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Jean-Joseph Jacotot

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Jeudi 18 janvier 2007 4 18 /01 /2007 18:56
Bruxelles le 1 Mars 1827

Monsieur,

Ayant été informé par la commission d’inspection pour l’instruction militaire de vos dispositions bienveillantes à l’égard de la surveillance à exercer sur une école normale d’instructeurs, dans la méthode de l’enseignement universel, composé d’officiers de différents corps de l’armée, à réunir à Louvain, j’en ai rendu compte au Roi, en soumettant à Sa Majesté le projet de l’établissement d’une pareille école. Le Roi ayant approuvé ce projet, les ordres ont été donnés en conséquence. Les officiers désignés pour recevoir l’instruction mentionnée, se rendront sans délai, à Louvain, où ils seront placés sous les ordres du commandant de la place, lequel s’entendra avec la régence de la ville afin de procurer un local convenable pour l’enseignement.

Monsieur le capitaine Bouhtay, de la 12ème division d’infanterie, ayant déjà mis en pratique la méthode de l’enseignement universel est jugé apte à diriger l’instruction de l’école normale. Veuillez, monsieur, l’assister de vos bons conseils, et le guider par vos lumières, dans la tâche qui lui sera imposée ; je me flatte que cette coopération nous conduira aux résultats désirés, et justifiera l’attente dont vos connaissances et votre zèle bien public offrent le garant.

Le commissaire général de la guerre.

Signé
Frédérik

A monsieur Jacotot, à Louvain
Par Joseph Jacotot - Publié dans : Enseignement Universel Mathématiques (lettres)
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Mardi 16 janvier 2007 2 16 /01 /2007 22:10

Laissons les nations, les peuples et même le genre humain en repos.

Ces êtres de notre imagination n’ont rien de réel ; ces pluralités ne forment point un individu que les sens puissent saisir.

C’est une vieille habitude de s’adresser à ces fantômes pour étayer nos opinions d’un suffrage imaginaire, ou pour les combattre avec le simulacre d’une prétendue décision.

Les philosophes qui discutent avec une société, ressemblent aux enfants qui jouent à madame ; ils parlent tous seuls, forgent des questions, imaginent les réponses, inventent les répliques, et terminent mes débats quand il convient à leur cause pour prononcer l’arrêt qui leur est toujours favorables.

La vérité est qu’une société ne peut juger de rien.

C’est par fiction, par supposition qu’on fait parler un peuple, ou qu’on lui adresse la parole. Il n’y a rien de moral dans un assemblage, dans un nombre d’individu.

Le mot genre humain n’est le signe ni d’une chose, ni d’une personne, c’est le signe d’un fait que je considère par la pensée.

Cependant, en prose comme en poésie, chacun nous se complet à converser avec le genre humain ; ce genre nous entend, ce genre nous approuve ; il nous semble que nous entendons ses arrêts dont l’infaillible équité nous dédommage de la décision de tout individu qui nous condamne.

Ainsi nous discutons avec le fait que nous contemplons, comme si ce fait pouvait approuver ou désapprouver la manière dont nous le considérons ; comme si ce fait pouvait nous dire : Il y a réellement entre les objets que tu regardes, la relation que tu viens d’énoncer.

L’homme n’est pas une plante, c’est un être intelligent et libre ; mais les relations que nous apercevons entre tous les hommes, pas plus que les relations que nous avons découvertes entre toutes les plantes ne peuvent constituer un être ; et lorsque nous considérons ces objets ensembles, cet ensemble est purement idéal.

Une fraction d’un ensemble est autre chose qu’une collection moindre que l’ensemble ; elle en a donc l’idéalité. C’est encore un fait que la philosophie peut étudier, en observant les rapports qui existent entre quelques individus sous un certain point de vue.

Or, ce point de vue, c’est ma pensée. Ces relations, entre des individus dont j’examine l’arrangement, ne peuvent donner naissance à rien de réel.

Un chimiste peut montrer le résultat d’une combinaison qu’il a faite, ce résultat existe, c’est un nouvel individu auquel l’existence vient d’être donnée. Mais l’espèce des sels, l’espèce des plantes, une espèce d’hommes, une réunion intellectuelle d’êtres qu’on appelle les hommes, tout cela n’existe que dans notre pensée.

Les sociétés, toutes les sociétés, aucune société n’est donc juge d’une opinion philosophique.

