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Jean-Joseph Jacotot

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Mercredi 7 mars 2007 3 07 /03 /2007 09:37




Pages 130 à  133


Quatorzième leçon- Première partie



    Je dis que l’élève ira bien sans vous.


    Si c’est un homme qui veuille apprendre, mettez-le sur la route; placez les garde-fous pour qu’il ne tombe pas à moitié chemin dans les participes, où leurs sectaires l’appelleront sans cesse : ils l’intimideront par leurs pronostics, et le flatteront par leurs promesses. Si c’est un enfant qui ait besoin, il marchera tout aussi bien seul que l’homme même ; mais, dès que le besoin ne se fait plus sentir, prenez-le par la main; défiez-vous de la paresse de son esprit; encouragez ses efforts, et récompensez ses succès par des éloges : il ne faut pas chez nous d’autres récompenses : le prompt succès suffit pour animer à l’étude, et nous en avons chaque jour des  exemples.


    Ces exercices publics, ces prix de la vieille méthode, sont des insultes à l’infériorité de nature, si elle existe, et des récompenses non méritées par le fort, si son rival est né faible. Ne louez jamais la nature; louez le travail, la patience, la docilité; ne louez que les vertus. C’est cela qui nous manque à tous, et que nous pouvons acquérir. Tout le reste nous a été donné précisément pour atteindre ce but, seul digne de nos efforts. Mais le témoignage de la conscience est une assez haute récompense; ce n’est pas même un homme véritable celui qui recherche autre chose, et je n’ai pas grande confiance en lui dès que je vois que ce témoignage ne lui suffit pas.

    Au reste, ceci est encore une opinion indépendante de la méthode. Qu’on se dispense de la combattre; je sens que je ne me fierai jamais pleinement à l’argumentateur qui désire autre chose que le témoignage de sa conscience. Personne, sans doute, ne jouit de ce doux témoignage sans aucun mélange; mais le bonheur pur serait là : ceux qui le cherchent ailleurs me paraissent fous, moi comme un autre, quand je les imite. Au surplus, chacun a son avis. Mais ce n’est pas là notre méthode. A force de le répéter, on le comprendra peut-être. Si quelqu’un, qui aura lu mes éternelles répétitions, dispute, avec vous, sur l’Enseignement universel, et que, divaguant sans cesse, il vous parle tantôt de mes opinions, des médisances ou des calomnies (comme on voudra) qui circulent sur mon compte, ne lui répondez rien; il ne veut pas être éclairé puisqu’il change la question. Il est de mauvaise foi; car il connaît l’état de la question comme vous, puisqu’il n’est pas plus bête que vous.


    Retournez donc à vos élèves; excitez-les sans cesse à faire des remarques, en admirant celles qu’ils ont faites : ils peuvent tout, exigez tout. Qu’ils sentent la dignité de leur espèce, et ils ne regarderont point comme impossible ce qu’un autre a fait. Mais surtout ils ne se croiront supérieurs à personne, pas même à ceux qui se traînent lentement sur l’autre route :

Vous souvenant, mon fils, que caché sous ce lin

Comme eux, vous fûtes pauvre, et comme eux, orphelin.

    Pressez, pressez donc leur marche. Il n’y a point de bon ni de mauvais professeurs dans l’Enseignement universel. Je vous vaux bien, et vous me valez bien : si l’un de nous est préférable, ce n’est pas celui qui a le plus d’esprit; nous avons tous la même intelligence : c’est celui qui pense sans cesse à ses élèves, qui les aime, qui s’intéresse à leurs progrès, qui les fait parler, qui réveille la, paresse endormie, qui soutient le zèle. En un mot, c’est celui qui s’occupe de leur éducation avec toute la sollicitude qu’inspirerait l’amour de ses propres enfans. Il ne faut point de génie pour cela; mais il faut un certain caractère, un goût particulier, et un dévouement sans réserve. Cela ne s’apprend pas plus que l’esprit.

    Voilà la ressemblance; voici la différence : tout le monde a de l’esprit; mais tout le monde n’a pas le caractère convenable à telle ou telle situation de la vie humaine. Heureux ceux que la nature en a doués ! Ils font bien par goût. Celui qui le fait par vertu est beaucoup plus louable; mais il ne fait jamais constamment bien comme le premier; car la vertu est un effort, et il est à craindre qu’on ne se relâche. Terminons, en riant, ce sermon dont vous n’avez pas besoin, puisqu’il ne vous apprend rien, par un mauvais jeu de mots qui fera  peut-être hausser les épaules à nos amis : voilà l’enseignement de l’Enseignement universel.




Par Joseph Jacotot - Publié dans : Enseignement Universel Langue Maternelle
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Mardi 6 mars 2007 2 06 /03 /2007 16:22


Pages 133 à 136

Quatorzième Leçon - Deuxième partie


    J’ai dit, quelque part, que les exercices dont je fais mention ne sont rapportés que comme exemple. Ces leçons ne sont pas des préceptes mais des modèles. On n’est pas tenu de les suivre exactement; on peut en intervertir l’ordre, les varier à l’infini. L’ensemble des leçons sert à faire voir en général la marche que nous avons réellement suivie; car j’ai omis beaucoup de détails.        
    Nous avons proposé plusieurs autres sujets à traiter pendant le cours des leçons; vous verrez bien l’ordre qu’il faut suivre en les proposant.

Mentor dit à Télémaque : «  Ne parlez jamais par vanité. » Il ne développe pas cette pensée, développez-là.

Trouver des sujets de composition.


SIMPLICITÉ ET MAJESTÉ

    La simplicité est l’absence de tout ornement étranger ou superflu. C’est la nature seule, sans le secours de l’art, quelquefois aimable et gracieuse, quelquefois sublime et majestueuse. La majesté, c’est un air imposant qui imprime le respect et qui se montre dans ce qui est grand, élevé, noble, sublime et simple. La simplicité est ennemie de toute affectation et, par conséquent, est naturelle ; il ne suit pourtant aps de cela que le naturel soit toujours simple. La majesté, qui souvent se fait voir dans ce qui est beau, est plus sublime dans la simplicité que dans la magnificence; il est cependant de la simplicité sans majesté.
    Le printemps, fixant son séjour dans les campagnes, au milieu des vertes prairies émaillées de fleurs, orne la nature des grâces simples qu’il fait naître.
Les tempêtes, agitant l’Océan dans ses noirs abîmes, excitant les ondes en fureur, et couvrant le ciel d’une sombre nuit, offrent la nature dans toute sa majesté.

    Ceux qui, élevés au plus haut rang parmi les hommes, représentent la divinité sur terre, portent, empreinte sur leurs personnes, une majesté qui imprime aux peuples le respect de celui qui doit soutenir les lois. Cette majesté tire sa principale force de la vertu qui ennoblit, de son caractère auguste, le front de celui qu’elle décore. Ce n’est point la pourpre royale, ce ne sont pas ces gardes, ces officiers, ce diadème, qui attirent à ce bon roi la vénération de ses peuples; c’est la noblesse et la pureté de son âme qui montrent, dans toutes ses actions, leur simplicité majestueuse.
La majesté simple est comme la beauté accompagnée des grâces.

LA PENSÉE

    Cette fleur porte le nom de l’heureuse faculté intellectuelle dont elle est l’emblême.
    Ses vives couleurs la distingueraient et la feraient remarquer partout où elle se trouve si le peu d’élévation de sa tige ne la dérobait souvent aux regards.
Agréable comme les souvenirs dont elle retrace l’image, elle se multiplie et croît dans presque toutes les saisons, sans exiger aucun soin. Semblable aux pensées de l’esprit, elle se renouvelle sans cesse avec profusion. Elle serait le luxe de nos jardins si elle était moins commune. Ces fleurs ne se flétrissent pas à un temps marqué : on en voit qui sont séchées quand les arbres ne font qu’éclore. Que de pensées cette remarque ne peut-elle pas faire naître ! C’est  ainsi que nos plus belles pensées, se multipliant à l’infini, disparaissent comme un beau songe, et, en se dissipant, ravissent au cœur l’espérance qui les avait nourries.


Par Joseph Jacotot - Publié dans : Enseignement Universel Langue Maternelle
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Lundi 5 mars 2007 1 05 /03 /2007 10:23



Pages 137 à 141

Quatorzième leçon - Troisième partie

 

L’ode, la poésie descriptive, la comédie, la tragédie etc., tous les sujets de littérature : dire ce que c’est. Il suffit pour cela de regarder et de savoir le français; j’en ai la preuve : faites l’expérience, et vous verrez.

