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Jean-Joseph Jacotot

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Lundi 24 août 2009 1 24 /08 /2009 05:11


Maintenant, si tu veux te récréer un moment, viens avec moi dans une classe élémentaire abrutissante; mais n'y conduis pas ton fils : le spectacle du mal n'est jamais bon; et les Spartiates avaient tort d'apprendre à leurs enfans ce que c'était que l'ivresse, en leur faisant voir des esclaves ivres.


Nous voilà dans la classe d'écriture. On dirait d'une immense manufacture. Voilà des règles, des crayons pour tracer. Que d'embarras ! que d'apprêts ! on se croirait à l'exercice des recrues. La tête droite ! le haut du corps en avant! le coude rapprocJié du corps! Tenez mieux votre plume! Vous prenez trop d'encre!

Et l'enfant ,'étourdi de tant de préceptes, ne sait à quel saint se vouer, et griffonne au hasard quelques caractères illisibles.

On lui prescrit de tracer d'abord des caractères d'un pouce de hauteur; on l'oblige à faire des jambages, puis des pleins, des déliés. Au bout d'un mois, on arrive aux lettres, puis aux syllabes, puis aux mots , puis aux phrases; toujours le même système, la même routine. C'est un aveugle que l'on guide, sans lui dire où il va, ni par où il passe.


Nous, au contraire, nous disons à notre élève : « Ouvrez bien les yeux, et voyez; comparez, jugez,  imitez. » Et notre élève qui voit, compare, juge, imite, laisse bien loin derrière lui l'aveugle et ses guides pédans.

Mère de famille, ton fils sait lire et écrire, que l'élève universitaire épelle encore des syllabes, ou peut-être même récite son alphabet et trace des ovales. Le moment est arrivé d'enseigner à ton fils sa langue maternelle ; et seule tu dois encore: être son guide dans cette carrière nouvelle.

Ne t'effraie pas. L'enseignement Universel va venir encore à ton secours, et t'aplanir les obstacles.

Rejette bien loin ces Dictionnaires et ces Grammaires poudreuses ; repousse les Wailly, les Restant, les Letellier, effroi de la jeunesse , épouvantails universitaires  placés aux portes des études classiques, comme pour en interdire l'accès à tout  autre qu'au petit nombre des adeptes privilégiés.


Garde seulement ton modeste Lomond, mais seulement pour t'en servir plus tard, lorsque ton élève saura et voudra vérifier ce qu'il aura appris, et coordonner, classer les richesses qu'il aura acquises.

Nous n'entrerons point dans le développement des moyens employés par la méthode pour l'enseignement de la langue maternelle. Nous renvoyons le lecteur à l'ouvrage-même, publié par le fondateur, sous le titre de Langue maternelle. Nous engageons les professeurs universitaires à lire attentivement cet ouvrage qui contient la condamnation irrévocable de leur système rétrograde, ce livre admirable qui est à nos yeux le bien des droits de la jeunesse et de l'enfance, qu'elle émancipe à jamais des langes universitaires . Transcrivons ici le sommaire de cet ouvrage, tel que l'a publié un des premiers disciples de l'enseignement universel.

* On fait apprendre par cœur les six premiers livres du Tèlémaque, dont on répète un ou deux chaque jour, selon le temps destiné à la lecon ; ou bien,

« On fait apprendre par cœur le premier livre de Télémaque. On fait lire le second livre et le raconter sur- le-champ. On fait lire le 3e livre, puis le 4e, le 5", le 6e ...

 On pourra consulter également un ouvrage publié par M. E. Boulmy, sous le titre de Considérations sur la Méthode Jacotot, contenant une instruction normale très détaillée sur la lecture, l'écriture, la langue maternelle, les langues étrangères , etc. ; ainsi que le rapport adressé par M. Baudoin à M. de Valisménil, sur les résultats et l'influence de la Méthode.



Par Joseph Jacotot - Publié dans : Textes de Benjamin Laroche
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Lundi 24 août 2009 1 24 /08 /2009 04:12
 

On fait apprendre par cœur les six premiers livres du Télémaque, dont on répète un ou deux chaque jour, selon le temps destiné à la lecon ; ou bien, on fait apprendre par cœur le premier livre de Télémaque. On fait lire le second livre et le raconter sur-le-champ. On fait lire le 3e livre, puis le 4e, le 5", le 6e...

On pourra consulter également un ouvrage publié par M. E. Boulmy, sous le titre de Considérations sur la Méthode Jacotot, contenant une instruction normale très détaillée sur la lecture, l'écriture, la langue maternelle, les langues étrangères , etc. ; ainsi que le rapport adressé par M. Baudoin à M. de Valisménil, sur les résultats et l'influence de la Méthode.
On continue la lecture des autres, mais on ne les raconte pas.

Quand on a fini l'ouvrage, on recommence cette lecture. Et comme là langue est tout entière dans un livre, il s'agit non-seulement de le comprendre, mais d'en retenir les syllabes, les mots, les locutions et les expressions.

Les questions qu'on adresse ensuite à l'élève ne peuvent être en trop grand nombre. C'est par elles qu'on le force à regarder, et dès-lors à comprendre, puisque ne devant répondre que d'après les faits qu'il a sous les yeux, il voit nécessairement tout ce qu'il dit. Si quelquefois les réponses sont vagues et indécises, comme elles sont toujours suivies de la justification, l'élève perd bien vite l'habitude fâcheuse, et néanmoins assez ordinaire, de parler au hasard.

On s'occupe du sens des mots.

On vérifie l'orthographe. Cet exercice doit être continué jusqu'à ce que l'élève soit arrivé à écrire des compositions, dans lesquelles on exige la plus grande exactitude d'orthographe ; car l'élève n'employant en général que des mots qu'il a vus, il lui est toujours possible de les écrire d'une manière correcte.

On fait généraliser. Cela donne à l'élève les premières habitudes de parler sur ce qu'il connaît; et on ne peut trop tôt les lui faire contracter ni, employer trop de moyens pour lui faire acquérir le talent de la parole. Il sera donc utile de traiter tous les sujets de composition alternativement de vive voix et par écrit.

On imite, c'est-à-dire que sur les regrets de Calypso, on fait les regrets de Télémaque dans la tempête, de Télémaque après son discours à Aceste, etc. Le nombre des sujets à imiter est infini pour les premiers livres seulement.

Tout consiste, pour l'élève qui commence, à regarder les faits, à ne s'occuper que de cela, pour en dire ce qu'il en pense : peu importe de quelle manière il s'exprime, pourvu qu'il se fasse comprendre; le style se formera plus tard; le premier point est d'apprendre à regarder. Et encore une fois, rien de plus facile que d'écrire, à la vue d'un fait quelconque, les réflexions qu'il suggère.

