Ainsi les calculs ne doivent pas être de la même nature; mais cela ne fait rien à la marche à suivre.

Nus voyons que l'on suppose d'abord le problème résolu: d'une part, on a deux facteurs et leur produit; de l'autre on a quatre nombres en proportion; et cette idée vient naturellement à l'esprit de celui qui cherche: ' Entre ces auqtre quantités, ainsi liées, aucune n'est arbitraire. Si l'une d'elles était seule inconnue, on devrait donc la retrouver au moyen du rapport nécessaire qu'elle doit avoir avec les autres."

Tel est le raisonnement simple que reproduit sans cesse le mathmaticien, et c'est ce raisonnement qui le met sur la voie; il part d'un point connu; puis il transforme, en profitant de toutes ses remarques antérieures.

Ainsi, pour faire une division, on reproduit dans un ordre inverse les calculs de la multiplication. pour résoudre une règle de trois, on a reconnu que le moyen le plus court reposait sur cette propriété, qui sert souvent à former des proportions, savoir: que le produit des extrêmes est égal à celui des moyens.

Quant à la manière dont celui qui veut donner une leçon décrit le procédé de la division et celui de la règle de trois, elle est encore la même. Il énonce d'abord son but, il montre de quelle manière la question se rattache aux connaissances déjà acquises; puis il prend des exemples pour développer la manière de trouver le quotient, d'après la supposition que le dividende a été formé par le produit du diviseur par ce quotient, ainsi que le moyen de déterminer le troisième terme, en supposant que le produit des moyens ait été formé avec celui du nombre à trouver par l'extrême connu. Enfin, l'homme cherchant à tirer parti de ce qu'il vient d'apprendre, examine successivement les cas particuliers que présentent les deux opérations qu'il vient d'exécuter; il ramène encore  tout à ce qu'il sait, et reconnait que quand on peut faire une division par un nombre d'un seul chiffre, on peut faire une division quelconque. Et que quand on sait faire une règle de trois simple, on peut en faire une composée. tel est l'esprit qui préside, en général, à toutes les sciences.
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Mercredi 28 mars 2007 3 28 /03 /2007 20:07
MANUEL COMPLET DE L'ENSEIGNEMENT UNIVERSEL OU APPLICATION DE LA MÉTHODE JACOTOT

Page 495


La théorie des proportions se rduit évidemment à une addition, puisque les équidifférences ne se conçoivent que par cette opération, que l'on fait pour s'assurer de l'égalité de deux rapports dont l'assemblage constitue la proportion. une marche analogue est suivie dans les proportions apr quotient. C'est donctoujours de l'addition faite de différens nombres entre eux que sortent tous les calculs que nous présente cette théorie. Les progressions ne sont de même que des additions, puisqu'elles reposent entièrement sur les proportions, dont l'usage est continuel dans toute cette partie de l'arithmétique.

Les logarithmes, qui ne sont que les résultats des progressions, sont susceptibles du même raisonnement. Nous voyons donc l'addition se reproduire partout, sous différentes formes. Nous avons remarqué que c'est à elle que se réduisaient toutes les opérations faites sur les nombres; que ces derniers eux-mêmes n'en étaient au le résultat. C'est donc de ce calcul simple et facile que sort totue l'arithmétique; c'est sur lui que reposent toutes les théories dont elle est formée, même celles qui, au premier abord, semblent n'avoir avec lui aucune connexité: A+B=C, telle est donc la formule générale qui comprend totue l'arithmétique.


Page 498

Comparaison de la division avec la règle de trois.

la division arithmétique et la règle de trois n'ont aucun rapport immédiat; cependant, l'esprit d el'homme qui fait ces deux opérations est toujours le même, et il est facile de se rendre compte que la marche suivie dans l'une et dans l'autre est celle que l'on suit, en général, dans toutes les mathématiques.

On est conduit à la division et à la règle de trois par une question qu'on  se propose; d'un côté, on ne connait encore que trois opérations; de l'autre on a à sa disposition la plus grande aprtie de l'arithmétique. Ainsi les calculs ne doivent pas être de la même nature; mais cela ne fait rien à la marche à suivre.

Nus voyons que l'on suppose d'abord le problème résolu: d'une part, on a deux facteurs et leur produit; de l'autre on a quatre nombres en proportion; et cette idée vient naturellement à l'esprit de celui qui cherche: ' Entre ces auqtre quantités, ainsi liées, aucune n'est arbitraire. Si l'une d'elles était seule inconnue, on devrait donc la retrouver au moyen du rapport nécessaire qu'elle doit avoir avec les autres."

Tel est le raisonnement simple que reproduit sans cesse le mathmaticien, et c'est ce raisonnement qui le met sur la voie; il part d'un point connu; puis il transforme, en profitant de toutes ses remarques antérieures.

Ainsi, pour faire une division, on reproduit dans un ordre inverse les calculs de la multiplication. pour résoudre une règle de trois, on a reconnu que le moyen le plus court reposait sur cette propriété, qui sert souvent à former des proportions, savoir: que le produit des extrêmes est égal à celui des moyens.