Un objet quelconque : une fleur, un miroir, le serin, le chat etc; bien entendu que, s’il s’agit d’une fleur, par exemple, l’élève ne parlera ni de pétales ni de corolle ; il sait bien ce que c’est ; mais il n’en connaît pas le nom. Qu’importe, il tirera ses termes et ses expressions de la langue commune, jusqu’à ce qu’il sache les langues particulières qu’elle contient. Il y a dans une langue une infinité de langues particulières, même en littérature. Il y a la langue du barreau, celle de la chaire etc., ainsi de suite pour tous les genres. Il y a la langue de l’ode, celle de la tragédie, de la comédie, de la prose dans tel cas, de la prose dans tel autre. Le génie ne peut rien deviner de tout cela; et voilà pourquoi tel homme, qui n’en sait qu’une, parle mal toutes les autres, quel que soit son génie. Tel autre en sait deux ou trois et passe pour un génie universel. On oublie qu’il ignorait la langue de l’ode et celle des comédies etc.; car il avait assez de génie : ce sont les signes qu’il ne connaissait pas. 

    L’erreur vient de ce qu’on étudie les langues comme si elles n’étaient qu’un recueil de mots : on croit qu’on possède la langue, et l’on n’est encore nulle part. Peut-on savoir toute une langue ? Non, par la raison que je viens de dire. Cette raison est-elle bonne ? Je le crois et je vous conseille d’étudier d’après cette supposition.

APOLLON

    «  Le premier sentiment qu’inspire cette superbe tête est l’admiration. On a peine à comprendre que la nature, quoique si belle, produisit jamais un tel chef-d’œuvre de perfection. Je ne crains pas de dire perfection ; tout y est, du moins aux yeux des hommes. La justesse de proportions, la grâce des contours, la finesse, le moelleux, la délicatesse des traits, tout s’y trouve réuni dans le plus admirable ensemble. Ce qui frappe surtout dans cette tête, dont la position même est à la fois si naturelle et si noble, c’est l’expression de la figure. On voit sur cette bouche entr’ouverte, dont la lèvre est un peu relevée, ce sourire de dédain qu’éprouve le dieu du jour, à la vue du serpent audacieux qu’une de ses flèches va percer. Comme le regard de cet œil fixe bien le mépris que lui inspire l’impuissance du reptile qui ose le braver, comme la tranquillité de ce visage si beau montre le calme et l’assurance de son cœur ! Il ne craint pas le monstre qu’il va punir !… Jusque dans l’arrangement négligé, mais gracieux, de ces cheveux flottans, jusque sur ce front découvert et majestueux, on aperçoit la sérénité et le repos de son  âme. Un je ne sais quoi de doux, de mâle, d’énergique, d’élevé, donne à ce visage quelque chose de grand et de sublime, qu’on ne trouve point dans le commun des hommes et qui semble ne pouvoir jamais appartenir à leur nature. Enfin… c’est un dieu »

Synonymes de pensées.
Les moindres retardemens irritent son naturel ardent.
Réfléchissez : la moindre résistance enflamme sa colère.

Faire une pensée sur une pensée.
Dieu donne aux rois, quand il lui plait, de grandes et terribles leçons, a dit Bossuet.
Réflechissez : les révolutions donnent aux peuples de terribles, mais d’inutiles leçons.
L’esprit est souvent la dupe du cœur, a dit La Rochefoucault.
Réfléchissez : le cœur est souvent la dupe de l’esprit.
   
    Bien entendu que l’élève doit toujours montrer le fait que lui a inspiré cette réflexion; autrement il est sorti de l’Enseignement universel. Il travaille de génie, c’est à dire à tâtons et en aveugle : il n’est sûr de rien.

Madame de Sévigné savait : Après la pluie vient le beau temps; et elle a dit : Après la pluie vient la pluie. Voilà un exemple : il y en a une infinité d’autres.


Par Joseph Jacotot - Publié dans : Enseignement Universel Langue Maternelle
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Dimanche 4 mars 2007 7 04 /03 /2007 09:46




Pages 141 à 145



Quatorzième Leçon - Quatrième partie.



    7° Faire des lettres :

    Pénélope à Télémaque, Mentor à Ulysse, et réciproquement. Tous les personnages du livre fournissent de ces sujets-là. On parle beaucoup du style épistolaire : entendons-nous. On écrit pour exprimer ses pensées et ses sentimens : toutes les fois que ce but est rempli, on a bien écrit. Le fond des connaissances nécessaires pour cela se trouve dans tous ces livres. On peut tout dire avec la langue commune. C’est pour faire un livre dans le genre épistolaire, comme on dit, qu’il est nécessaire d’étudier Madame de Sévigné, par exemple. On a l’habitude de regarder cette dame comme un modèle : c’est une convention à laquelle on doit se soumettre comme à toutes les autres.

    Mais si vous ne voulez pas être auteur dans ce genre, s’il ne s’agit que de communiquer vos pensées et vos sentimens, vous le pouvez sans autre guide que le livre que vous savez. On a cru que nos élèves ayant appris par cœur que   demain matin s’appelle dans  Fénelon : Quand l’Aurore avec ses doigts de rose entr’ouvrira les portes de l’Orient, on a cru, dis-je, qu’ils donneraient dans l’enflure. C’est qu’on suppose qu’ils apprennent des signes, comme des perroquets, sans y attacher aucun sens.  C’est qu’on suppose qu’ils ne suivent pas la règle unique de l’Enseignement universel : n’apprenez point un signe isolé des faits qu’il représente, et sans égard aux circonstances dans lesquelles vous l’avez vu dans votre auteur.

    Tout le monde a la faculté de voir dans quel cas il faut dire le matin, ou bien l’ Aurore. Il suffit pour cela de l’intelligence, que chacun a, et de l’attention qu’il peut avoir.

    Mais tout ceci est un vaste sujet de discussions interminables. Par exemple, moi, profane, je trouve beaucoup d’expressions recherchées, c’est à  dire, hors de place, dans l’inimitable. Je n’aime point le j’ai mal à votre tête. Pourquoi ? Ce serait très long et très inutile à dire. Je n’admire pas moins Madame de Sévigné. Au surplus, voici la vérité : elle a été dite ; mais cela n’empêche pas que ce ne soit la vérité. Donnez à plusieurs personnes l’ouvrage d’un contemporain à juger en soulignant ce qui déplait à chacun : toutes les lignes seront soulignées. Chacun son goût quand il s’agit d’un contemporain. Mais il n’y a rien à dire d’un mort. L’arrêt est passé, et il a force de chose jugée. Quant à moi, j’ai bien lu des lettres pleines d’expressions, encore plus généralement vraies que celles du modèle unique en son genre.

LETTRE
IDOMÉNÉE À MÉNÉLAS

   " Est-il bien vrai que dans ce monde d’où je voudrais disparaître, est-il bien vrai que dans cette Grèce d’où j’ai du fuir, il existe encore un seul homme qui s’intéresse à mon sort ? Les dieux, les dieux cruels qui m’ont ôté mon fils, m’auraient-ils laissé un ami ? Mais, que dis-je ? Est-ce à moi de les accuser de cruauté ? Ne suis-je pas le monstre qui leur ai immolé mon enfant !! Que ne m’en ont-ils mieux puni ! Que n’ont-ils vengé, dans mon sang, le sang innocent de ce fils qu’ils m’ont donné dans leur colère !
    Les hommes épouvantés m’auraient peut-être plaint, et le nom d’infortuné auraient du moins adouci l’horrible nom de parricide. Ô Ménélas ! tes maux furent grands, mais ils ne sont rien auprès de ceux qu’ils produisirent : Hélène t’est rendue, Pâris a reçu la juste position de son crime; les ruines mêmes de Troie peuvent à peine attester qu’elle fut. Le bonheur, s’il existe, doit être ton partage ; ne crois pas que je l’envie, mais dis-moi, qui me rendra le mien ? Dis-moi qui me rendra mon fils ? De quel prix est, auprès de la sienne, la perte de mon royaume ? Si tous ceux de la terre étaient en mon pouvoir, avec quelle joie je les sacrifierais pour pouvoir retrouver mon fils !! Mais, malheureux ! Où m’égaré-je ? J’offense encore, par ce vœu, la nature que j’ai outragée mais qui s’est vengée par mes remords ! Ô mon ami, comprends-tu mes tourmens ? Eprouves-tu mes maux comme autrefois je partageai les tiens ? Seul, au milieu des hommes, éloigné d’une patrie dont la perte m’a tant coûté, plus coupable mille fois que le plus criminel des hommes, odieux au monde entier, en horreur à moi-même, supportant malgré moi, ma misérable vie, sens tu que de douceurs je trouverais dans la mort ? Que ne vient-elle, cette mort tant désirée ! Que ne vient-elle venger les hommes et les Dieux ! moi qui les ai tant outragés, que ne puis-je faire encore en m’immolant à leur colère ! Mais non, je dois souffrir, je dois souffrir pendant toute ma vie… Que mon sort s’accomplisse en entier, et que j’aille, loin des Grecs, enviant leur oubli, pleurer mon fils, mon crime et ma patrie."