Quant au style, lorsque l'élève peut s'en occuper, il ne doit pas écrire une syllabe, pas un mot, pas une réunion de deux mots, pas un ordre de mots, qu'il n'en montre l'exemple dans son livre; parce que tout étant arbitraire ou de convention dans les langues, on ne peut deviner ni la volonté ni les conventions.

On fait des synonymes de mots, d'expressions, de composition, de pensées, etc.

On fait des traductions, c'est-à-dire sur les regrets de Galypso, les regrets de l'ambitieux, etc.

Voici un nouvel exemple de cet exercice, donné par le fondateur de la méthode :

« Si je disais : lorsque Philippe, sur le point d'envahir toute la Grèce, était toujours vainqueur, tantôt par la force des armes, tantôt par la corruption, Démosthènes cherchant à réveiller les Athéniens, leur »propose d'établir un gymnase pour se préparer à la guerre, et leur parle ainsi :

« Athéniens ! il est indigne d'un peuple libre de ne s'évertuer contre l'ennemi que lorsqu'il est prêt à nous saisir. Un peuple libre, qui veut conserver son indépendance, doit être sans cesse dans le forum pour délibérer sur les intérêts de la patrie, ou dans le gymnase, pour apprendre à manier ses armes. La guerre règle la destinée des peuples ; il faut donc savoir la guerre. Or, le gymnase est un apprentissage perpétuel de la guerre.

Si je parlais ainsi, je traduirais Bossuet dans l'oraison funèbre de Marie-Thérèse d'Autriche.

Nous appelons cela traduction, parce que Bossuet parle de la mortification, et que je parle, moi, d'un gymnase, en empruntant presque toutes les expressions de l'orateur qui m'a servi de modèle. »

On fait chercher des sujets de traduction.

On fait des analyses.

On vérifie la grammaire. On doit s'assurer alors que les conjugaisons de tous les verbes sont bien sues.

On écrit sur l'ode, sur tout sujet de littérature, sur un objet quelconque.

On imite des pensées.

On fait des lettres, des portraits, des parallèles, des récits, des discours, des fables, des scènes, etc.

On étudie les livres sous le rapport de la composition , on vérifie les plans. Exemple :

Voilà une personne triste; un nouveau personnage se présente, et la distrait quelques instans de sa douleur. La description des lieux, des personnages, de leurs mœurs, vous fournira des détails intéressans; la peinture des plaisirs dont ils jouissent, leurs récits et leurs discours concourront à remplir la scène et à embellir votre tableau.

Partez d'un mot, d'un événement, d'un personnage, d'un sentiment quelconque, choisi dans cette composition. Reformez un nouveau tout, combinez autrement les idées, groupez les personnages en les faisant changer de place, changez l'ordre des récits et des discours, vous ne finirez jamais. Or, c'est cela qui se fait seul dans la tête de celui qui sait, sans qu'il s'en doute, lorsqu'il répète toujours et qu'il réfléchit sans cesse à ce qu'il dit.

Que si le premier livre, et par conséquent les vingt-trois autres , ont cette inépuisable fécondité, il est aisé déjuger des résultats infinis de leurs combinaisons.

On vérifie que tout est dans tout.

Les exercices qui précèdent comprenant toutes les espèces de compositions oratoires, renferment conséquemment plus que les connaissances indispensables aux besoins ordinaires de la société.

N.B.: Cette courte récapitulation est extraite de l'ouvrage de M. de Séprès , et que nous croyons indispensable à tous ceux qui appliquent la méthode.


Par Joseph Jacotot - Publié dans : Textes de Benjamin Laroche
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Lundi 24 août 2009 1 24 /08 /2009 00:56



Le même procédé s'appliquera à l'enseignement des langues mortes et des langues vivantes .


Voulez-vous apprendre la langue latine ? Prenez un Télémaque, ou un Epitome latin; ayez la traduction en regard : apprenez le texte; au moyen de la traduction, rendez-vous compte de chaque mot, de chaque phrase; observez les désinences. Racontez en latin les passages du même texte que vous ne savez pas encore par cœur. Quand vous saurez une partie de l'ouvrage, que le reste aura été raconté, prenez une grammaire latine, et faites la vérification des règles sur le texte gravé dans votre mémoire. Cette opération terminée, vous savez le latin. Faites alors sur votre texte latin tous les exercices recommandés pour la langue maternelle, et présentez-vous hardiment aux examinateurs; vous saurez mieux le latin, croyez-moi, que ceux qui vous examineront. Appliquez ce que je viens de dire à toutes les langues anciennes et modernes.

D'après ce système, six mois doivent suffire pour apprendre une langue, quelque difficile qu'elle soit. Voyez combien de langues vous pouvez enseigner à vos élèves, pendant tout le temps que dure leur éducation.

M. E Boutmy vient également de mettre sous presse le premier livre du Télémaque qu'il a traduit en grec ancien, avec le français en regard; ainsi qu'un Epitome Historiée Sacrée, avec texte décomposé et traduction en regard. Les Télémaque latin, anglais, italien, allemand sont sous presse. L'instruction normale pour la musique est en vente.

Mais bornez-vous à donner à vos élèves la connaissance de deux langues mortes (le grec et le latin), et de deux ou trois langues vivantes (l'anglais, l'allemand, l'italien). Pour les élèves auxquels le grec et le latin sont inutiles, et c'est le plus grand nombre, substituez deux langues vivantes de plus, le russe et l'espagnol, ou l'arabe et l'indou.

Cependant l'enseignement universel ne se borne point aux langues; sans cela, il ne justifierait point son titre d'universel. Il s'applique avec un succès égal aux mathématiques, à la géographie, à l'histoire, au dessin, à la musique, aux sciences physiques et naturelles.

Nous renvoyons encore, pour ces diverses sciences, aux ouvrages du fondateur, ainsi qu'au journal qu'il publie sous le titre de Journal de l'émancipation intellectuelle. Après cette lecture, le père de famille se convaincra qu'il peut, sans secours étrangers, instruire ses enfans et leur enseigner même ce qu'il ne sait pas. Car ce n'est point de son maître, mais de lui- même, que l'élève apprend tout.



Par Joseph Jacotot - Publié dans : Textes de Benjamin Laroche
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Dimanche 23 août 2009 7 23 /08 /2009 11:49



Grâce à l'enseignement universel, les maîtres explicateurs sont rendus inutiles. Il faudra désormais qu'ils se résignent à n'être que les guides de leurs élèves dont ils se prétendaient les oracles.

Que font, en effet, les maîtres explicateurs? ils substituent leurs idées aux idées de leurs élèves. De quel droit? Qui leur a dit que ce qu'ils ont vu, leurs élèves ne le verront pas? Insensés! ils prétendent donner des idées toutes faites! Mais ces idées, qui les leur a suggérées à eux ? les livres et les faits, apparemment : les livres et les faits les suggéreront sans eux à leurs élèves. Qu'ils cessent donc de se donner une peine inutile; qu'ils reposent leurs poumons fatigués par l'enseignement universitaire, et qu'ils rendent la parole à leurs élèves muets jusqu'alors! Leurs élèves y gagneront de s'instruire mieux et plus vite; et je ne vois pas ce que le professeur pourrait y perdre, si ce n'est une extinction de voix.