Quant à la manière dont celui qui veut donner une leçon décrit le procédé de la division et celui de la règle de trois, elle est encore la même. Il énonce d'abord son but, il montre de quelle manière la question se rattache aux connaissances déjà acquises; puis il prend des exemples pour développer la manière de trouver le quotient, d'après la supposition que le dividende a été formé par le produit du diviseur par ce quotient, ainsi que le moyen de déterminer le troisième terme, en supposant que le produit des moyens ait été formé avec celui du nombre à trouver par l'extrême connu. Enfin, l'homme cherchant à tirer parti de ce qu'il vient d'apprendre, examine successivement les cas particuliers que présentent les deux opérations qu'il vient d'exécuter; il ramène encore  tout à ce qu'il sait, et reconnait que quand on peut faire une division par un nombre d'un seul chiffre, on peut faire une division quelconque. Et que quand on sait faire une règle de trois simple, on peut en faire une composée. tel est l'esprit qui préside, en général, à toutes les sciences.
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Mercredi 28 mars 2007 3 28 /03 /2007 19:56
MANUEL COMPLET DE L'ENSEIGNEMENT UNIVERSEL OU APPLICATION DE LA MÉTHODE JACOTOT

Page 495


La théorie des proportions se rduit évidemment à une addition, puisque les équidifférences ne se conçoivent que par cette opération, que l'on fait pour s'assurer de l'égalité de deux rapports dont l'assemblage constitue la proportion. une marche analogue est suivie dans les proportions apr quotient. C'est donctoujours de l'addition faite de différens nombres entre eux que sortent tous les calculs que nous présente cette théorie. Les progressions ne sont de même que des additions, puisqu'elles reposent entièrement sur les proportions, dont l'usage est continuel dans toute cette partie de l'arithmétique.

Les logarithmes, qui ne sont que les résultats des progressions, sont susceptibles du même raisonnement. Nous voyons donc l'addition se reproduire partout, sous différentes formes. Nous avons remarqué que c'est à elle que se réduisaient toutes les opérations faites sur les nombres; que ces derniers eux-mêmes n'en étaient au le résultat. C'est donc de ce calcul simple et facile que sort totue l'arithmétique; c'est sur lui que reposent toutes les théories dont elle est formée, même celles qui, au premier abord, semblent n'avoir avec lui aucune connexité: A+B=C, telle est donc la formule générale qui comprend totue l'arithmétique.
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Mercredi 28 mars 2007 3 28 /03 /2007 15:16

Pages 48 à 51

Quatrième Exercice.

Le maître : Que veut dire tout le premier paragraphe ?

L’élève : Calypso (1) ne pouvait se consoler (2) du départ d’Ulysse (3)


Le maître : Expliquez-vous.


L’élève : Dans sa douleur et elle se trouvait malheureuse, c’est la répétition de ne pouvait se consoler ;
- D’être immortelle, donne l’idée de Calypso ;
- Les nymphes qui la servaient, cela me fait penser à Calypso ;
- N’osaient lui parler, me rappelle qu’elle ne pouvait pas se consoler ;
- Sa grotte, je vois Calypso ;
- Ne résonnait plus de son chant, elle était triste ;
- Elle se promenait souvent seule (2)
- Sur les gazons fleuris dont un printemps éternel bordait son île ( 1 ) ;
- Mais ces beaux lieux ( 1 );
- Loin de modérer sa douleur ( 2 ),
- Ne faisaient que lui rappeler le triste souvenir d’Ulysse, qu’elle avait vu tant de fois auprès d’elle ( 2,3 ),
- Et elle était sans cesse tournée ( 1 ) 
- Vers le côté où le vaisseau d’Ulysse, fendant les ondes, avait disparu à ses yeux (3 ).



    Voici un artifice oratoire : c’est la répétition. Cet artifice est connu de tout le monde ; c’est ce qu’il faut remarquer. En général, le but principal de l’étude est de distinguer avec soin ce qu’on a appris pour ne pas l’oublier, et on répète aussi ce qu’on fait naturellement pour prendre l’habitude de le faire  à volonté. C’est le commencement de l’art. L’homme ému dit toujours la même chose, et quand il manque d’expressions, il redit les mêmes mots. Il se défie de l’impression fugitive produite par quelques signes, toujours en trop petit nombre, selon lui, pour communiquer ses sentiments qui débordent.
    L’art n’est que l’imitation de la nature ; et, chose singulière, quoiqu’il ne s’agisse jamais que de faire ce que nous avons fait, ce que tout le monde fait, il faut apprendre l’art par des exercices répétés et une attention soutenue, afin de décomposer et de graver ainsi, par parties dans notre mémoire, une réflexion dont le plus simple des hommes nous fournit à chaque instant le plus parfait modèle . Nous  employons tous la répétition comme Fénelon, quand nous éprouvons le besoin de communiquer nos sentimens : voilà la nature, voilà l’homme. Mais, montrer aux autres le signe d’un sentiment que nous n’éprouvons pas d’abord, sentir à volonté, voilà Fénelon, voilà l’orateur. Ceux qui disent qu’il faut sentir pour émouvoir n’ont pas assez développé leur pensée.

    Les sermons de Massillon sont pleins d’objections écrites avec toute la vigueur que pourraient y mettre les passions qu’il combat. Dira-t-on qu’il communique, en cet instant, ses propres sentimens à ses auditeurs ? Lorsque Racine fait parler Athalie avec autant d’éloquence que Joad, dira-t-on que le poète éprouve successivement des sentimens si opposés ? Aristote avait donc raison quand il disait que la rhétorique enseigne ce qu’il faut faire pour persuader. Il y a bien long-temps qu’il s’est proposé à lui-même l’objection qu’on m’a faite : Dans votre système, la rhétorique est une arme à deux tranchans. Aristote répond pour moi : Cela est vrai ; la rhétorique, comme tout le reste, a ses avantages et ses inconvéniens :  Il n’y a qu’une chose qui n’ait pas d’inconvéniens, c’est la vertu.