    Faire des portraits : Mentor, Protésilas etc.

    Faire des parallèles : Narbal et Philoclès ; le guerrier et le négociant, etc.

    10° Faire des récits : l’histoire de Métophis etc.
    Vous verrez si l’élève imitera Fénelon pour la vraisemblance, la succession etc., des faits qu’il imaginera ; s’il l’imitera en mêlant, avec art, dans son récit des descriptions de lieux, de songes, de combats, des discours, des conversations, des spectacles extraordinaires.

  11° Faire des observations grammaticales. Cela se peut avec la langue commune. J’ai enseigné l’hébreu à plusieurs élèves qui ont deviné la grammaire de cette langue. Un essai de cette espèce est déposé, depuis bien long-temps, à l’académie de Bruxelles, etc.



Par Joseph Jacotot - Publié dans : Enseignement Universel Langue Maternelle
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Vendredi 2 mars 2007 5 02 /03 /2007 19:26



Pages 146 à  152


Quatorzième leçon - fin




PARALLÈLE

PRINTEMPS ET AUTOMNE

   

    Tous les ans, la nature voit naître quatre saisons différentes : ce changement régulier offre la plus agréable variété; le printemps et l’automne séparent l’été de l’hiver, et préparent, peu à peu, les hommes à voir un changement qui serait peut-être plus rigoureux s’il était prompt, et si ces deux saisons opposées se succédaient rapidement.

   
    Le printemps, par la douceur de sa température, mène insensiblement l’homme des rigueurs de l’hiver aux ardeurs de l’été. Il apaise les noirs aquilons pour animer les doux zéphyrs, qui, de leur bienfaisante haleine, fondent les glaces et les neiges. Jusqu’alors, les plantes et les arbres, pressés par le froid, semblaient stériles ; leurs branches desséchées paraissaient périr ; mais l’arrivée du printemps fait renaître toute la nature ; tout naît, tout croît, tout fleurit quand la brûlante canicule fait sentir ses ardeurs et vient chasser le doux printemps.

    Cependant l’automne succède à l’été. Il apporte les fruits que le printemps promettait avec abondance. Il vient, d’une main libérale, récompenser les travaux par ses riches dons. Mais ses frimas et ses brouillards annoncent l’hiver. En répandant les riches protections de la nature sur la terre, il dépouille cette nature des ornemens dont le printemps la revêt. Enfin, il remplace les chaleurs par les avant coureurs des froides glaces.
   
    Toute vie même a un printemps et un automne ; le printemps ne fait que promettre ce que l’automne prodigue. Le printemps serait parfait s’il était accompagné des nombreux avantages de l’automne. Que l’automne, si riche, si beau, serait admirable si, en quittant ses funestes présages, son austérité était tempérée par les ris gracieux du printemps.


HAZAËL


    Non loin de Damas, en Syrie, au fond d’une vallée agréable, où la nature fournit abondamment aux besoins des hommes , se trouvait jadis, la chaumière des parens d’ Hazaël. Usbeck et Néala, son épouse, se consolaient dans cette aimable solitude des outrages de la fortune. Hazaël, leur fils, encore enfant, et qui mon trait déjà les plus heureuses dispositions pour l’étude, tendre objet des soins de sa mère, l’était aussi des réflexions et des méditations auxquelles s’abandonnait son père.

    Usbeck,  autrefois favori d’un roi de Syrie, victime des envieux, devenu sage par l’expérience de ses malheurs, ne songeait qu’à prémunir son fils contre les dangers auxquels il avait été en butte. Hazaêl, l’aimable Hazaël répondait aux soins de son vieux père, par la tendresse la plus vive et par des progrès rapides dans les sciences qu’il lui enseignait. A peine âgé de douze ans, Hazaël connaissait la vertu des plantes, la conformation des animaux, les présages qu’on tire des mouvemens extraordinaires qui s’opèrent dans la nature. Il s’instruisait des mœurs des peuples éloignés, par la lecture de bons livres et par les leçons de son père.

    Déjà son jeune cœur s’exerçait à la pratique des vertus, par l’exemple de sa mère ; car Néala, sage et bienfaisante, s’occupait surtout à secourir les malheureux et à faire le bonheur de son époux. Les jours, les mois, les années s’écoulaient pour eux au sein d’une paix profonde, sans qu’ils s’aperçussent de la fuite du temps et cependant la fortune s’apprêtait à frapper cette famille des coups les plus cruels.

    Usbeck comptait quinze lustres, Néala avait vu passer soixante hivers. Hazaël s’attristait quelquefois de voir la vieillesse rider le front de ses parens chéris ; mais il n’osait leur faire part de ses craintes ! … hélas ! elles n’étaient que trop fondées. Usbeck, consumé par une fièvre lente, mourut en recommandant à son fils l’amour de la vertu ! La douleur conduisit son épouse au tombeau.

    Hazaël, resté seul sur la terre, s’abandonna à des regrets amers ; il oubliait de prendre sa nourriture, le sommeil n’adoucissait point sa cuisante peine ; plusieurs jours étaient passés depuis la mort de Néala, sans que son malheureux fils songeât aux moyens de soutenir son existence.
  
     L’infortuné a peu d’amis. Il restait pourtant un appui à Hazaël. Un homme qui avait été redevable à Usbeck de son élévation, lorsqu’il jouissait de l’opulence, apprit le malheur de son fils, et s’acquitta envers lui de la dette de la reconnaissance. Il emmena l’orphelin, qui voulut revoir encore une fois le tombeau de ses parens, et l’arrosa de ses larmes, en y jetant des fleurs ; la chaumière d’Usbeck fut fermée avec respect, et aucun étranger ne l’habite depuis.
    Hazaêl, dans la maison de son bienfaiteur, conserva une teinte de mélancolie que lui causait le souvenir de ses parens ; son goût pour l’étude s’en accrut, et il la cultiva. Parvenu à l’âge de vingt ans, il joignait, au port le plus majestueux, à la figure la plus agréable, un esprit cultivé, une érudition profonde et une conversation aussi agréable qu’instructive. Tant d’avantages réunis lui attirèrent l’estime et la bienveillance universelles. Le monde l’aimait, il aima le monde ; mais il n’a pu trouver le bonheur au milieu des plaisirs ; dans l’âge des erreurs, il s’égara plusieurs fois en suivant le torrent de ses passions ; enfin il reconnut son illusion ; il remarqua , avec une douloureuse surprise, combien il s’était abusé. Lassé de chercher le bonheur sans pouvoir le rencontrer, il tomba dans une espèce de misanthropie qui affligea tous ses amis, et principalement Amyntas, son bienfaiteur.


    Amyntas avait une fille, nommée Zarine, élevée chez une sœur de son père ; Zarine avait reçu l’éducation la plus soignée ; elle n’avait jamais vu son frère adoptif. Elle le vit, et Hazaêl, touché de ses vertus, conçut pour elle une affection dont l’estime était la base. Zarine avait remarqué avec peine son aversion pour les hommes : son cœur en était affligé ; elle rendait, d’ailleurs, justice à ses qualités éclatantes. Hazaël, à sa persuasion, cessa de fuir les hommes ; il perdit peu à peu cette humeur sauvage qui le caractérisait, et redevint aimable et heureux. Il demanda, et obtint la main de Zarine, leur hyménée se conclut.

    Pendant plusieurs années, il goûta un bonheur qui ne fut troublé par aucun nuage ; la fortune lui souriait, sa félicité semblait vouloir durer toujours, quand la mort vint frapper son épouse et emporta au tombeau tout ce qui l’attachait à la vie. Sa douleur, qui ne put être surmontée que par sa vertu, s’adoucit à la longue, et l’étude, dont il s’était toujours occupé servit encore une fois à modérer sa cuisante douleur. La renommée lui ayant fait connaître le grand nom de Minos, il prit la résolution de voyager en Grèce pour s’instruire de ses lois, et un esclave Grec qu’il acheta, fortifia son désir en lui dépeignant les mœurs de ses compatriotes.
    Il partit, et se rendit en Crète avec son esclave, en passant par l’île de Chypre, où il vit Télémaque, fils d’Ulysse. Il rendit à ce jeune prince Mentor, son gouverneur, qui était ce même esclave grec dont j’ai déjà parlé. Il arriva en Crète lorsque les Crétois assemblés voulaient choisir un roi, après la fuite d’Idoménée ; la couronne lui fut offerte, mais il la refusa. Il retourna en Syrie habiter aux lieux de sa naissance, dans cette même chaumière où étaient morts Usbeck et Néala. Là, il vécut paisible et tranquille. Là, exempt de craintes et de remords, il regretta long-temps les objets chers à son souvenir ; tous les jours il allait faire des libations sur leur tombe.  Il vécut ainsi jusqu’à la plus extrême vieillesse et s’endormit du sommeil de l’homme vertueux.