Ainsi, grâce à l'enseignement universel, tout peut s'apprendre sans maître explicateur. L'Université persistera-t-elle à tout expliquer? Six mois suffiront désormais pour apprendre une langue. L'Université persistera-t-elle à demander dix ans pour enseigner du latin et un peu de grec?

Les intelligences étant égales, tout homme pourra désormais écrire et parler sa langue aussi bien qu'un académicien. L'Université persistera-t-elle à abrutir la génération naissante, et à rejeter chaque année dans la société cette foule de jeunes gens qui, au sortir de leurs études, ne savent pas même l'orthographe ?

L'Université niera-t-elle ce que nous avançons ici? De toutes parts s'élèvent des preuves irrécusables de la vérité de nos paroles. La Belgique a donné le signal: Louvain voit s'élever et grandir une jeunesse instruite par l'enseignement universel. L'Université de France le sait. Elle a député ses membres vers le fondateur de l'Emancipation intellectuelle.

Ces députés universitaires ont vu. Pourquoi donc se taisent-ils ? Qui peut les obliger à garder le silence, quand l'intérêt de la jeunesse confiée à leurs soins, et la force de la vérité, leur font un devoir de parler? Qu'ils s'expliquent enfin ; qu'ils nient, s'ils en ont le triste courage, les bienfaits immenses de l'enseignement universel. Que dis-je? la France n'a point attendu leur décision pour se prononcer. Partout s'élèvent des institutions conformes à la méthode nouvelle; partout on s'empresse à l'accueillir et à la mettre en pratique. Que l'Université se taise ou qu'elle parle, l'enseignement universel ne s'arrêtera pas dans sa marche triomphante; il continuera à proclamer que l'âme humaine peut s'instruire par elle-même, que les maîtres explicateurs sont les fléaux de l'espèce humaine, que les intelligences sont égales, et que tout est dans tout; et ces grandes et bienfaisantes vérités seront comprises, et le genre humain les répétera par acclamation, et l'édifice universitaire, que l'erreur seule et les préjugés de l'ignorance soutiennent encore, sentira crouler ses vieux appuis, et jonchera le sol de ses ruines.








Par Joseph Jacotot - Publié dans : Textes de Benjamin Laroche
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Samedi 22 août 2009 6 22 /08 /2009 10:25


Alors qu'un monopole oppresseur aura cessé de peser sur l'éducation nationale; alors que des méthodes rétrogrades et absurdes n'arrêteront plus l'essor de l'intelligence humaine; alors que l'enseignement universel répandra sans contestation ses bienfaits sur les générations naissantes : alors, mais seulement alors, pourra se réaliser l'espoir d'une réforme complète dans l'éducation des peuples, réforme que tous les bons esprits réclamaient depuis long-temps avec insistance sans trop savoir comment l'effectuer.


Alors, à une éducation toute pédantesque, ou, pour parler le langage des universitaires, toute classique, succédera une éducation plus en harmonie avec les nouveaux besoins de l'époque.

Alors les sciences physiques et mathématiques, reléguées maintenant à la fin des études, prendront dans les travaux de la jeunesse, et même de la première enfance, la place que leur assigne leur importance; alors une langue morte ne sera plus la base ridicule sur laquelle on bâtira l'édifice moral et intellectuel de l'éducation de l'homme.

Des bases plus larges, plus rationnelles surtout, seront adoptées. On comprendra que l'étude des mots n'est pas tout dans la vie. L

es sciences philosophiques et politiques ne seront plus exilées dans le cabinet de l'idéologue et du publiciste; elles se mêleront sans étrangeté aux études de l'enfance et de la jeunesse. La jeunesse quittera nos écoles avec des connaissances positives et substantielles, en analogie avec nos besoins sociaux. Tous les hommes pourront prétendre, sans témérité, au bienfait de la science. L'aristocratie du talent disparaîtra pour faire place à cette égalité intellectuelle, la plus sûre garantie de la paix sociale.


L'enseignement primaire, dès-lors, ne se bornera plus à l'acquisition imparfaite de la lecture et de l'écriture. On sentira que le peuple a aussi besoin de connaissances réelles, pour apporter dans ses travaux l'intelligence et les perfectionnemens nécessaires. Les sciences physiques et chimiques ne sont pas moins utiles au peuple qu'au savant. Les mathématiques lui sont d'une nécessité absolue. L'enseignement universel fournira des moyens rapides et faciles d'inculquer à toute la population laborieuse ces connaissances dont l'absence se fait si déplorablement sentir.

Que si des esprits ombrageux, des aristocrates de science, prétendaient voir quelque chose de redoutable dans ce nouveau et immense développement du génie des peuples; que si même quelques esprits timides prétendaient y voir de nouveaux germes de révolutions, que ces hommes se rassurent: ce ne sont point des sophismes qui changeront la nature des choses. La lumière de la foudre peut être dangereuse: née des orages, elle aveugle ou tue.

Mais cette lumière douce et pure que répand par degrés l'astre du jour à son lever, cette lumière dont l'aurore commence à se faire entrevoir, est toute bienfaisante. Elle échauffe et vivifie en même temps qu'elle éclaire, et ses ennemis même ont part à ses bienfaits.





Par Joseph Jacotot - Publié dans : Textes de Benjamin Laroche
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Vendredi 21 août 2009 5 21 /08 /2009 10:26


CHAPITRE IV.

De la direction morale à imprimer à l'éducation. Des châtiments.

Jusqu'a présent je me suis borné à développer les principes proclamés par le fondateur de l'enseignement universel; j'en ai fait l'application aux différentes branches d'enseignement. C'est maintenant à la direction morale de l'éducation que je vais essayer d'appliquer ces mêmes principes, ou plutôt des principes qui me semblent être la conséquence rigoureuse de ceux que l'enseignement universel a établis. Je continuerai, comme je l'ai fait, à mettre en présence les physionomies si diverses de la méthode universitaire et de la méthode émancipatrice.

Quels sont les moyens que l'enseignement universitaire met en usage pour s'assurer des succès? deux moyens. L'un est la crainte, l'autre l'espérance.

La crainte : ce sont les punitions, les châtimens de toute espèce.

L'espérance : ce sont les honneurs, les prix, et surtout les concours. Nous espérons facilement démontrer l'impuissance de ces moyens factices.

Abordons d'abord le premier, la crainte. Ainsi vous avilissez de bonne heure la nature humaine; vous la ployez au joug honteux de la terreur, autant qu'il est en vous; vous faites de ces enfans des êtres lâches et pusillanimes; vous préparez des esclaves aux tyrans à venir.