    J’ ajoute que la rhétorique est l’art de persuader, et que persuader c’est plaire et émouvoir. On plait par les mœurs qu’on montre ; on touche en excitant les passions. En faut-il davantage pour démontrer que la rhétorique et la raison n’ont rien de commun ? Si nous étions raisonnables, il n’y aurait point de rhétorique : la vérité n’en aurait pas besoin pour nous plaire; l’erreur se glisserait en vain sous des fleurs, elle ne pourrait pas nous séduire. Faut-il donc renoncer à la rhétorique ? Autant vaut demander si nous pouvons cesser d’être hommes ; mais il n’est pas moins vrai que la gradation, toutes les règles et figures de la rhétorique, n’ont aucun rapport avec la vérité. Il faut bien tâcher de nous persuader certaines vérités, puisque nos passions cherchent à nous persuader l’erreur.

    Nos passions n’attaquent pas la géométrie, et la géométrie se montre sans rhétorique. La vérité, comme l’erreur, peut se présenter enveloppée d’une période arrondie ; mais le nombre des membres, leur assortiment, leur cadence suspendue, n’ont encore une fois aucun rapport ni à la vérité, ni à l’erreur qu’elles accompagnent. La vérité leur donne du prix, et elles servent à farder l’erreur ; mais ce cortège imposant est le même dans tous les cas. C’était la même légion qui entourait le trône de Trajan et de Commode.

    Cependant l’orateur sent quand il lui plait, et voici comment. Quand nous lisons Racine, nous sommes émus à la vue des signes qu’il nous présente : donc, si la mémoire du poète lui rappelle ces signes qu’il a appris, il doit être ému lui-même. C’est une suite d’actions et de réactions qui produirait le mouvement perpétuel de la pensée, si les distractions inséparables de notre nature n’interrompaient le cours de ce fleuve intarissable dans sa source, et dont les débordements nuisent à son écoulement régulier. La grande difficulté, dans ces momens d’agitation, n’est pas de savoir ce qu’il faut dire mais ce qu’il faut tenir en réserve. L’intelligence fournit des torrens ; c’est à l’art à les réunir ou les diviser ; mais puisque l’art s’apprend, il n’est pas l’esprit, car l’esprit ne s’apprend pas.


Par Joseph Jacotot - Publié dans : Enseignement Universel Langue Maternelle
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Mardi 27 mars 2007 2 27 /03 /2007 10:15

Page 52 à 60



Cinquième exercice
Première partie.



    Le maître donne des sujets de composition.

    Par exemple : imitez le premier paragraphe.

    L’élève compose et remet sa copie avant de sortir. Le lendemain il lit son ouvrage.


    «  Philoctète ne pouvait se consoler d’avoir dévoilé le secret de la mort du grand Alcide, qu’il avait juré de ne jamais découvrir. Dans sa douleur, il se trouvait tellement plus malheureux par le ressouvenir de son parjure, que de l’abandon si inhumain des Grecs, de la trahison d’Ulysse, et de l’horrible souffrance de sa plaie. Son antre retentissait jour et nuit de ses gémissemens. Dans le transport de sa douleur, ses hurlemens éloignaient loin de lui les bêtes farouches qui avaient habité avant lui cette affreuse caverne. Souvent, dans les assoupissemens qui suivaient ses fréquens accès de douleur, il voyait en songe l’éclatant Olympe, où tous les Dieux étaient assemblés : Là, il voyait aussi le grand Alcide entouré de rayons de gloire, assis près du trône de Jupiter. Mais ces images de félicité, loin de modérer sa douleur, ne faisaient que lui rappeler le triste souvenir de son parjure. Souvent il demeurait étendu sur le rivage de la mer, et ses regards étaient sans cesse tournés vers le côté où les vaisseaux des rois grecs, fendant les ondes, avaient disparu à ses yeux. »


Le maître : Pourquoi avez-vous dit : d’avoir dévoilé le secret de la mort du grand Alcide ?

L’élève : C’est un fait de l’histoire de Philoctète.


Le maître : A quoi servent les imitations ?


L’élève : A prendre l’habitude d’employer les expressions françaises dans leur véritable acception.


Le maître : Qu’entendez-vous par expression ?


L’élève : La réunion de deux mots formant un sens.


Le maître : L’expression  ces images de félicité est-elle dans Télémaque ?


L’élève : Dans l’endroit où Télémaque voit Ulysse en songe.


Le maître : Est-ce le même sentiment ?


L’élève : Oui, car Télémaque ainsi que Philoctète, est attristé par ses songes.


Le maître : Ne pourrait-on pas employer cette expression pour rendre un autre sentiment ?


L’élève : Je n’en sais rien ; je ne l’ai pas vu.


    L’artifice oratoire que nous appelons répétition, se trouve partout. Mais il y a une chose qu’il faut faire remarquer à l’élève : ce sont les faits divers qui servent de base aux différentes formes de réflexion que l’orateur a répétées.
Calypso ne pouvait se consoler du départ d’Ulysse. Dès qu’on sait le français, on est capable de répéter, sous mille formes différentes qu’on a apprises dans les livres, ne pouvait se consoler, parce que tout le monde sait quel est l’état d’une personne qui ne peut se consoler ; mais on ne sait pas pour cela répéter l’idée Calypso, parce que tout le monde ne connaît pas la déesse Calypso. Fénelon le savait ; il copie ou imite les faits qu’il a lus ; les voici : Calypso était immortelle ; elle habitait une grotte, elle aimait le chant ( si on ne suppose cet antécédent, sa grotte ne résonnait plus de son chant serait une réflexion niaise et sans base) ; elle était servie par des nymphes ; un  printemps éternel bordait son île de gazons fleuris : voilà les matériaux propres au sujet, et qui le distinguent de tout autre.