Par Joseph Jacotot - Publié dans : Enseignement Universel Langue Maternelle
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Jeudi 1 mars 2007 4 01 /03 /2007 10:11





Pages 153 à 155





DE LA GRAMMAIRE


 ______________________

    Il faut vérifier la grammaire, mais ceci n’est qu’un jeu; nous la savons il y a long-temps, mais nous ignorons encore que nous la savons : il est temps de l’apprendre. J’ouvre le livre et je n’y comprends rien parce qu’il est écrit dans la vieille méthode, c’est-à-dire, dans l’ordre inverse. Je lis :   Le participe passé s’accorde avec son régime direct, quand son régime le précède. Laissez la règle, et cherchez dans votre mémoire un exemple analogue à celui du grammairien. Premier livre de Télémaque : On n’y voyait aucune autre viande que celle des oiseaux qu’elles avaient pris dans des filets, ou celles des bêtes qu’elles avaient percées de leurs flèches.

    Vous avez appris que les grammairiens appellent les mots pris et percés des participes; qu’un s est le signe de plusieurs, ou, comme ils disent, du pluriel, qu’un e ajouté est la marque du féminin. Vous savez, par les vérifications que vous avez déjà faites, ce que c’est qu’un régime : donc vous connaissez la fameuse règle, et vous l’observiez sans vous en douter. Remerciez le grammairien : il ne vous a rien appris que des mots, il ne pouvait rien vous apprendre de plus : ce n’est pas sa faute.

    Si vous aviez appris la langue par l’oreille seulement, vous auriez eu besoin du grammairien : c’est lui qui aurait redressé les mauvaises habitudes que l’on contracte en fréquentant le public qui parle tantôt bien, tantôt mal. Un enfant de la cour parle mieux qu’un petit paysan, par la raison qu’ils répètent l’un et l’autre avec une égale exactitude ce qu’ils entendent. Quant à nous, qui ne conversons qu’avec les maîtres des grammairiens, nous n’avons besoin de ceux-ci que pour apprendre une nouvelle langue qu’il faut connaître, sans doute, afin de pouvoir exprimer plus facilement des réflexions qui sont à la portée de tout le monde.

    Mais, dira-t-on, un enfant fera-t-il les réflexions qu’exige la vérification que vous proposez ? Il n’y a nul doute que les élèves de la vieille méthode ne les feront jamais : on les en croit incapables. On n’exige rien d’eux, et ils ne font rien : cela va de suite.
    Nous exigeons tout, et l’élève laborieux fait tout : le nonchalant fait un peu, le paresseux indocile ne fait rien, absolument rien. S’il n’y avait que des hommes de cette dernière espèce, toutes les méthodes seraient également bonnes, ou plutôt également inutiles.

    Mais ce paresseux, qui dort sur nos bancs comme sur les vôtres, et que vous regardez comme un idiot, peut se réveiller un jour. Ses goûts peuvent changer : l’âge, les regrets, l’espérance d’un prompt succès, mille circonstances inattendues peuvent changer sa volonté.
    Avec la vieille méthode, il est trop tard; il ne saura jamais rien; il faudrait faire la route de sept ans, et il  n’en a pas le temps. D’ailleurs, qui lui inspirera du courage ? On le rebute, on le sermonne : l’âge d’apprendre est passé; on n’apprend que dans l’enfance; et puis, vous n’avez jamais eu de dispositions, lui dit-on.

    Qu’il vienne chez nous, le malheureux qui se repent. Le regret sincère, une volonté déterminée, nous appelons cela du génie; nous lui montrerons une route qu’il aura bientôt parcourue.



    Prenez garde que je ne parle qu’à un individu : l’Homme entend, l’espèce est sourde .




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Mercredi 28 février 2007 3 28 /02 /2007 09:54





Pages 156 à 159




DE L’HISTOIRE 

Première partie


_______________________________


  

     L’ HISTOIRE est les récit des vices, des vertus, des bonnes qualités ou des défauts de certains hommes. Il n’y a pas de meilleur moyen, dit Bossuet, de découvrir ce que peuvent les passions et les intérêts, les temps et les conjonctures. Nous prétendons, comme vous le savez, que ce moyen n’est le meilleur que parce que nous ne nous étudions pas nous-mêmes. Mais fait cela qui veut. Je n’ai pas besoin, pour connaître l’orgueil, de regarder, dans la nuit des temps, Nabuchodonosor. Il me suffit de jeter un coup d’œil sur mon voisin ou sur moi-même. Je ne comprendrais même pas tous les personnages de l’histoire si je ne leur ressemblais pas. Mais Bossuet était forcé, par les conjonctures, de suivre la vieille méthode qui suppose sans raison que la connaissance des faits anciens est plus instructive que la connaissance des faits qui nous entourent, quoique ceux-ci soient absolument les mêmes. Bossuet a donc fait une histoire. Il nous reste à la vérifier, et la vérification suffira pour nous l’apprendre.

    On dit qu’il est utile de connaître l’histoire pour en parler avec les gens instruits. Cela est agréable sans doute, mais on peut très bien s’entretenir philosophiquement du cœur humain, sans aller bien loin chercher des faits et des exemples. Ainsi, l’utilité réelle de l’histoire résultant de la connaissance qu’elle nous donne du cœur de l’homme, et chacun de nous se connaissant lui- même quand il lui plait, on n’a pas besoin d’étudier Néron et Marc-Aurèle pour savoir ce dont les hommes sont capables.

    Mais tout est conviction dans ce monde en fait de savoir. Ce n’est pas de la science, des raisonnemens qu’on exige d’un homme; c’est telle science, tels raisonnemens; ce n’est même pas telle science, c’est telle partie de la science.
   
    Celui qui ne connaît pas les temps fabuleux prétend qu’ils sont inutiles à connaître. Qui sait par cœur les dynasties d’Egypte appelle cela le vrai savoir. Enfin quand nous parlons d’une science, l’amour-propre de chacun de nous traduit tout bas le propos de Sertorius que j’ai déjà cité, et nous disons : la science n’est pas dans la science, la vraie science, la science utile est dans tout ce que j’en connais. Il est d’ailleurs tous les jours plus nécessaire de restreindre ainsi le mot science. Nos derniers neveux auront encore plus l’embarras du choix; car les faits se succédant et se multipliant chaque jour, il faudra alors convenir que toutes nos connaissances de détail sur l’antiquité sont d’inutiles fadaises, et on en conviendra. Cependant on n’en conviendra pas parce que cela est vrai, mais parce qu’on aura besoin d’en convenir. Nos descendans ne sauront peut-être un jour rien de ce que nous savons ; et je crois bien qu’ils nous vaudront, comme nous valons bien nos ancêtres, s’il est permis d’appeler cela valoir.

    Il résulte de là que telle ou telle science n’ôte ni de donne de l’intelligence, pas plus qu’une carrière ne donne la faculté de tailler les pierres, de les disposer et d’élever un palais ou une cabane.

    Le préjugé qui nous fait croire à la supériorité des savans a beaucoup d’inconvéniens; il nous persuade que la mémoire et l’esprit, c’est la même chose.

    Dès qu’on sait, on s’imagine qu’on a raisonné, et l’on étudie de la même manière les faits, qu’on ne peut pas deviner, et les réflexions d’autrui, qu’on doit faire soi-même. On  nous entretient dans cette abjection, en nous faisant croire que celui-là est un orgueilleux qui s’écrie : «  Et moi aussi je suis peintre ! » On ne  voit pas que l’orgueil n’est pas  dans ce noble mouvement de l’âme.  C’est l’intelligence humaine qui se regarde, qui se voit, qui se sent, qui se juge.

    Il n’y a pas d’orgueil à dire tout haut : et moi aussi je suis peintre ! L’orgueil consiste à dire tout bas des autres : Et vous non plus vous n’êtes pas peintres.

    Je dis, moi, que nous sommes tous peintres. J’ajoute, pour revenir à mon sujet, que nous sommes tous des modèles à étudier. Il n’y a pas un de nous qui ne soit, pour sa propre instruction, un aussi on original que tous les originaux de l’histoire.


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Lundi 26 février 2007 1 26 /02 /2007 14:02




Pages  159 à 163


DE L'HISTOIRE

Deuxième partie




    Indépendamment de la précédente nécessité de connaître précisément tels faits plutôt que tels autres, on va se récrier d’admiration sur Tacite.