Vous n'infligez plus des châtimens corporels; je le sais. La voix de l'humanité et de la raison a prévalu, et a arraché de vos mains le fouet et la férule. Mais vous n'avez pas pour cela renoncé au principe de la crainte. Vous avez conservé le ton de la supériorité qui humilie, de la menace qui irrite, du mépris qui avilit.Vous ordonnez, et vous exigez qu'on vous obéisse en silence et aveuglément. Vous avez fait de vos élèves des automates. Vous avez multiplié les punitions; vous les avez rendues aussi humiliantes que possible.

Vous avez oublié que l'enfant qu'on humilie s'accoutume bientôt à l'humiliation et la brave.

L'enseignement universel ne procède point ainsi. Le maître est l'ami des élèves qui l'entourent. Il sait que toutes les intelligences sont égales, et il se garde bien de se croire supérieur à ses élèves.

Il n'est point obligé d'être pédant pour être respecté. Le pédantisme est banni de l'enseignement universel. La morgue n'y est pas de mise.

C'est l'enseignement universitaire qui crée la morgue et le pédantisme car il enseigne que les intelligences sont inégales.

Le professeur universitaire regarde l'ignorance comme un crime, le savoir comme un privilège.
Le professeur émancipateur regarde l'ignorance et le savoir comme des faits qui s'expliquent sans humilier l'ignorant, sans enorgueillir le savant. L'un sera donc orgueilleux et vain, l'autre doux et modeste. L'un se dira : « Je suis savant, et je dois ma  science à mon mérite. » L'autre se gardera bien de dire ni de croire qu'il est savant, et surtout il se gardera bien de mépriser ceux qui ne le sont pas.


Ainsi, le principe de la crainte sera banni de l'enseignement universel. Dans nos classes, quiconque ne sait pas, se lève et dit : « Je ne sais pas. » II n'en résulte pour lui aucun inconvénient; c'est même parmi nous une réponse fort commune que celle-ci : « Je ne sais pas. » Et nous y sommes accoutumés. D'abord l'élève la fait et doit la faire, toutes les fois qu'on lui demande ce qu'il n'a point vu; et cela doit arriver fréquemment, même au maître le plus exercé.

Ensuite, l'eût-il vu, s'il dit je ne sais pas, c'est chez lui un défaut d'attention ou de mémoire; et !e maître doit se borner à dire: cherchez, voyez, réfléchissez. Pensez-vous que des châtimens seraient plus efficaces ? Des châtimens ne seraient pas seulement inutiles; ils auraient encore pour résultat certain d'abrutir ceux que nous émancipons. Laissons donc les punitions et leur hideux cortège aux méthodes abrutissantes et rétrogrades ; mais nous, émancipateurs, nous qui respectons la dignité humaine, ne nous avilissons point par l'emploi de ces indignes moyens.

C'est la bienveillance et l'amour qui doivent nous guider dans l'accomplissement de nos devoirs sacrés. Il faut aimer l'enfance, quand on se consacre à son instruction. Quiconque n'aime point les enfans, quiconque est dur, cruel, impitoyable, que celui-là se hâte d'abandonner la noble profession de l'enseignement : c'est un sacerdoce ; il faut y être appelé par une vocation spéciale.



Par Joseph Jacotot - Publié dans : Textes de Benjamin Laroche
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Jeudi 20 août 2009 4 20 /08 /2009 10:50



L'autre moyen employé par les méthodes universitaires, ce sont les récompenses. Abordons aussi ce-sujet délicat. Quand un élève a bien travaillé, s'est distingué parmi ses condiciples, que faites-vous? A la fin de l'année, vous lui décernez des récompenses ; vous lui donnez des prix.

Voyons, raisonnons; quel est votre but en agissant ainsi? La récompense que vous décernez se borne-t-elle à constater un fait ? Alors de quelle utilité est cette constatation? Quel avantage, quelle utilité véritable à dire à cet élève : Tu en sais plus que tes camarades? Aux autres: il est votre supérieur à tous?

Assurément il serait difficile de trouver un moyen plus propre que celui-là à rendre vain et fier le jeune homme le plus modeste. C'est encore un fort bon moyen d'humilier ses condisciples, en leur offrant le spectacle d'une supériorité à laquelle ils n'ont pu parvenir. Craint-on donc que la vanité et l'orgueil ne se développent pas assez promptement dans la jeunesse, qu'on emploie ces excitans funestes? Mais enfin, me dira-t-on, trouvez un autre moyen de constater la supériorité. Et quelle nécessité si grande trouvez-vous donc à cette statistique des supériorités intellectuelles ? Ces supériorités en subsisteront-elles moins, pour n'avoir pas été constatées ?


Et puis, qui vous a dit que vous avez bien jugé ? Est-ce une copie qui doit décider de la capacité d'un élève? Mais vous-mêmes, voudriez-vous être jugés sur une production isolée ? L'élève qui a mal fait cette copie fatale, sait peut-être mille choses dont cette copie ne parle pas : il n'a pas été supérieur, parce qu'il n'a pas trouvé l'occasion de développer sa supériorité. Mais en supposant même que l'on tînt, jour par jour, un compte exact des progrès de chaque élève et du résultat de ses travaux, que gagnerez-vous à constater et à proclamer à la fin de l'année, par une distribution de prix, des supériorités que chaque élève connaît d'avance aussi bien que vous P Le but que vous annoncez vous proposer dans ces solennités n'est donc point un but juste et utile.

Vous continuez et vous dites : Si la constatation des supériorités n'apprend rien à l'élève couronné, ni à ses condisciples, c'est du moins une récompense digne d'exciter l'émulation, et sous ce rapport, on atteint un but raisonnable.

Ici s'élève une question grave, l'une des plus importantes que la grande question de l'éducation puisse soulever. Abordons-la avec franchise, comme nous avons abordé toutes les autres. Nous voulons parler du principe même de l'émulation. Ce principe, jusque aujourd'hui, a fait la base de l'instruction publique. En quoi consiste l'émulation? A se surpasser les uns les autres.

Ainsi, les supériorités que l'émulation tend à produire, sont des supériorités relatives, jamais absolues. Je ne veux point être savant; je veux seulement être plus savant que mes rivaux. Que m'importe d'être riche, si mes voisins le sont plus que moi? Je veux être plus riche qu'eux. César disait : « II vaut mieux être le premier de ce village que le second à Rome. » C'est le langage de l'ambition : l'émulation n'est pas autre chose.