C’est ce qui fait que rien n’est dans rien.

    La transformation successive de la réflexion de l’orateur, sans ces faits différens, ne serait qu’un lieu commun qui doit se trouver toutes les fois qu’il s’agit de regrets, parce que tout est dans tout sous le rapport du sentiment.

    Voilà le sens de Tout est dans tout. Cela signifie : exercez votre élève à comparer toutes les peintures du même sentiment, et à voir en quoi consistent la ressemblance et la différence.

    Cet axiôme, Tout est dans tout, est la base, non pas de notre théorie ( nous n’avons pas de théorie) mais des exercices que l’on doit faire faire à l’élève. Qu’il sache quelque chose, qu’il le répète perpétuellement, et qu’il y rapporte tout le reste.

    On a demandé si les Mathématiques étaient dans Télémaque ( car que ne demande-t-on pas ?) Réponse : Tout est dans tout, Rien n’est dans rien, disons-nous dans notre style barbare. Mais, tout en riant de nos propres locutions, nous nous habituons à rechercher les ressemblances et les différences.

1° Les Mathématiques sont une langue.
2° Dans ce que je viens de dire, la même réflexion s’offre sous plusieurs formes différentes ; en mathématiques c’est le même artifice, c’est la même marche de l’esprit humain : on y emploie les transformations. Ainsi, au lieu de nous présenter trois sous la forme 3, on le transforme en 3+2-2.

    Le but des transformations de Fénelon est de communiquer un sentiment qui ne serait pas transmis par une seule phrase. Celui du mathématicien est de montrer ce qu’on ne voit pas quand on exprime trois par 3, et ce qui saute aux yeux quand on l’écrit 3+2-2.

3° La douleur est un  sujet à considérer sous une infinité de faces ; mais ce sujet immense se trouve restreint par le dessein qu’on a de parler de la douleur de Calypso. De même, trois peut s’écrire 3, et prendre une infinité de transformations, mais, si on demande  que deviendra trois si on en ôte  moins deux, je me trouve restreint par la question même. C’est comme si on me disait : employez le signe –2 à écrire trois, puis effacez le, et vous verrez ce qui restera. Ce serait un livre utile que celui des transformations en mathématiques, et personne ne serait trop bon pour cela. Les géomètres me comprendront bien :

Tout est dans tout.


Par Joseph Jacotot - Publié dans : Enseignement Universel Langue Maternelle
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Lundi 26 mars 2007 1 26 /03 /2007 18:02



Pages 57 à 60


Cinquième exercice suite et fin.


    Ce que Fénelon a fait dans ce paragraphe, c’est ce que nous faisons tous quand nous ne parlons que sur des faits que nous connaissons : il dépend de nous de voir quand nous disons ce que nous dicte notre intelligence, ou quand nous écrivons au hasard, de mémoire et sans vérifier si ce que notre mémoire nous a apporté est relatif ou non au sujet que nous traitons. Celui qui n’aurait pas assez d’intelligence pour faire cette distinction ne serait pas homme. Il serait animal ; et celui qui est capable de voir tout cela est un homme tout entier.

    Il n’y a point de moitiés d’hommes. C’est leur distraction qui leur fait dire des sottises, et non pas leur nature. Répétez sans cesse ce qu’a dit Buffon : le génie n’est autre chose qu’une grande aptitude à la patience. Mais je ne suis pas le maître d’être attentif, direz-vous. Eh bien ! vous direz et vous ferez beaucoup de sottises, et l’on vous punira, et l’on se moquera de vous, comme si vous aviez pu faire ou dire mieux ;  car on le suppose tacitement : autrement les ricaneurs, qui ne rient pas de votre distraction, mais de votre intelligence,  font à leur tour une sottise ; car ils ne se moqueraient pas d’un perroquet. Ainsi ils prennent eux-mêmes le soin de rétablir l’égalité par la manière dont ils la contestent. Bien voir, voilà notre nature ; bien dire est le fruit d’un travail opiniâtre ; bien faire n’est pas moins difficile.


Je dis mal et tu fais mal : de quel côté est la supériorité ?
Beau sujet de dispute !

    Si je devais résoudre cette question, je dirais : l’intelligence est égale chez tous les hommes ; c’est le lieu commun du genre humain.

    La réciprocité des services qu’ils doivent se rendre, à cause de leur faiblesse individuelle, exigeait que chacun pût compter au moins sur la même volonté, sur la même disposition de bienveillance de part et d’autre. Mais, pourrait-on compter sur ce doux penchant du cœur qui nous porte à nous entr’aimer tous, si l’intelligence, nécessaire pour comprendre les rapports d’homme à homme, n’existe pas également chez tous les hommes ? Celui que j’obligerai n’aura-t-il pas la faculté de mesurer l’étendue des services qu’il peut espérer de moi, et de préparer les moyens de me témoigner sa reconnaissance, de m’aider enfin de ses conseils et de tous les autres moyens qui sont en son pouvoir ? Ne peut-il pas juger de leur efficacité dans tel cas, de leur inutilité dans tel autre ? Son amitié, sans génie, saura-t-elle prévoir le danger qui me menace quand la passion me ferme les yeux sur la profondeur de l’abîme où je cours ?