-Les Annales de Tacite ne sont donc pas, selon vous, dira-t-on, la source d’une solide instruction ?

- Oui, sans doute : mieux vaut étudier l’art oratoire dans Tacite que dans tel gazetier qui ne sait pas sa langue, et qui ne sait même pas raconter les faits. Tacite, orateur, est un beau modèle; mais la rhétorique n’est pas l’histoire : et il n’y a pas plus d’histoire dans Tacite que dans tout autre historien. Je sais bien que l’on confond tout cela, et que l’historien le plus éloquent passe pour le meilleur historien. Ayez soin  de faire la distinction ; et, d’après notre méthode, n’apprenez pas tacite d’abord. Commencez par vous apprendre. S’il est vrai que ce qui se passe aujourd’hui fera un jour de l’histoire, démêlez, dans Tacite, la raison des explications, des réflexions, du blâme, des éloges qu’il donne à ses personnages ; pensez aux commérages d’aujourd’hui. Vérifiez : vous trouverez tout cela dans Tacite. Séparez donc l’histoire de l’éloquence. Il y a dans le monde une histoire sans réflexion de la part de l’écrivain, il n’y en a qu’une : c’est l’Evangile.


1er FAIT.
    Le premier homme et la première femme ont succombé à la tentation. Tant qu’Adam et Ève obéirent à Dieu, ils jouirent d’un bonheur que nous ne sentons point ; mais tous les peuples se font une image de cette félicité quand ils parlent de l’âge d’or.

Vérifiez.

    Il n’y a qu’un personnage qui ne succombe jamais à la tentation : c’est Mentor ; mais Mentor  n’est pas un  homme. J’ai vu la peinture de l’âge d’or dans mon livre, et j’ai bien pensé que le bonheur, dont Fénelon retraçait l’image, n’était, malheureusement, qu’une peinture. Je sais, par moi-même, qu’il n’y a pas de bonheur sans la vertu.

IIème FAIT.
    Caïn tue sont frère Abel. La jalousie mère des meurtres.

Vérifiez.

    Celui qui aurait lu l’histoire grecque penserait à Atrée et Thieste, à Éthéocle et Polynice. C’est le même crime. Abel était vertueux, voilà la différence. Mais nous, qui ne connaissons que le Télémaque, nous dirons : Pygmalion fit périr son beau-frère ; Astarbé et Malchon, Protésilas et Philoclès nous fournissent aussi précisément la  réflexion de Bossuet : la jalousie mère des meurtres.

IIIème FAIT :
    Après le déluge, qui arriva 1656 ans après la création du monde, les hommes construisent la tour de Babel. Premier monument, dit Bossuet, de l’orgueil et de la faiblesse des hommes.

Vérifiez.

    Idoménée fit élever des tours, d’où ses troupes pouvaient accabler de traits ses ennemis, qu’il  ne croyait pouvoir rechercher sans bassesse.  Les barbares implorent le secours de tous les peuples voisins, et Mentor dit à Idoménée : C’est par ces tours que vous êtes dans un si grand péril. Ces tours étaient donc un monument de l’orgueil et de la faiblesse d’Idoménée.

    A quoi sert-il de connaître un fait plutôt qu’un autre ? Y a-t-il des faits plus ou moins instructifs ? Il y a bien des monumens de l’orgueil et de la faiblesse dans Télémaque sans parler de ces tours. Etudions l’histoire comme nous étudions une langue, pour nous mettre en rapport avec les hommes instruits, mais ne pensons pas y apprendre quelque chose de nouveau.  Tout est dans notre livre, et notre livre lui-même ne contient que ce que nous savons tous.
   
    C’est une honte de convention d’ignorer les principaux faits de l’histoire et il faut  se soumettre à toutes les conventions : elles sont le lien de la société. Celle-ci peut très bien se passer de nous; mais son existence et son maintien nous sont absolument nécessaires. Suivons donc l’usage. Mais n’oublions pas que c’est un usage que la raison n’approuve ni ne désapprouve, pas plus que l’usage contraire. Il y a toujours eu et il y aura toujours des usages. Ils varieront de temps en temps; mais la raison n’interviendra jamais dans ces usages que pour nous dire : vous faites partie de l’espèce, suivez.

    D’ailleurs, volentem ducunt, invitum trahunt fata. Si vous voulez pourtant demeurer homme dans ce tourbillon, conservez assez de sens pour voir qu’il s’agit d’un usage.

    Ce qui  est, dit-on, est bien ou mal. Si la chose est bien, pourquoi voulez–vous la changer ? Si elle est mal, pourquoi ne ferions-nous pas mieux ?
   
    Je ne veux rien changer parce que je ne veux jamais que ce que je peux. Et puis le Bien, le Mal, le Mieux, sont des questions de rhétorique que la plupart des hommes résolvent presque toujours par la simple considération du temps : à les entendre, le Bien, le Mal, le Mieux, c’est le passé, le présent et le futur. D’ailleurs, je ne m’adresse, encore une fois, qu’à ceux qui suivent l’Enseignement universel. Continuons à vérifier Bossuet.



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Dimanche 25 février 2007 7 25 /02 /2007 21:39





Pages 163 à 166

DE L'HISTOIRE

Troisième partie


IV ème FAIT.

  
    Nemrod,  homme farouche, devient par son humeur violente, le premier des conquérans. Il était roi de Babylone où les Chaldéens observèrent les astres, comme les Egyptiens les observaient à Thèbes et à Memphis.


Vérifiez.


    On parle de Thèbes et de Memphis dans notre livre. Les Tyriens, dit Narbal, observèrent les astres, loin de la terre, suivant la science des Egyptiens et des Babyloniens. Enfin, Adraste était conquérant, et il avait une humeur violente.
Que l’humeur violente soit le caractère distinctif d’un conquérant, cela n’est pas difficile à voir.

    Cependant qu’un de vos élèves ne fasse point une objection que sa paresse pourrait lui suggérer : Si tout est dans mon livre, et si mon livre est en moi, à quoi bon tout cet appareil ? Je vais m’enfermer dans moi-même, je m’envelopperai dans ma science, et je réfléchirai bien tout seul, puisque j’ai de l’intelligence comme un autre.


    J’avoue que cet exercice est le principal de tous. Il est la base de toutes les études; il faut y revenir sans cesse. Un quart d’heure de méditations sur vos lectures, vaut mieux que plusieurs mois employés à lire. Mais une méditation éternelle ne vous apprendra pas un seul mot dont vous avez besoin  dans la société des hommes. Vous ne pourrez parler d’historie, de géographie, de mathématiques, etc., à personne. Tous ces faits, toutes ces langues différentes vous seront inconnues et vous serez classé d’après le degré de votre ignorance.     Sans doute, cette objection n’est qu’un prétexte : celui qui la fait le sent bien; aussi je doute qu’il soit satisfait de la réponse. On n’avoue jamais sa conviction quand on a intérêt de n’être pas convaincu. Laissez ce paresseux quelques temps à lui-même; il sentira bientôt les inconvéniens de cette contemplation taciturne.

    Les Anglais, dit-on, sont pensans, et les Français légers. Je n’ai jamais compris cela. Si la chose est vraie, les principes de l’Enseignement universel sont faux; car je crois qu’un livre anglais où se trouve la peinture des mœurs anglaises, n’est ni plus ni moins instructif qu’un livre français.

     Le peuple anglais ou le peuple français, c’est la même chose : ce sont deux êtres abstraits. Je ne sais pas ce que c’est qu’un peuple qui a tort, ou un peuple qui a raison. Un  Anglais, un Français ont la même intelligence : chacun d’eux en fait l’usage qui lui convient. Vertus, vices, défauts, bonnes qualités, tout est égal de part et d’autre.

    La différence est dans la volonté, non pas dans la nature, ni dans le climat, ni dans le gouvernement : Homo sum, humani nihil a me alienum puto, voilà la règle commune.

    Mais n’y a-t-il pas des défauts pire que d’autres ? Question de rhétorique. Un Français parle quand il devrait se taire, et un Anglais se tait quand il devrait parler. Ce serait un discours plaisant que celui où l’on discuterait de quel côté est la raison. Il y a de grands hommes en Angleterre, en France, partout. Il y en a de petits dans tous les coins du globe : sans doute ils ne sont pas difficiles à trouver, mais ils ne sont ainsi que parce que cela leur convient. Quant à moi, je lis l’histoire de France dans l’histoire d’ Angleterre. Ceux qui croient au climat peuvent, encore une fois, se dispenser de continuer : la vérification de toutes les histoires sur une seule n’est pas à leur usage.


Qu’ils apprennent tout, c’est le bon moyen de ne rien savoir.