Craint-on qu'elle n'ait pas assez de prise sur les hommes, qu'on s'empresse de leur inoculer cette passion funeste dès l'âge le plus tendre? Notre ordre social tout entier ne tend-il pas à faire de l'émulation la principale passion des hommes? Cette passion n'enfante-t-elle pas assez de maux? N'est-ce pas elle qui produit la plupart des malheurs et des désordres de la société ? On vante l'émulation : mais n'y en a-t-il que de louables et de belles? et puis, quelles sont les grandes choses que l'émulation ne tende à ternir ? Qui voudra donner le nom de vertu à un acte qui n'a eu pour but que de conquérir les applaudissemens des hommes? N'est-ce qu'en faisant du bien aux hommes qu'on en est applaudi? N'est-ce pas en leur faisant du mal, au contraire, qu'on commande leurs applaudissemens? Les noms des inventeurs des arts utiles sont ensevelis dans l'oubli. L'histoire a recueilli avec un soin minutieux les noms des ravageurs de provinces. Lorsque la gloire est le but principal que vous proposez au talent, ne craignez-vous point que le talent ne veuille l'obtenir à tout prix? et parmi les moyens d'arriver à la gloire, n'y en a-t-il que de bons ?
Je sais que les imperfections et les vices de notre ordre social justifient cette fatale direction donnée aux travaux et aux études de la jeunesse ; mais n'est-il
pas temps enfin de s'enquérir si cette direction est la meilleure qu'il soit possible de donner?

Pourquoi ne chercherait-on pas, au contraire, à fonder sur une base plus salutaire le système de notre éducation publique? Pourquoi n'apprendrait-on pas de bonne heure à la génération naissante à faire le bien pour lui-même, à aimer la science, la religion, la vertu pour elles-mêmes, et indépendamment des applaudissemens qu'elles peuvent attirer à celui qui les possède? Etait-ce afin que la Grèce le proclamât le plus sage des hommes, que Socrate enseignait et pratiquait la vertu? C'eût été donner à de grandes choses  de bien petits motifs.



Par Joseph Jacotot - Publié dans : Textes de Benjamin Laroche
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Mercredi 19 août 2009 3 19 /08 /2009 15:28



L'enseignement universel, tel que je le conçois, tel que l'a conçu sans doute son généreux fondateur, n'admet ni punition, ni récompense.

L'élève qui sait éprouve une secrète satisfaction; il est content de lui, et voilà sa récompense.

L'élève qui ne sait pas se reproche son défaut d'attention ou de volonté, et voilà sa punition.

Quant à ceux qui ne se reprochent rien, qui n'ont ni entrailles, ni conscience, qu'ils quittent l'enseignement universel ; ils végéteront chez d'autres aussi bien que chez nous : ce n'est point pour eux que les méthodes doivent être faites.
Seulement ces élèves seront plus rares chez nous qu'ailleurs. L'exemple des autres opérera sur eux ; un beau jour, se levant tout à coup, ils se mettront en marche, et ne seront pas longtemps sans atteindre la tête de la colonne.
Ainsi, plus de ces concours fastueux auxquels le charlatanisme a plus de part que toute autre chose. Plus de ces couronnes qui n'honorent le vainqueur que pour humilier les vaincus. Que ces cérémonies vaniteuses soient remplacées par des solennités plus touchantes, et surtout plus utiles; qu'elles fassent place à des séances annuelles, dans lesquelles on rendrait compte de l'état de l'école, des succès obtenus, des résultats atteints, des obstacles contre lesquels il a fallu lutter ; que la séance se termine par des exercices sur les diverses branches d'enseignement, et auxquels prendraient part tous les élèves indistinctement. Ce compte moral et classique, rendu chaque année, contribuerait puissamment à avancer la science de l'éducation, et vaudrait bien sans doute ces triomphes de mauvais goût, ces ridicules ovations, plus propres à égarer la jeunesse qu'à lui donner l'amour du bien.


C'est aux institutions dirigées par l'enseignement universel qu'il appartient de donner ce salutaire exemple; et il sera donné si les propagateurs de la méthode sont fidèles à son esprit. Ainsi, amour éclairé des enfans, respect de la jeunesse, abolition de ces formes insolentes et pédantesques qui avilissent ceux qu'elles ne révoltent point ; la bienveillance et la tendresse substituées à ces moyens violens ; abnégation de toute supériorité relative; interdiction des punitions et des récompenses factices; le principe de l'émulation repoussé, et remplacé par l'attrait d'études faites librement, et sans autre stimulant que cette soif de connaître si naturelle à l'homme, et le plus heureux mobile qui puisse être donné à l'acquisition de la science : voilà les bases morales dont l'enseignement universel doit s'étayer; voilà ce qui doit le distinguer, non moins que ses moyens pratiques, de l'esprit oppresseur et tyrannique dont est de toutes parts empreint le système universitaire.

C'est par-là que nous terminerons ce tableau dans lequel nous avons essayé de mettre en présence les deux systèmes. C'est maintenant au public éclairé à prononcer en dernier ressort dans cette grande cause pendante à son tribunal.




Par Joseph Jacotot - Publié dans : Textes de Benjamin Laroche
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Lundi 17 août 2009 1 17 /08 /2009 18:21



On ne saurait se le dissimuler, deux systèmes d'éducation sont maintenant en présence : l'un a pour devise, abrutissement ; l'autre porte écrit sur sa bannière, émancipation. Le premier continue le long esclavage sous lequel a gémi l'esprit humain ; l'autre nous affranchit de la tyrannie enseignante, et nous apprend à nous instruire nous-mêmes.


C'est entre ces deux choix que la grande famille humaine est appelée à se décider ; c'est aux amis sincères de l'humanité, aux propagateurs de la vérité, qu'il appartient de faire accélérer cette décision. Ce triomphe ne tardera pas à être obtenu, si tous les hommes de bonne foi veulent s'unir dans la volonté ferme de faire triompher un système rationnel qui rétablissant la nature humaine dans sa dignité, détrône à jamais l'ignorance, l'erreur et le charlatanisme, et semble destiné à opérer dans le monde intellectuel et scientifique une révolution égale en importance à celle que le christianisme est venu accomplir dans le monde religieux.

Propagateurs de l'enseignement universel! le moment est venu d'en finir avec des méthodes rétrogrades et décrépites. Il faut relever enfin l'intelligence humaine de l'interdit universitaire; il faut l'émanciper!

La grande cause que nous défendons, et pour laquelle nous livrons de salutaires combats, ne saurait tarder à triompher.

Au jour du combat, ne nous séparons pas : songeons que l'union fait la force.

Que chacun de nous s'empresse de dépouiller tout préjugé personnel, toute ambition vaniteuse, tout intérêt d'amour-propre. Mettons notre gloire à faire du bien aux hommes. Tournons les yeux vers les générations à venir, qui nous devront leur émancipation intellectuelle, et qui béniront nos généreux efforts!

Laissons à d'autres le triste honneur de tromper les hommes, et de les égarer.

Notre mission à nous est plus belle. Apprenons-leur qu'ils sont égaux en intelligence ; que le sanctuaire de la science est accessible à tous ; que nul homme n'est en droit de donner à ses frères un brevet d'incapacité et d'ignorance.