    Ne puis-je moi-même voir les pièges que me tendent la haine, l’artifice, toutes les passions qui conspirent contre ma vertu chancelante ? Si je ne le puis pas, que deviennent la moralité des actions humaines, et la conscience dont personne ne conteste de bonne foi l’existence ? Si je le puis, que manque-t-il à mon intelligence ? N’imposerai-je pas silence à mes passions, à mes distractions, quand il me plaira ? Que me manque-t-il donc pour arriver à la perfection qu’il est donné à l’homme d’atteindre ? Je vaincrai ma paresse et je m’instruirai des faits ; je les combinerai dans le calme de la raison : l’homme ne saurait faire plus. Je m’élèverai au-dessus des autres hommes, non pas par l’intelligence, mais par mon courage et ma patience ; et, si j’ai le bonheur de me distinguer par de bonnes actions, je n’en serai point fier ; mais je serai heureux et content, quelque petite que soit la part que j’aie acquise d’un patrimoine qui appartient en commun à mon espèce : nous y avons tous un droit égal; mais ce patrimoine ne produit rien sans culture.
    Si donc je travaille à atteindre ce but pour lequel je suis né, je verrai qu’il est encore plus rare de bien faire que de bien dire ; que je puis obtenir l’un et l’autre avantage ; et, comme cette persuasion me vient de la connaissance de ma propre nature, je regarde ce mot, axiôme des anciens, comme le fondement de l’Enseignement universel :


Connais-toi toi-même.


Par Joseph Jacotot - Publié dans : Enseignement Universel Langue Maternelle
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Samedi 24 mars 2007 6 24 /03 /2007 22:36


Page 60 à 63



Dixième leçon, Sixième exercice.


    Le maître donne pour sujet de composition, par exemple : « Qu’est-ce que la valeur et le courage ? » ou bien : « Qu’est-ce que la modestie, la défiance ? »
L’élève écrit, donne sa copie avant de sortir et lit le lendemain sur son cahier ;
« La valeur est le courage mis en action etc. »
« La modestie est une sorte de retenue dans le maintien, les paroles et les actions etc. »
« La défiance donne un corps à l’ombre, une intention au hasard etc. »

Le maître : Où avez-vous lu que la valeur est le courage mis en action ?

L’élève : Cette réflexion m’est venue sur les pages suivantes :

- Long-temps sa  valeur le soutint contre la multitude.
- Phalante avait un frère nommé Hippias, célèbre dans toute l’armée par sa valeur.

- Le maître : Quels sont les faits qui vous ont suggéré vos réflexions sur la modestie ?

- L’élève : J’ai lu le premier livre de Télémaque : - Mentor, les yeux baissés, gardant un  silence modeste, suivait Télémaque.

- Le maître : Expliquez-vous.

- L’élève : Les yeux baissés, c’est une retenue dans le maintien ; gardant le silence, c’est une retenue dans les paroles et suivait Télémaque, c’est une retenue dans les actions.

- Le maître : Et sur la défiance ?

- L’élève : Pygmalion était défiant, et Fénelon dit qu’il avait peur de son ombre et que le moindre bruit l’effrayait.

- Le maître : Expliquez-vous.

- L’élève : Il a peur de son ombre, il la prend pour quelqu’un qui vient l’égorger ; il prête l’oreille au moindre bruit et se sent tout ému, il croit entendre les pas d’assassins qui cherchent à pénétrer dans ses appartemens pour le faire périr.

- Le maître : Continuez à faire attention aux faits ; vous apprendrez peu à peu à connaître le véritable sens dans lequel les Français emploient leurs mots, et vous saurez alors les placer à propos.

    Ces premières réflexions que fait l’élève en lisant avec attention, vous apprendront ce que vous devez attendre de lui. Ils peuvent tous voir quelque chose : personne ne peut tout voir. Mais ils apprennent, par ces exercices, à ne se défier que de leur mémoire et de leur attention, à ne pas donner, pour excuse de leur paresse, un prétendu défaut d’intelligence. Un enfant qui serait toujours avec des personnes instruites parlerait bien, et ne prononcerait jamais un mot hors de sa pensée et du sentiment qu’il est destiné à exprimer.

    Quand nous apprenons notre langue maternelle, personne ne nous l’explique, et nous la comprenons tous sans autre interprète que la vue des faits qui en sont la traduction vivante. Fermez la porte, dit-on en notre présence. L’action que nous voyons faire, à la suite du bruit des mots qui ont frappé à notre oreille, sert de commentaire à cette phrase ; et voilà que je comprends «  fermez la porte ». Si j’entends ensuite fermez la fenêtre, je deviens plus savant de trois signes nouveaux, et j’ai appris quatre choses :
fermez la porte
fenêtre
porte
fermez.

    Cela me sert à comprendre autre chose. Voilà la méthode que suivent tous les hommes, d’un pôle à l’autre, méthode universelle et infaillible parce qu’on la suit sans maître, par sa propre intelligence et sans autre guide que le besoin.

    Mais dès que le besoin est satisfait, l’attention se repose, et on n’apprend plus que par les yeux d’autrui, c’est-à-dire, au hasard, et souvent sans réflexion ; de sorte que, les études finies, il faut recommencer son éducation, tacher de se rappeler les connaissances qu’on a acquises, y ajouter celles qui nous manquent, et marcher par soi-même, c’est à dire ne plus étudier seulement avec l’oreille mais encore avec les yeux et tous les autres sens.

    Il ne suffit pas que j’apprenne ce que pense mon voisin, mais que je pense moi-même sur ce qu’il pense.



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Vendredi 23 mars 2007 5 23 /03 /2007 19:22


Pages 63 à 66


Sixième exercice suite et fin.