Suite



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Samedi 24 février 2007 6 24 /02 /2007 15:33



Pages 166 à  171



DE L'HISTOIRE

Quatrième partie



Vème Fait.
2083 ans après la création du monde, du temps d’Abraham, Inachus fonda le royaume d’Argos.
Joseph, fils de Jacob, descendant d’Abraham ; ses frères furent jaloux de sa vertu, et la jalousie est, pour la seconde fois, cause d’un parricide.

Vérifiez.
    C’est toujours la même chose. Cela a déjà été dit. Bossuet, dans la rapidité de son récit, suppose que le prince connaît tous les détails historiques. L’écolier qui a lu l’Epitome historiae sacrae sera donc instruit d’un plus grand nombre de faits que l’élève de Bossuet lui-même. Il est vrai que l’histoire de la religion doit être connue de tout le monde, et Bossuet n’a pas manqué, dit-on, d’en instruire le dauphin. Sans doute, mais je veux dire que celui qui n’aurait appris que Bossuet ignorerait beaucoup de l’histoire profane. Car, partout, la marche de l’écrivain est la même; il avance toujours sans regarder à ses côtés.

    Cependant l’homme qui posséderait le discours sur l’histoire universelle embarrasserait l’homme le plus savant du monde qui aurait lu le même livre. Plus il en aurait lu d’autres, moins il répondrait à l’homme de ce petit volume.
   
    Ne lisez donc pas toujours mais relisez sans cesse. Vous ne saurez pas tout , mais vous saurez bien.
    Ecoutez les savans, leur conversation vous instruira; parce que vous la retiendrez à l’aide de votre mnémonique. Mais ils n’apprendront rien avec vous. Les uns vous écouteront d’un air distrait et dédaigneux; les vrais savans, ceux qui ont remarqué qu’on s’instruit avec tout le monde, vous écouteront, mais ils oublieront ce que vous aurez dit, tout savans qu’ils sont, s’ils ne suivent pas notre méthode sans le savoir; s’il ne se forme pas une liaison d’idées qui rattache, dans leur tête, ce que vous dites à ce qu’ils ont appris laborieusement dans leurs veilles.

    On ne retient que ce qu’on répète; et si la répétition est continue, on va vite.
   
    Si elle ne se fait qu’à de longs intervalles, et à force de changer de livres, il faut bien du temps pour qu’elle opère son effet.

    Cependant, je vois que les autres semblent avoir pris des précautions pour cela : tous les livres sont copiés les uns sur les autres, et les rayons d’une vaste bibliothèque ne sont guère que des répétitions éternelles. Mais les savans qui lisent ce que les savans écrivent sont loin de s’en douter, puisqu’ils amassent chaque jour de nouveaux livres. Aussi, ce n’est qu’après avoir longtemps fatigué leurs yeux et leur esprit que celui-ci se fait enfin, malgré eux, de tout leur farrago à peine un petit volume de produit bien net.

VIème Fait
Cécrops fonda douze villes dont il composa le royaume d’Athènes. Les peuples de l’Egypte s’établirent en divers endroits de la Grèce.

Vérifiez.
    J’aime la Grèce, dit Sésostris ; plusieurs Egyptiens y ont donné les lois.

    Remarquez que Fénelon suit notre méthode et qu’il ne compose que sur des faits.

VIIème Fait
Moïse affranchit le peuple hébreu de la tyrannie des Egyptiens. Josué conquiert la terre sainte. Pélops règne dans le Péloponnèse. Bel, roi des Chaldéens reçoit de ces peuples les honneurs divins.

Vérifiez.
    Voyez si la réflexion que vous fournit le fait inconnu ne se trouve pas dans quelqu’un des faits de votre livre qui vous sont connus d’avance. Ainsi, par exemple, Bel reçoit les honneurs divins. Isis, Osiris etc., les bienfaiteurs du genre humain, ont été souvent déifiés par la reconnaissance dit Masillon.

    Dans ce cas, c’est une folie des peuples, et, par conséquent, cela n’apprend rien. Mais si on suppose que Bel se faisait rendre les honneurs divins, ce trait d’orgueil n’est pas neuf non plus pour moi. Voyez Nabopharzan dans Télémaque.

VIIIème Fait
2820. Prise de Troie.
Samuel, dernier juge, et Saül, premier roi des Hébreux. Médon et Nilée, fils de Codrus qui s’était dévoué à la mort pour le salut de son peuple, se disputent la royauté. Les Athéniens créent des Archontes, et Médon fut le premier.

Vérifiez.
   
    La mauvaise conduite de Bocchoris ( fils de Sésostris qui avait fait le bonheur de l’Egypte) révolta les Egyptiens qui nommèrent roi Termutis.
    Nous avons déjà vu les haines et les passions des frères. Les vices, les passions sont toujours les mêmes; les vertus aussi, témoins Sésostris et Codrus. Mais ce sont surtout les malheurs, que causent les passions, que nous remarquons, parce qu’on n’est pas toujours puni sur-le-champ de ses fautes.

    La conscience parle quelquefois si bas, que la distraction des succès, l’emportement des passions étouffent sa voix pour quelques instans. C’est un soutien de plus pour notre faiblesse que de terribles exemples ! Mais le plaisir de bien faire est une assez douce récompense pour la vertu; rien ne peut nous distraire de cette jouissance intérieure : les exemples, les promesses sont moins nécessaires. L’homme vertueux est payé à l’instant même ; le méchant tarde quelquefois à l’être. La récompense de la vertu l’accompagne toujours.

    Nous préférons de parler des vices, dans ces exemples de vérification ( et ici ce ne sont que des exemples), parce qu’il est plus facile d’être d’accord sur ce point; car on contestera que Sésostris fût un homme vertueux, et l’on ne trouve, au contraire, guère de contradicteurs quand on blâme. L’exercice sera donc beaucoup mieux compris de tout le monde.



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Vendredi 23 février 2007 5 23 /02 /2007 15:43




Pages 171 à 175


DE L'HISTOIRE
Cinquième Partie



IXème Fait.

    Notre plus grand ennemi, c’est nous-mêmes. On sacrifie, dit Mentor, les plus grands intérêts à ses faiblesses…. Est-ce dont là le vainqueur des Dauniens ?
    Voici encore la jalousie mère des meurtres. Il est vrai qu’il s’agit ici de peuples et de patriciens ;mais la passion est la même : c’est une tragédie terrible, mais en même temps une comédie ridicule aux yeux de la raison. Nous avons déjà entendu Massillon : L’élévation qui blesse déjà l’orgueil de ceux qui nous sont soumis, les rend des censeurs plus sévères et plus éclairés de nos vices.
    C’est la traduction de Bossuet.

    Dans de telles circonstances, les patriciens faisaient de la rhétorique comme les tribuns. Dites cela aux tribuns, dites cela aux patriciens, ils s’emporteront et joueront une nouvelle scène de la pièce qui se joue depuis le commencement du monde : pièce tragique pour les individus, et comique aux yeux de la raison, quand on songe à l’aplomb, à l’emphase avec laquelle on  débite tant de sornettes ! Au milieu de toutes ces agitations, le monde ira comme il va et comme il allait.

    Les individus ne changent pas plus que l’espèce; mais ils le pourraient : voilà la différence.

    Un peuple coupable, un peuple innocent, je l’ai déjà dit, ces mots n’ont point de sens. Cela ne s’entend qu’en parlant d’un seul individu, car un individu seul peut changer de conduite, quoiqu’à le voir on le croirait entraîné par la nécessité comme l’espèce.

    Je n’ai point connu d’homme qui ait changé d’avis. On se tait quelquefois, on le cache, on en montre un autre que l’on fait même sonner bien haut. Mais attendez le moment propice, et vous verrez : croyez au changement d’avis, et vous serez presque toujours dupe. Enfin, pour comparer les petites choses aux grandes, celui qui a dit que nos élèves d’un an ne sont point dans les universités le dira toute sa vie; il se taira peut-être quelque jour; mais à la première circonstance, il redira : Je disais bien que les faits ne sont pas constans. Ceux qui se fâchent de tant d’opiniâtreté ont tort. Telle est l’espèce, tel est l’homme.     Nous ne pouvons pas faire des hommes en faveur de l’Enseignement universel. Ceux qui sont pourraient se corriger, mais ils ne le voudront pas ; et c’est dans ce sens que je dis : l’homme est pour l’homme les plus utile des instrumens comme le plus invincible des obstacles.

    Celui qui serait élevé dans les principes de l’Enseignement universel ne serait point orgueilleux. Tout homme a autant d’intelligence que lui : il le sait bien. S’il a un malheureux caractère, il fait ses efforts pour corriger cette humeur qui le ronge. S’il a du courage, il s’en sert pour supporter la vie.