La politique et la science ont fait leurs révolutions.

La littérature essaie de faire la sienne. Le temps de l'enseignement est venu : il faut qu'il fasse à son tour sa révolution ! il faut que le drapeau des vieux préjugés soit abattu, que la bannière de la vérité soit arborée par des mains libres, et que l'esprit humain émancipé rejette loin de lui les entraves de la routine et le joug universitaire !
Par Joseph Jacotot - Publié dans : Textes de Benjamin Laroche
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Dimanche 16 août 2009 7 16 /08 /2009 18:27



Commençons par rendre intelligible ces mots d'Enseignement Universel et d'émancipation intellectuelle, que la critique affecte de ne pas comprendre. Elle prétend que la première appellation est à l'usage des profanes, et la seconde réservée aux seuls initiés. Il n'y a dans tout ceci : d'initiés , que ceux qui, faisant usage de leur bon sens, ont lu et compris ; de profanes, que ceux qui ne veulent pas comprendre.

Cependant ces deux appellations ont paru emphatiques et ambitieuses ; elles ne sont pourant que la simple expression d'un fait. Essayons de le prouver.

Qui n'a pas quelquefois gémi de l'ignorance dans laquelle végètent les dix-neuf vingtièmes de la race humaine ? Quel ami l'humanité n'a pas fait des vœux pour que le savoir ne fût pas le partage exclusif de la richesse et de l'aisance ; pour que la pauvreté elle-même en pût prendre sa part ?

M. Jacotot a éprouvé de bonne heure ce sentiment pénible et douloureux. Il à vu que le plus grand obstacle à la diffusion de l'instruction, c'était la pauvreté ; il a vu que la science ne pouvait s'acquérir qu'à prix d'argent, et, dans son amour de l'humanité, dans sa charitable philantropie, il a cherché un remède à un si grand mal.

Ce remède, il l'a trouvé dans l'affranchissement des peuples du joug des maîtres explicateurs. Il a vu que ce joug, loin d'être favorable à la diffusion de la science, était au contraire, après la pauvreté, le plus grand obstacle qu'elle eût à vaincre. Il a vu que les maîtres explicateurs n'étaient pas seulement inutiles, mais funestes; n'étaient pas seulement un mal négatif, mais Un fléau positif et évident. Il a vu dans la suppression de ce fléau un bénéfice clair et immense pour toute la classe pauvre, qui s'était jusqu'alors passée d'instruction, faute de moyens pour en faire les frais. Il a vu tout cela ; il s'en est assuré par des expériences répétées. Fort de sa conviction, il a dû proclamer cette importante vérité, et il l'a fait. -

II l'a fait avec courage, avec un noble et admirable désintéressement. Il a appelé
cette vérité bienfaisante émancipation intellectuelle.

- Qui osera dire qu'il a eu tort ? Qui-osera infirmer l'exactitude de cette appellation ?

Qui osera la regarder comme trop fastueuse, comme promettant plus qu'elle ne donne ?

Appelons les faits au secours des assertions ; car les faits parlent plus haut que tous les raisonnemens ; leur éloquence est invincible.




Par Joseph Jacotot - Publié dans : Textes de Benjamin Laroche
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Samedi 15 août 2009 6 15 /08 /2009 17:43




Jeté par la tempête des révolutions sur les rivages hospitaliers de la Belgique, M. Jacotot, nommé lecteur à l'Université de Louvain , fut chargé de faire un cours de langue française à un auditoire dont il ignorait le langage. Cherchant à se mettre immédiatement en communication avec ses élèves, il plaça entre leurs mains Télémaque avec la traduction hollandaise en regard. Il leur fît dire, par l'un d'eux qui lui servit d'interprète, de comparer le texte avec la- traduction , de chercher à se rendre compte de chaque mot, de chaque phrase de ce texte, et de l'apprendre par cœur. Il vit, avec étonnement, que bientôt les élèves s'exprimaient et écrivaient en français avec toute la correction du texte qu'ils avaient appris ; que les formes de- Télémaque se reproduisaient dans leur bouche et sous leur plume avec facilité. Le premier livre fut appris : les autres furent racontés successivement ; toutes les expressions, tous les paragraphes, toutes les pensées de l'auteur servirent de texte à une multitude d'exercices dans lesquels la raison de l'élève était abandonnée à ses propres forces, et la langue fut connue, parlée et écrite sans le secours des grammaires et des explications. Cette expérience décisive, il la répéta avec succès sur d'autres langues vivantes, sur les langues mortes, sur les mathématiques, le dessin, et même sur la musique, que lui-même ignorait.

Il se crut alors en droit de conclure :

Que l'âme humaine est capable de s'instruire elle-même sans le secours des maîtres explicateurs.

Il avait remarqué que ses élèves prenaient pour point de départ ce qu'ils savaient, afin d'y rapporter ce qu'ils voulaient apprendre; que pour apprendre le français, par exemple, ils avaient pris pour point de départ leur langue maternelle, à laquelle ils avaient rapporté le texte de Télémaque ; il en fît sortir cet autre principe :

Savoir quelque chose et y rapporter tout le reste.

Or, il n'y a pas d'individu ici bas qui ne sache quelque chose, et qui ne puisse conséquemment y rapporter tout le reste, et tout apprendre. De-là cet axiome de la nouvelle méthode :

Tout est dans tout

axiome qui a si fort égayé nos adversaires, qu'ils ont cru devoir épuiser, en sa faveur, tout leur arsenal de jeux de mots et de facéties.

Enfin, M. Jacotot avait vu que l'expérience avait réussi à tous les individus auxquels on l'avait appliquée ; que les résultats avaient été uniformes pour tous ; il en conclut que l'aptitude à apprendre était égale chez tous les hommes ; que leur organisation n'établissait point, dès leur naissance, une limite fatale et irrévocable aux facultés
intellectuelles de chacun d'eux, et il résuma sa pensée en ces mots, qu'il donna pour base à son système :

Toutes les intelligences sont égales.


Ce dernier axiome n'a pas manqué de soulever l'opposition de nombreux adversaires. A leur tête nous devons placer M. le duc de Lévis, qui, par l'urbanité de sa critique et la bonne foi évidente de sa discussion, ne doit pas être confondu avec la foule des détracteurs que nous réfutons. Dans la lettre adressée à M. Jacotot, par M. le duc de Lévis, la question de l'égalité des intelligences a été traitée avec le talent particulier à cet académicien. Nous sommes prêts à convenir que la réponse, faite par M. Jacotot, n'est pas une réponse, puisque la question en elle-même n'y est pas traitée. Aussi , n'était-ce pas l'intention de M. Jacotot de répondre. Il n'a jamais prétendu établir le principe de l'égalité des intelligences comme une vérité incontestable, mais seulement comme une opinion qui lui est personnelle, opinion que d'innombrables expériences ont uniformément confirmée. Il ne se croit pas appelé à rompre une lance dans une discussion de physiologie ou de métaphysique avec quiconque ne partagera pas celte opinion. S'il n'a pas répondu , nous ne croyons pas que ce fut dans l'impuissance de répondre ; mais enfin, cela fût-il, n'y a-t-il pas dans la nature une foule de phénomènes dont l'existence nous frappe de partout, sans que nous puissions remonter à leur cause ? A-t-on rendu raison de tout dans l'univers, et faudra-t-il nier tout ce que nous ne comprenons pas ?