L’instruction par l’oreille est la plus rapide, quand on ne donne rien au hasard. Ainsi celui à qui un Anglais expliquerait l’histoire de Joseph, par exemple, et qui prendrait la peine de l’apprendre par cœur, commencerait à comprendre son maître. Celui-ci ne parlerait jamais que de cette histoire ; peu à peu il l’amplifierait, en y ajoutant de nouveaux détails de son imagination, de manière à faire passer toute la langue en revue. L’élève parlerait anglais en peu de temps et très bien, si le maître parlait purement lui-même.

Mais si le sujet de conversation varie sans cesse, comme cela arrive ordinairement, l’éducation par l’oreille se fera plus lentement que par les yeux et en suivant la méthode que j’indique. Ainsi, par notre méthode, on apprend une langue plus vite qu’on ne le ferait dans le pays même. Mais si on appliquait notre procédé à l’oreille, le progrès serait plus rapide qu’en ne se servant que des yeux. C’est que l’on entend, pour ainsi dire, malgré soi et sans effort ; que, par conséquent, la leçon est continuelle et sans interruption : on entend sans écouter ; mais on ne voit pas les caractères d’un livre sans les regarder. Il faut vouloir en toutes choses ; et pour apprendre à bien dire, la volonté ferme et soutenue est indispensable. La difficulté est là ; nous avons tous l’intelligence nécessaire ; mais il s’en faut bien que nous ayons toujours la volonté.

Quoi qu’il en soit, l’élève peut regarder et par conséquent, comprendre le sens de tous les mots. Il peut les répéter en se rappelant la chose ou les faits dont ils sont le signe. Qu’il ne dise pas qu’il ne le peut pas ; qu’il avoue franchement qu’il est paresseux, et nous serons d’accord. Mais n’admettez jamais l’incapacité, ou bien cessez vos leçons. Ce qu’il y a de plus singulier, c’est qu’il n’y a pas de plus grands donneurs de leçons que ceux qui admettent la hiérarchie des esprits humains. Comment ces docteurs espèrent-ils que nous puissions les comprendre, quand ils nous montrent des rapports qu’ils ont vus, s’ils prétendent que nous n’avions pas la faculté d’apercevoir par nous-mêmes ces rapports, le hasard nous eût-il offert les objets dans la position où ils nous les présentent ? Qu’est-ce qu’un maître ? N’est-ce pas un homme qui demande à un autre : Ne voyez-vous pas ce que je vous montre ?

C’est le hasard, dit-on, qui a fait les plus grandes découvertes : voilà donc le premier des maîtres. Or il ne dit autre chose que cela : ne voyez-vous pas ce que je vous montre ?

Ces grandes découvertes, dont on fait tant de bruit, n’appartiennent donc à aucun homme en particulier mais à l’espèce humaine, c’est-à-dire au hasard des circonstances. On ne fait pas une découverte parce qu’on a de l’esprit ; mais on a de l’esprit parce qu’on est capable de voir qu’on a fait une découverte : et cet esprit-là court les rues. Musschenbroeck n’a pas prouvé son esprit, mais son ignorance ( et il eut pu en être la victime) quand il a découvert la bouteille de Leyde. Il avait de l’intelligence parce qu’il a vu comment il fallait faire pour recevoir une commotion. Que diriez-vous de ceux qui, ne voulant pas répéter l’expérience, prétendraient que le fait est impossible ? Je dirais, moi, qu’ils craignent la commotion.


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Jeudi 22 mars 2007 4 22 /03 /2007 16:15


Pages 66 à 71



Septième Exercice-1




    Le maître donne pour sujet de composition le courage, par exemple, sur le combat de Télémaque contre le lion, en recommandant aux élèves, qui doivent toujours faire la composition en classe, de détailler davantage, c’est-à-dire, de faire un plus grand nombre de remarques en regardant un plus grand nombre de faits.

Le courage

    «  L’homme courageux est toujours prêt à combattre, fût-il même sans armes. Il sait profiter des moindres avantages qu’il rencontre; il ne se trouble point à la vue du péril, quelque grand qu’il soit, et sa valeur augmente avec le danger. »
        On prendra ainsi successivement pour sujets les vertus, les vices, les défauts ou les bonnes qualités.
Insensiblement, l’élève s’étend davantage sans faire jamais au hasard ce qu’on appelle des amplifications; car il voit toujours ce qu’il dit.

L' Intérêt

    « L’intérêt, cet infaillible scrutateur du cœur humain, règle tous nos désirs, toutes nos démarches, même quelquefois nos sentimens. En un mot, c’est le mobile de toutes nos actions. Ce que nous nommons beaux sentimens, belles qualités, amour-propre n’est souvent que de l’intérêt. A notre insu il pénètre partout. C’est un mal presqu’incurable, un ennemi vil, bas et insupportable, qui fait naître la désunion, la discorde, qui attire auprès de lui une infinité de vices et qui croît dans la passion d’acquérir, ou plutôt qui la produit; il répand partout sa contagion, depuis les premiers jusqu’aux derniers; car c’est une erreur de croire que les grands et les riches en soient exempts; au contraire, c’est souvent dans cette classe qu’il règne.