    Il sait que la rhétorique et la raison n’ont rien de commun ; il se défie des prestiges de son éloquence quand l’action peut nuire au prochain.

    Nous n’avons pas besoin d’apprendre la rhétorique pour être soumis à son empire. Le cœur est le plus éloquent et par conséquent le plus dangereux des orateurs.
    Mais il est des circonstances où l’homme raisonnable – autant qu’on peut l’être – s’abandonne avec plaisir aux douces illusions, à ce charme de l’imagination qui donne, à son gré, toutes les couleurs qui lui plait à l’objet envisagé. L’objet le plus terne, adroitement retourné, présente à l’œil ébloui une facette moins sombre, et quelquefois d’autant plus brillante que les ténèbres sont plus épaisses. Arrêtez vos regards sur ce reflet du sentiment qui brille dans les yeux d’un ami fidèle, d’une épouse chérie, d’une tendre mère, ou d’un fils bien-aimé. Le plus petit rayon de lumière suffit pour éclairer les ténèbres quand on y vit depuis long-temps : ne détournez point ce précieux rayon, ne songez point à l’éclat qui lui manque. Regardez, regardez encore quels sont les objets qu’il vous montre. Ne suffisent-ils pas pour rassasier une âme sensible ?

    Un père heureux s’aveugle sur les défauts de ses enfans.
    Mais, dans le malheur, on a presque toujours de bons enfans, et alors que nous manque-t-il? La tendresse paternelle, ingénieuse à trouver des perfections en ce qu’elle aime, peut-elle cesser d’admirer ces images, et de s’y complaire ? Epuisera-t-elle cette source inépuisable de jouissances? Ainsi le sage vit content même sans être heureux.

    Exercez vous souvent à cette rhétorique, vous en aurez souvent besoin. Mais ne changez pas sans cesse d’allure. Tous les chemins de la vie sont rudes; vous aurez beau changer de route, vous ne sortirez pas de cette vie : restez dans votre sentier, allez tout droit. Vous ne pouvez pas aller mieux si vous cheminez avec votre conscience.

    Voilà les principes de l’Enseignement universel.
    Mais tout cela fût-il faux, la méthode pour apprendre en un an ce qu’on enseigne en sept n’en serait pas moins vraie ; c’est un fait tout aussi vrai que celui-ci : la jalousie est mère des meurtres.



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Mardi 20 février 2007 2 20 /02 /2007 09:20




Pages 176 à 177


DE L'HISTOIRE

Dernière partie


    C’est à vous que je m’adresse, à vous qui, comme moi, travaillez pour vivre.
Le chemin de l’instruction n’est pas le chemin de la fortune ; je le connais aussi, et ce n’est pas par bêtise que je ne l’ai pas pris. On le prend quand on veut ; mais on n’y voyage pas toujours de bonne compagnie. La jalousie est mère des meurtres.

Xème Fait.
    Durant tout ce temps, il y eut beaucoup de grands hommes parmi lesquels il se mêle beaucoup d’extravagans à qui on ne laisse pas de donner le nom de philosophes, dit l’historien.
    Tel de ces philosophes que Bossuet appelle grands hommes fut chassé d’Athènes comme athée.
Faites attention à toutes ces sectes différentes. On change sans cesse, e sempre bene, à entendre ceux qui adoptent le changement.

    Hippocrate était observateur; il faisait de l’Enseignement universel; il partait des faits. On nie aujourd’hui plusieurs faits avancés par Hippocrate. Ainsi a-t-on cru long-temps à des faits faux, ou bien on conteste à présent des vérités palpables. Voilà le cercle vicieux dont l’espèce ne sort pas. Mais, pourvu que quelques-uns des faits avancés par Hippocrate soient vrais, il a rendu un grand service; il a montré la vraie route : il est le père de la médecine.

    Suivez l’exemple d’Hippocrate; attachez vous aux faits, vous ferez de la rhétorique  après.  Qu’elle soit bonne ou mauvaise, cela n’a pas d’inconvéniens; mais n’imitez pas les orateurs médecins; ne vous laissez pas éblouir par les artifices oratoires de ces grands écrivains.

    De nos jours, Monsieur Broussais a appris au monde un fait nouveau : on a nié le fait; puis on a suivi le vieil  exemple des détracteurs de la vaccine; on a discuté, les uns gravement, les autres avec fureur; un a écrit pour savoir si le fait pouvait être vrai. Cependant, si le fait est vrai, nous ne remercierons jamais assez M. Broussais; et si le fait est faux, il ne vaut pas le temps que l’on perd à disputer et faire des phrases sur rien. Voilà qui est évident : mais on ne peut pas changer l’usage.

    Il n’y a pas de corporation qui se soit jamais prononcée sur un fait nouveau dans les sciences. Cela n’est pas de leur compétence. Nec probatis, nec improbatis. Voilà la langue des corporations. Cela ne dit pas grand chose-mais c’est la langue des corporations. Pour apprendre cette langue, il ne faut pas de maître : Maelzel suffit.



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Lundi 19 février 2007 1 19 /02 /2007 21:25





Pages 178 à 181



DE LA GÉOGRAPHIE
Première partie



    L’histoire, éclairée par la géographie et la chronologie, est une étude accessoire qu’il ne faut pas négliger. Mais la géographie se voit ; il ne s’agit que de retenir les positions qu’on a observées sur la carte. Fidèles à notre système mnémonique, nous n’étudions pas la géographie comme science; pour l’approfondir, il faut attendre que l’on connaisse les mathématiques. Nous nous contenterons de regarder sur la carte la situation de tous les objets dont il est question dans nos livres. On peut même s’amuser à faire de mémoire des cartes qui ne contiennent que les noms des lieux dont on parle dans les livres que nous apprenons.

    Vous observerez que nous ne développons en ce moment notre méthode que dans l’intention de montrer comment on enseigne la langue maternelle. Les autres connaissances que nous rattachons à cette étude ne sont supposées qu’accessoires; quand on voudra apprendre quoi que ce soit à fond et promptement, on suivra la marche indiquée pour la langue maternelle : Ayez un livre auquel vous rapporterez tous les autres.

    Chaque science en particulier demande un développement spécial que je me propose de donner successivement. Maintenant il ne s’agit que de donner une règle pour acquérir des notions peu nombreuses mais suffisantes, mais fixes et durables de tout le reste, quand on sait bien une chose dont on fait sa principale occupation.

    L’exemple que j’applique à la géographie suffit pour diriger dans toutes les autres études.
    Je suppose, en effet, que, sachant la littérature par la méthode, je veuille jeter les yeux sur un livre de physiologie. Mon intention n’est point de devenir physiologiste, mais les sciences sont sœurs; d’ailleurs je ne connaîtrai pas bien toutes les ressources de ma langue si je ne lis que les littérateurs : c’est dans la langue de la physique, par exemple, que nos grands poètes ont puisé tant d’expressions énergiques et de comparaisons sensibles. Je lirai donc la physiologie dans un bon écrivain. Je me perfectionnerai dans l’étude des expressions et des locutions; je comparerai les styles des différens genres.

    Ces faits et ces exercices nouveaux me feront faire des réflexions nouvelles, et comme je continue la route qui m’a été tracée dès l’enfance, je ne saurais m’égarer : point d’efforts, point de tâtonnemens; je ne change point d’allure; je ne recommence pas mon éducation; je reste dans mes habitudes; je répète sans cesse ce que j’ai appris; je crains toujours de l’oublier : c’est la base de tout l’édifice; c’est le terme de comparaison auquel je rapporte tout.

    Il se forme ainsi dans ma tête de perpétuelles liaisons d’idées; mais leur nombre ne saurait nuire à leur clarté : l’ordre qui règne dans toutes mes acquisitions ne me permet pas la confusion. Tout est sous ma main, à ma disposition; je le retrouve quand je veux. Je lis, par exemple, dans un physiologiste, l’explication de ce qui se passe dans le sommeil. Je compare ce que j’ai lu dans mon livre de littérature, sur les songes, avec l’opinion du savant, et cette comparaison grave à jamais dans ma tête le raisonnement du médecin à côté de la description du poète.

    Il en est ainsi de la botanique et de toutes les autres sciences : les premiers élémens en sont partout. Le littérateur emprunte de toutes parts; il prend de toutes mains pour nourrir son esprit, pour entretenir ou rallumer le feu de son imagination.

    Personne ne doute que celui-là serait très savant qui connaîtrait un livre, et qui saurait tous les commentaires auxquels il a donné lieu. Il est vrai que cette supposition est absurde dans la vieille méthode : ce résultat ne peut être obtenu qu’à force de veilles et d’années; il est le fruit continuel d’une mémoire qui succombe sans cesse sous le fardeau d’un nombre prodigieux de faits et de réflexions nouvelles, éparses, sans ordre et, par conséquent, sans liaison.