M. Jacotot ne dit pas :

« J'établirai, par mes raisonnemens, qu'il doit y avoir égalité entre toutes les intelligences.)) .

S'il s'exprimait ainsi, il aurait tort de ne pas accepter le combat.

Il dit seulement :

« J'ai vu que toutes les intelligences étaient égales, et je l'ai dit ; je ne me suis point engagé à rendre raison de ce que j'avais vu. »

M. Jacotot n'a point ouvert école de métaphysique et de physiologie ; il abandonne la discussion de ces matières à ceux qui err ont fait une étude spéciale. Il se borne à constater le fait dont il a été témoin  et qui peut lui contester ce droit ?

Quand Christophe Colomb fut de retour en Europe, après la découverte de l'Amérique, il dit aux Européens surpris : «II existe » un nouveau monde par delà l'Atlantique.» — « Prouvez-le, lui cria-t-on ! » — Colomb répondit, sans s'émouvoir : « Son existence « m'est prouvée, parce que je l'ai vu. Que  ceux qui en doutent s'en assurent par eux- mêmes..»

Que ceux qui contestent le principe de l'égalité des intelligences, nous apprennent ce qu'ils ont fait pour s'assurer de la vérité à cet égard. Ils nous disent que les résultats de l'intelligence de tous les hommes ne se ressemblent pas. Qui en doute? Il n'est besoin que d'avoir des yeux pour s'assurer que cela est vrai. Mais, de bonne foi, est-ce là la question ? S'agit-il de savoir si, en l'état actuel des choses, l'intelligence des hommes diffère par ses résultats? Ce qu'il s'agit de savoir, c'est si cette inégalité doit être attribuée à la conformation physiologique de l'individu ; si cette inégalité est sans remède ou si le niveau des intelligences peut s'établir.

La classe pauvre est ignorante. Qui en doute ? Les résultats de son intelligence sont inférieurs à ce qu'on remarque, sous ce rapport, dans la classe aisée. Qui le conteste?

Ce qu'il s'agit de décider, le voici :

Est-ce à son organisation primitive, ou aux circonstances qui l'entourent, que la première doit son infériorité, la seconde, sa supériorité évidente ?

La physiologie est-elle en droit de prononcer définitivement en cette matière ? Devons-nous aveuglément nous en rapporter à sa décision ? Est-ce une question d'anatomie? Est-il donné à l'homme de pénétrer dans ce mystère de notre organisation, de saisir, d'analyser cette union imcompréhensible de l'âme et de la matière ?

Que ceux qui ne voient dans l'homme que de la matière, qui méconnaissent sa nature immortelle , subordonnent à cette même matière toutes nos facultés morales et intelligentes , qu'ils matérialisent notre intelligence et la fassent dépendre de l'organisation plus ou moins parfaite du cerveau ; ces hommes sont conséquens à leurs doctrines ; mais ce n'est pas à nous qu'il appartient de les combattre. Ces hautes et difficiles questions se débattent ailleurs beaucoup plus habilement que nous ne pourrions le faire ; pour nous, hommes d'enseignement et d'application, doit-on s'attendre à nous voir improviser un rôle qui n'est pas le nôtre, que nous n'avons pas choisi, et que d'autres que nous remplissent avec honneur ?

Nous dirons donc aux matérialistes : « Avant de discuter avec nous, commencez par vous mesurer avec les spiritualistes, vos véritables adversaires ; commencez par établir votre système sur une base triomphante, par convertir le genre humain à vos désolantes doctrines, par déshériter l'âme humaine de ses hautes et célestes destinées ! alors vous vous étonnerez, avec raison, de notre résistance ; vous aurez le droit de vous indigner de notre entêtement à soutenir l'égalité des intelligences ; mais l'abus de croire à l'immortalité de l'âme, à sa nature distincte de la matière, ne pouvant sitôt se corriger, vos doctrinaires eux-mêmes y auront perdu leurs peines; souffrez que nous gardions nos opinions, et vous les vôtres. »

Voilà ce que nous pourrions dire aux matérialistes; mais aux spiritualistes, notre langage serait différent. Peut-être avons-nous quelque droit de les taxer d'inconséquence à leurs propres doctrines.

« Eh! quoi! hommes religieux » leur dirons-nous, « cette égalité de toutes les intelligences, au sortir des mains créatrices d'un Dieu juste et bon, vous répugne! L'inégalité devant lès hommes ne vous suffit point, il vous faut encore l'inégalité devant Dieu ! et vous ne voyez pas que cette pensée est un outrage à la justice éternelle ; qu'elle se trouve démentie à chacune des pages du livre divin, dépositaire de votre foi ! Philantropes vertueux, amis de l'humanité, l'inégalité des conditions et des fortunes n'est-elle point un assez grand mal ? Ne l'avez-vous pas mille fois déploré, cet injuste partage de la destinée, qui donne aux uns tous les biens, aux autres tous les maux ; qui édifie la prospérité du petit nombre sur la misère et les larmes de l'immense majorité de la race humaine? Cet état de choses n'est-il point assez déplorable , assez douloureux, ne répugne-t-il pas assez à l'humanité, à l'équité, à la raison? Faut-il le rendre irréparable ? Faut-il en faire une loi immuable de la destinée humaine, établie pour chaque homme dès le ventre de sa mère ? L'aristocratie, née de la force, de la fortune et du hasard, ne suffit-elle pas ? Faut-il y ajouter encore l'aristocratie de l'intelligence, la plus offensante de toutes ; car toutes les autres ne font remonter leur origine qu'aux conventions sociales ; elle seule, se dit fièrement fille de la nature et de la nécessité. Comment se soustraire à un joug ainsi légitimé  à un joug qui s'appuie sur Dieu et la nature ?»









Par Joseph Jacotot - Publié dans : Textes de Benjamin Laroche
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Vendredi 14 août 2009 5 14 /08 /2009 14:08



Hommes moraux et religieux, quelle base donnerez-vous à votre morale, si vous déshéritez ainsi d'intelligence le grand nombre, au profit d'une minorité d'élus !

Quoi ! vous ne voyez pas que vous fournissez à la paresse, à la tiédeur, à l'indolence, une excuse toute prête, et dont elle ne manquera pas de s'armer, et contre vous, et contre elle-même?