    Ce qui est souvent loué comme vertu, est l’intérêt, qui, comme une sorte de brutalité, va follement ravager les terres sous de beaux noms d’ambition ou de gloire; mais nous l’ignorons. Le parti qui flatte notre intérêt est toujours le seul digne de notre choix.
    Mais il est un autre intérêt qui est une sorte de pitié, de compassion, que nous éprouvons à la vue de nos semblables, et qui souvent même naît encore de cet intérêt dont j’ai parlé d’abord; il est donc vrai que l’intérêt fait naître l’intérêt. »

    On voit qu’un discours (c’est-à-dire une suite de réflexions) est toujours contenu dans des faits sur lesquels on réfléchit. L’élève qui se contenterait d’écrire quelques phrases sur un sujet quelconque passe dans le monde pour un imbécile; chez nous c’est un paresseux ou un ignorant : c’est un ignorant s’il ne connaît pas les faits, ou s’il les a oubliés, ce qui est la même chose; c’est un paresseux, s’il connaît les faits et s’il ne lui plait pas d’y réfléchir et de les combiner. Il ne montrera jamais d’esprit s’il reste dans cette nonchalance, mais il n’aura pas moins la faculté d’en montrer.

    Il ne pourra pas dire ce qu’il voit, puisqu’il ne voit rien, mais il conviendra au moins, avec sa conscience, qu’il n’a pas voulu regarder.


    C’est pour faire acquérir cet empire sur soi-même que nous recommandons de donner à l’élève des sujets déterminés, et même de lui indiquer la page où il doit puiser ses réflexions. Il dira peu de choses d’abord; mais voici ce qui stimulera sa paresse, et lui ôtera toute excuse. Celui qui a fait le moins entend lire ce que les autres ont vu, et il sent qu’il pouvait le voir aussi. Autre avantage : celui qui a fait le plus n’a pas dit ce que les autres ont pensé : d’où la conséquence que le sujet est infini; car cent mille enfans feraient, entre eux tous, un volume in-folio sur quelques lignes. Belle leçon pour l’orgueilleux qui serait tenté d’admirer sa propre intelligence.

    Ainsi, quelque difficulté que l’élève éprouve à réfléchir sur un petit nombre de faits, il est bon qu’il apprenne à les combiner pour en tirer le plus grand nombre possible de réflexions. Voilà la route : il ne faut pas s’en écarter, ou bien l’on s’égare.

    L’Enseignement Universel est un chemin court ; mais il faut le faire par soi-même : ce n’est pas un vélocifère qui vous transporte en dormant où vous avez le dessein d’arriver.





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Mercredi 21 mars 2007 3 21 /03 /2007 17:06


Pages 71 à 75

Septième Exercice - 2.



La plus exacte des réflexions doit être rejetée, non pas comme mauvaise, mais comme hors de la question proposée, si l’élève ne peut pas en montrer la source dans le cercle où il a été renfermé à dessein.
Le but de cet exercice n’a pas été saisi facilement par quelques-uns de ceux qui m’ont honoré de leurs visites; et c’est pour cela que j’insiste : je vais m’expliquer par un exemple. L’élève dit, dans la leçon qu’on vient de lire : L’homme courageux ne se trouble point à la vue du péril, quelque grand qu’il soit.

Il faut exiger qu’il montre le fait qui lui a fait dire ne se trouble point, et vue du péril, et encore quelque grand qu’il soit. C’est ainsi qu’il deviendra le maître de diriger son attention où il lui plait.


Je me suis aperçu plus d’une fois, que les personnes étrangères à l’Enseignement universel ne me comprenaient pas toujours. On me fait plusieurs fois les mêmes questions, parce qu’on écoute avec distraction, surtout quand on a quelque petit intérêt à la chose. Puis, on m’accuse de charlatanisme : cela n’est pas bien.
Qu’on dise que je suis si obscur qu’il est impossible de me comprendre, on n’accusera que mon talent, et non mes intentions. Je les crois tout aussi pures que celles des personnes qui viennent les vérifier avec de petites précautions oratoires dont je ne suis pas dupe. Je crois avoir deviné tout ceux qui ont pris la peine de venir de loin pour causer avec moi. J’ai vu, tour à tour, la loyauté, l’artifice, la science et l’ignorance, et je n’ai aucun  mérite à m’en apercevoir. Outre notre langue maternelle, nous parlons tous, malgré nous, une langue universelle qui montre les sentimens que nous voulons cacher comme ceux que nous voulons exprimer.

Je saisis cette occasion pour remercier ceux que l’amour des sciences m’a amenés, et pour dire à ceux qui sont venus dans une autre intention, que je ne leur en veux pas, mais que leur rôle ne m’en a point imposé. J’ai beaucoup ri de la croyance où je les voyais, que, sous le voile transparent dont ils étaient couverts, leur dessein était impénétrable : comme on rit d’un homme masqué qui se croit inconnu, quand on lit son nom sur son masque.

Comme cette leçon est importante, continuons notre charlatanisme. Faites voir à votre élève que Fénelon compose précisément comme vous demandez qu’il compose lui-même ; que, par conséquent, le livre que vous lui faites apprendre est tout à la fois un recueil de faits instructifs et de modèles à imiter.

Quand Fénelon, dans le troisième livre, a composé les adieux de Narbal à Télémaque, il a écrit :
Les dieux se déclarent, s’écria Narbal ; ils veulent, mon cher Télémaque, vous mettre en sûreté. Fuyez cette terre cruelle et maudite ! Heureux qui pourrait vous suivre jusque dans les rivages les plus inconnus ! H( h)eureux qui pourrait vivre et mourir avec vous ! Mais un destin sévère m’attache à cette malheureuse patrie ; il faut souffrir avec elle ; peut-être faudra-t-il être enseveli dans ses ruines ! N’importe, pourvu que je dise toujours la vérité, et que mon cœur n’aime que la justice. Pour vous, ô mon cher Télémaque, je prie les dieux qui vous conduisent comme par la main, de vous accorder le plus précieux de tous les dons, qui est la vertu pure et sans tache, jusqu’à la mort. Vivez, retournez à Ithaque, consolez Pénélope, délivrez-là de ses téméraires amans. Que vos yeux puissent voir, que vos mains puissent embrasser le sage Ulysse, et qu’il trouve en vous un fils qui égale sa sagesse ! Mais, dans votre bonheur, souvenez-vous du malheureux Narbal, et ne cessez jamais de m’aimer.