    Mais ce qui paraît presque impossible devient un jeu quand on commence par savoir un livre. Il est aisé de s’apercevoir que tous les autres livres ne sont autre chose que le commentaire et le développement des idées contenues dans le premier.

    C’est cette remarque, c’est cet exercice, que nous appelons Tout est dans tout, qui rend facile l’acquisition d’un nombre illimité de connaissances nouvelles.


Par Joseph Jacotot - Publié dans : Enseignement Universel Langue Maternelle
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Dimanche 18 février 2007 7 18 /02 /2007 18:02




Pages 182 à  186


DE LA GÉOGRAPHIE
Deuxième partie




    N’apprenez donc jamais rien sans le rapporter par la pensée au premier objet de vos études. Cet exercice doit durer toute la vie. Amassez sans cesse, vous ne serez jamais écrasé sous le fardeau de la moisson. La chaîne de vos connaissances ne sera jamais interrompue ; vous en retrouverez à volonté tous les anneaux qui se tiennent sans aucune solution de continuité.


    Les observations d’autrui, comme les vôtres, deviendront votre propriété assurée : vous la communiquerez quand il vous plaira, sans pouvoir l’aliéner jamais. Il se forme ainsi des liaisons intimes entre vos idées ; elles s’entr’aident, elles se développent, elles s’éclaircissent l’une par l’autre ; quoiqu’elles se touchent par tous les points, elles ne se mêlent pas. Tout a sa place assignée. Tout se présente sans qu’on le cherche. Tout se retrouve quand on le veut : la plus parfaite unité règne dans cette variété infinie. C’est un cercle immense dont les points innombrables se présentent à la pensée un à un, s’il lui plait, réunis ou désunis au nombre qu’elle a fixé. Enfin, dont tout l’ensemble et les détails ne forment qu’un tout que l’intelligence peut embrasser d’un seul coup-d’œil.

    Celui à qui Monsieur Las Cases a enseigné l’anglais a parfaitement compris cette méthode. Ce n’était point, quoiqu’on en dise, un homme supérieur par l’intelligence ; mais il fut extraordinaire par la volonté, jamais il n’aurait cru à notre méthode s’il n’en avait pas fait l’expérience. Il avait presque tout appris ; mais il avait voyagé par l’ancienne route, et lorsqu’il entra dans la nouvelle, il se crut égaré en un pays perdu : il ne retrouva rien de semblable à ce qu’il avait vu ; il lui semblait qu’il reculait au lieu d’avancer. Aussi, écoutez ces paroles d’un homme en extase à la vue d’un événement auquel il ne s’attendait pas : «  A peine, dit-il, a-t-on lu cinquante pages qu’on est tout étonné de voir qu’on sait sa langue. »

    Voilà ce qui arrive aux enfans mêmes, s’ils ne se découragent pas, comme le grand voyageur nous apprend qu’il a cent fois été tenté de le faire. Tout autre savant comme lui n’aurait pas eu sa patience ; il se serait arrêté trop tôt ; il aurait été convaincu qu’il faisait fausse route, et il aurait perdu son temps : car l’illumination est soudaine et instantanée pour ainsi dire. Cette route ressemble ( en ceci seulement) au voyage au long cours dans lequel on ne voit pas la terre à moitié chemin ; mais on arrive, et l’on voit tout, à l’instant où on y pense le moins ; pesez bien les paroles du savant qui a fait qui a fait l’expérience. : On est tout étonné de voir qu’on sait la langue.
Que répondra-t-on à cela,
Je le sais d’avance. Le voici :

Que le fait est faux, que nous l’avons fabriqué pour le besoin de notre cause ; que ce M. Las Cases, qui s’appelait autrefois M lesage, n’est qu’un élève anonyme de l’Enseignement universel, ou que ce passage du mémorial est de notre fabrique.

Que, quand le fait serait aussi vrai qu’il est controuvé, il n’est pas encore concluant ; qu’une méthode ne se prouve pas par l’exemple d’un seul individu ; que nous n’avons pas d’autres faits, puisque nos élèves ont été refusés dans les universités du royaume.

    Souvenez vous bien de dire à vos élèves que l’argument le plus usité en rhétorique consiste à dire hardiment et effrontément le contraire de ce que l’adversaire soutient. Cela étonne le bon public : il faudrait qu’il se remuât pour vérifier. Mais il aime le repos.

    Cette rhétorique, je le sais, ne fera pas fortune parmi les honnêtes gens qui réfléchissent mais la masse ne réfléchit pas. Elle sera donc convaincue que nos élèves ont été rejetés à l’examen ; cela est imprimé dans un journal, et même daté : le moyen de refuser son assentiment à une assertion imprimée ! le piège est certainement bien grossier,mais la masse y donne tête baissée. Il serait bien impudent, dit-on, de nier un fait qui serait vrai : l’écrivain, quel qu’il soit est sans doute trop honnête homme pour s’abaisser à ce point.
Conclusion : le fait doit être faux.

    Mais voici un autre embarras : nous disons, nous imprimons aussi que le fait est vrai. Regardez bien, c’est de l’imprimé que vous lisez. Je signe ma déclaration et la voici : J’ai appliqué la méthode de l’Enseignement universel à des sciences que je ne connais pas ; les individus sont vivans, connus de tous les administrateurs du pays ; j’ai donné, en quelques mois, un état à des pères de famille ; j’ai comme fondé des bourses à plusieurs lieues de moi, pour la jeunesse pauvre et studieuse, qui veut travailler. Il est vrai, et je l’avoue sans honte, cela ne coûte rien à ma bourse, comme on l’a dit très élégamment ; il est vrai que je ne serais bon à rien si l’on ne pouvait servir ses semblables qu’avec de l’argent, puisque je n’en ai point. Je suis même forcé de refuser les lettres qu’on m’écrit sans être affranchies. Voilà ma déclaration.

    Les wallons ont besoin de savoir le hollandais, je leur ai offert de les aider à remplir, à cet égard, les intentions du gouvernement. Rien de si simple, rien de si aisé : réunissez vos académies, assemblez vos professeurs, entourez-vous de grammaires et de dictionnaires, écoutez, consultez tous ces oracles je ne m’y oppose pas. Je vous offre de vous diriger : essayez, n’essayez pas, peu importe ; mais ne dites pas que l’étude du hollandais est longue et pénible.

Rien n’est long par notre méthode.
Tout est long par la méthode de sept ans.


Par Joseph Jacotot - Publié dans : Enseignement Universel Langue Maternelle
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Samedi 17 février 2007 6 17 /02 /2007 15:50




Pages 186 à 188



DE LA GÉOGRAPHIE
Troisième partie





    Prenez garde, je vous en prie, faites attention que tout ce que vous venez de lire est imprimé en caractères d’imprimerie, et faites, je vous en conjure, faites, pour moi comme avec mes antagonistes, soyez équitables : tenez entre nous une exacte balance ; dites moi ce que vous avez dit des autres : Il faudrait que cet homme, qui signe, eût une impudence rare pour avancer ainsi un fait faux !


    Vous voyez que je fais aussi ma petite rhétorique, et je pré-juge qu’elle embarrassera plus d’un lecteur.

    Profitons de cette divagation pour vous faire observer, mes chers élèves, que Tout est dans tout.  Ce qui nous arrive en ce moment est un fait aussi ancien que le monde. Vous voyez bien que l’étude de mon livre est, dans ce sens, aussi profitable que la lecture d’aucun autre.

    Voici un singulier problème : que le genre humain, qu’une assemblée quelconque n’ait point de volonté, je le conçois maintenant, dites-vous.
Mais que tant d’individus semblent déraisonner, sans s’en apercevoir, je ne puis le comprendre et je suis parfois tenté de croire que c’est vous le menteur. Il vaut mieux au bout du compte, croire que vous êtes fou, que d’accuser les gens de folie.  Pereat unus. La raison publique est ma suprême loi.

    Vous ne faites pas attention que je n’ai jamais dit que les autres ne savent pas raisonner ; je dis qu’ils déraisonnent volontairement, comme moi quand je bats la campagne, par orgueil, par passion, par préjugé, par mauvaise foi.

    L’homme ne se trompe jamais, surtout quand il s’agit de faire le mal et de nuire. Le duc d’Albe ne se trompait point, il savait bien qu’il faisait tomber la tête d’un innocent illustre, respecté de ses concitoyens ; ceux qui, dans le temps, ne parlaient de ses atrocités qu’avec calme étaient ses sicaires, et ne se trompaient point ou étaient des lâches qui n’étaient point trompés.

On ne se trompe jamais quand on fait le mal, ni quand on calomnie,
 autrement, il n’y aurait point de conscience.

Suite



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