Vous m'accusez d'erreur dans mes doctrines, dira l'un; je n'ai d'autre tort que de n'avoir point compris. Mon intelligence n'a pu discerner la vérité de l'erreur. Accusez- en mon organisation : pour moi, je suis innocent.

Vous me reprochez mes vices, dira un autre ; je n'ai point eu la force de résister aux épreuves qui se sont présentées à moi. La nature, en frappant d'une faiblesse irréparable mes facultés morales et intelligentes, m'a livré désarmé aux attaques du mal. J'ai désiré le bien, mais je n'ai pu le faire. Accusez-en mon organisation : pour moi, je suis innocent.

Mais descendons de ces hauteurs de la religion et de la morale, aux humbles bancs de nos études classiques.

Que répondrez - vous à l'élève qui vous dira que la nature ne l'a point doué de mémoire ; que son intelligence est inférieure à celle de ses condisciples ?

Vous devrez vous contenter de ces excuses ; vous ne ferez rien pour améliorer la condition de votre élève. En effet, de quoi vous serviraient vos efforts ? La nature lui a refusé l'intelligence nécessaire aux succès de ses études. Accusez-en son organisation : pour lui, à coup sûr, il est innocent.




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Jeudi 13 août 2009 4 13 /08 /2009 11:12


Un noble duc a placé la question sur un nouveau terrain. Il a prétendu qu'il y avait danger pour l'ordre social à admettre le principe de l'égalité des intelligences. Ce danger, il le voit dans l'insubordination des femmes et de la jeunesse. Les femmes, selon lui, se prévaudront de l'égalité des intelligences pour se croire supérieures à leurs maris; les jeunes gens prendront fièrement et sans façon le pas sur les vieillards. Et le noble duc ne s'est point aperçu qu'il raisonnait dans l'hypothèse d'une supériorité que certains individus s'arrogeraient sur d'autres, inconvénient qui, bien loin de provenir du principe de l'égalité des intelligences, trouve dans ce principe même un remède immédiat et certain.


Ce n'est pas nous qui croyons que toutes les intelligences sont égales ; ce n'est pas nous qui nous énorgueillirons d'une supériorité native, que nous ne reconnaissons point, que nous nions même positivement. Nous renvoyons à nos adversaires, comme à sa véritable adresse, l'argument de M. le duc de Lévis.

C'est là qu'il trouvera des applications fréquentes. Quoi de plus propre, en effet, à affaiblir le respect, à dénouer les liens de la subordination et du devoir, que cette orgueilleuse opinion que chacun est libre d'avoir de soi-même, dans le système de nos adversaires ! Quoi de plus contraire à l'opinion que nous professons ! Le respect de chacun pour tous, voilà le résultat naturel de l'admission de notre principe. D'après notre système, l'homme ne voit autour de lui que des frères, égaux par l'intelligence native, inégaux par les résultats qu'on leur a fait produire. Le disciple de l'Enseignement Universel expliquera le génie, mais il ne se croira point, pour cela, un homme de génie ; de même que je mesurerai la vitesse d'un cheval, bien que je ne croie pas courir comme lui. . .

Vous vous croyez donc égal en intelligence à Racine et à Voltaire ? nous dit-on, avec le sourire d'une méprisante pitié ? Nous répondons : Oui, Racine et Voltaire n'ont reçu de la nature qu'une somme d'intelligence égale à celle que j'ai reçue moi-même.

Mais savez-vous à quel prix l'un et l'autre ont acheté leur gloire ? Oh ! si on le savait, combien peu voudraient l'acquérir au même prix ! Avez-vous assisté aux luttes préparatoires, aux longs et infructueux efforts de cet athlète dont vous enviez la couronne couverte encore de la poudre olympique ? Avez-vous été témoin de la gymnastique du génie ? Alors, vous sauriez pourquoi Racine et Voltaire sont supérieurs à vous et à moi ! Rappelez-vous les cailloux que mâchait Démosthènes, et gardez-vous de croire que l'enfantement du génie soit sans combats et sans douleurs.


Par Joseph Jacotot - Publié dans : Textes de Benjamin Laroche
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Mercredi 12 août 2009 3 12 /08 /2009 23:00



On a parlé des femmes et de l'influence que notre principe devait avoir sur elles ! Nous ne récusons pas cette influence ; mais, à notre avis, elle doit être bienfaisante et utile. Ce n'est pas dans l'infériorité prétendue de leurs facultés, comparées aux nôtres, que nous voulons placer pour elles la base du devoir. Cette infériorité, nous la nions. Nous voulons que l'homme voie dans sa compagne son égale en intelligence, son égale de par Dieu et la nature.


Trop longtemps la femme a élé réduite à la nécessité de reconquérir par la ruse des droits que la force seule avait usurpés. Voici venir une croyance réparatrice et tutélaire, qui, ôtant tout prétexte à l'oppression, rétablit dans sa dignité la plus belle moitié du genre humain.

Les femmes ont compris que la doctrine de l'Enseignement Universel était une doctrine amie. Partout elles l'ont reçue avec empressement. Appelées au rôle touchant et sublime de mères, elles ont accueilli un bienfait qui brise le joug de la routine explicatrice, et qui leur restitue le plus doux comme le plus noble de leurs privilèges, l'éducation de leurs enfans. Ce privilége, elles le garderont avec un soin jaloux, elles ne le céderont pas au pédantisme abrutissant, elles se rappelleront que l'Enseignement Universel est principalement l'enseignement des mères.

C'est par les femmes que la race humaine sera régénérée. C'est d'elles que les hommes tiendront cette première éducation si importante pour le reste de la vie et dont les traces ne s'effacent jamais. Grâces à leurs soins, la cabane du pauvre ne sera plus déshéritée d'instruction. Cette instruction sera, pour chaque famille , un lait bienfaisant qui coulera des lèvres d'une mère. Alors l'éducation , si coûteuse aujourd'hui, l'éducation, ce luxe de la civilisation moderne qu'envie le pauvre, mais auquel son indigence ne lui permet pas d'aspirer, l'éducation du peuple sera sans frais ! Nos législateurs seront dispensés de la porter au budget de l'état, et de lui allouer, d'une main avare, les cinquante mille francs qui devaient défrayer l'instruction primaire de trente-deux millions d'hommes.




Par Joseph Jacotot - Publié dans : Textes de Benjamin Laroche
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Mercredi 12 août 2009 3 12 /08 /2009 09:19

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enseignement-universel---jacotot-d.jpg

Jean-Joseph Jacotot
Enseignement universel
Langue Maternelle
Vème édition
chez Mansut Fils
1834

jacotot.jpg
Ici
123
 des pages 430 jusqu'à la fin

Ouvrages intégralement recopiés par
V. Lamarlère
et
Le bateleur


Par Joseph Jacotot - Publié dans : Enseignement Universel Langue Maternelle
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