Faites voir, en expliquant un passage quelconque de Fénelon, que cet orateur suit la marche que vous tracez à vos élèves ; qu’ils remarquent avec vous que cette marche est dans la nature de notre intelligence. Donnez à qui vous voudrez à faire les adieux de Narbal à Télémaque ; tout le monde dira : Retournez en Ithaque, etc. jusqu’à la fin. Expliquez à l’enfant qu’il n’y aurait pourtant dans ces phrases qu’une composition imparfaite et tronquée, qu’une solution incomplète de la question proposée.

Si l’on demandait, en effet, les adieux de Narbal à Télémaque, le discours m’apprendrait, il est vrai, que quelqu’un lui adresse la parole ; mais il serait impossible que je devinasse qui, même quand je saurais le livre par cœur. Mais effacez le nom de Narbal, si vous voulez, et lisez :

Les dieux se déclarent, s’écria…. ; ils veulent, mon cher Télémaque, vous mettre en sûreté !
Voilà, me dis-je, un homme animé par quelque événement  qui l’agite et le tourmente.
Fuyez cette terre cruelle et maudite ! Heureux qui pourrait vous suivre !  Je songe aussitôt à un péril qu’il s’agit d’éviter.
Mais un destin sévère m’attache à cette malheureuse patrie ; il faut souffrir avec elle, peut-être faudra-t-il être enseveli dans ses ruines ! Si Télémaque avait eu besoin de fuir Salente, cela pourrait s’appliquer au nouveau royaume d’Idoménée trompé par Protésilas. C’est là le langage que tiendrait Philoclès ; mais les faits répugnent à cette supposition. Si on ajoute : Les dieux vous conduisent comme par la main, il faut qu’il y ait quelque aventure merveilleuse à laquelle il était difficile de s’attendre dans les faits que l’orateur a en vue.

La vertu pure et sans tache ne serait qu’une amplification de rhétorique, qu’un bavardage sans raison, si ce n’est point Narbal qui parle ; car il est le seul témoin d’un beau dévoûment de Télémaque qui ne veut point sauver sa vie par un mensonge qui semblait innocent à Narbal lui-même.
Enfin, Pourvu que je dise toujours la vérité  serait inintelligible pour Télémaque s’il n’est pas question de circonstances ( connues de lui et de l’interlocuteur) où il fallait dire la vérité.

Voilà donc une bonne composition ; voilà ce qu’il faut imiter : c’est ainsi qu’il faut s’exercer à se renfermer dans les faites, sans divagation autant que possible. La difficulté de la langue, le manque d’expressions, les souvenirs trompeurs de la mémoire : voilà les obstacles qu’il faut vaincre. Voilà ce qui fait dire, même à Fénelon :  Jusque dans les rivages les plus inconnus ; vivre et mourir ; et mon cœur n’aime que la justice.  En effet, ces réflexions ne sont pas aussi spécialement applicables au sujet.


Je ne prétends pas qu’il faille dire ce que je dis ; on peut soutenir que je loue et blâme Fénelon sans raison. On peut se moquer de ces analyses, de ces dissections froides d’un critique subalterne qui ose " couper les ailes du génie avec les ciseaux de la médiocrité " ( comme disait je crois Baculard).

Tachez de persuader vos élèves qu’on les critiquera précisément comme je viens de critiquer Fénelon, et qu’on ne les louera jamais, parce qu’on est convenu de ne louer que les morts.







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Mardi 20 mars 2007 2 20 /03 /2007 14:40



Page 76 à 77


Septième Exercice-3



    Au surplus, voici, je crois, la seule règle sans exception en littérature : Ne vous écartez pas de votre sujet. Quand vos élèves n’apprendraient que cela, vous leur auriez rendu un grand service. Or, vous voyez bien ce qu’il faut faire pour obtenir ce résultat ; nous sommes capables de voir si nous nous écartons en parlant ou en écrivant sur des faits qui sont le sujet de nos discours. La difficulté n’est donc pas dans notre intelligence, mais dans notre mémoire qui ne nous rappelle pas le signe dont nous avons besoin. Faites donc apprendre la valeur de tous les signes qui sont dans Fenelon.


    On vous dira que Boileau a dit :

Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement
Et les mots pour le dire arrivent aisément

    Vous répondrez :
- Croyez-vous, Monsieur, que «  Boileau a dit » soit un raisonnement en bonne logique ?

- Mais l’autorité des grands hommes ?


- Admettez-vous l’autorité des grands hommes ?


- Quel est le présomptueux qui oserait la rejeter ?


- De quels grands hommes admettez-vous l’autorité ?


- De tous.


- Cicéron vous paraît-il un grand homme,


- Pourquoi cette question ?


- C’est que Cicéron a dit que les mots n’arrivaient pas aisément pour énoncer clairement ce que l’on conçoit bien.
Cicéron pense que les mots présomption, mouvemens sages, mouvemens mesurés, etc. n’arrivent pas plus aisément que tabatière et mouchoir quand on ne les a pas appris, et qu’on ne les a pas répétés bien souvent. »


    Laissez donc l’argumentateur, et vérifiez si votre élève connaît tous les mots, toutes les expressions, toutes les tournures, enfin, tout ce qu’on peut apprendre dans Télémaque.



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