Au contraire, chaque homme peut la juger. L’opinion d’un homme, en pareil cas, ne doit pas être mis dans la balance avec l’opinion d’une société, puisque cette société ne peut avoir d’opinion.

Mais, les individus manifestant parfois fois des opinions contraires, ils ont imaginé de soutenir quelque chose avec rien. C’est l’opinion de la société dont nous sommes membre que nous évoquons en pareil cas ; l’adversaire, de son côté, cite des opinions des sociétés aux quelles il prête son avis, et le voilà qui crie « victoire » !

L’autre, sans s’émouvoir, appelle au secours le genre humain ; ce genre est mis en scène ; on le confronte avec les espèces, ont lui dicte un arrêt souverain dont l’authenticité est combattue et soutenue avec une égale fureur. Deux hommes, qui sont quelque chose, et qui pourraient examiner une question, se transforment en champion de quelques riens pour lesquels ils combattent à outrance. S’anéantissant ; s’humiliant eux-même devant les genres qui ne sont pas, se dévouant pour ses fantômes, ils renoncent à leur propre raison, et ils appellent ça « raisonner ».
Par Joseph Jacotot - Publié dans : Enseignement Universel Mathématiques
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Mardi 16 janvier 2007 2 16 /01 /2007 21:24

Ce n’est plus une discussion entre deux être intelligents qui écoutent, qui pèsent leurs paroles respectives ; ce sont deux échos qui répètent ce qu’ils prétendent avoir été dit par quelqu’un qui ne peut pas parler.

Quelque fois il arrive au contraire que l’on ne cite point le genre humain ; on l’insulte, on récuse l’autorité de ce genre, on montre un profond mépris pour les fractions de cet ensemble, pour les espèces, pour les sociétés grandes ou petites, c’est à dire pour les empires, pour les royaumes, comme pour les corporations académiques ; mais c’est toujours la même figure de rhétorique.

Il n’y a rien à louer, rien à blâmer dans tout cela. Ces êtres prétendus n’existent point ; ils ne se réjouissent point de nos éloges, ils se soucient fort peu de la peine que nous prenons de les blâmer.

Quoi qu’il en soit, comme c’est une maladie de citer au lieu de raisonner, il est rare que celui qui fait la sottise de mépriser les sociétés, ne se hâte pas (après deux minutes de discussion) de citer un grand homme.

Or cette citation n’est pas une raison. Ce que le grand homme a dit est peut-être raisonnable, mais son nom ne fait rien à l’affaire, et remarquez bien que c’est le nom qu’on cite, et ce nom qu’on fait raisonner passe pour un raisonnement.

Cependant, l’antagoniste n’est pas dupe de ce bruit, il voit clair le défaut du syllogisme qu’on lui oppose, mais il en est la dupe quand il croit en avoir besoin et qu’il l’emploi lui-même.

On a toujours tort de citer l’avis d’un autre homme pour prouver l’avis qu’on a.

Le citant a-t-il besoin d’un appui ? Qu’il laisse parler le cité, et qu’il se taise.

Deux raisons valent-elle mieux qu’une ; dites-les toutes les deux, mais deux noms ne valent pas mieux qu’un.

Laissez donc les noms. S’agit-il d’un avis sujet à controverse ? Est-ce une probabilité que vous voulez établir ? Il n’y paraît pas à votre accent ; vous parlez comme un homme qui serait sûr de son fait. De plus, qui jugera du degré de probabilité ? Est-ce le cité ou le citant ? Je ne vois dans tout cela qu’un mélange absurde d’orgueil et d’avilissement tout à la fois

Il y a de l’orgueil, vous voulez triompher à quelque prix que ce soit, en me faisant voir que vote avis est celui des plus grands hommes. Il y a de l’avilissement, vous renoncez à votre raison, vous vous prévalez d’une sentence dont vous ne pouvez pas évaluer le mérite, et moi non plus.

C’est le nom du sentencieux qui fait pencher la balance dans vos mains ; vous n’osez pas même adopter cette sentence, ni la prendre sous votre protection, parce qu’alors vous seriez dépouillés de votre seule ressource. Le nom une fois effacé, vous restez nu, face à face avec moi ; c’est votre avis qu’il faut défendre.

Vous ne pouvez plus disposer, pour combattre que de votre raison, et vous y renoncez ! Personne que vous ne peut savoir si vous jugez que ce grand homme a raison, ou si vous pensez qu’il a tort. Quand bien même vous vous tromperiez, encore est-il vrai que vous seul pouvez juger de votre erreur, soit que vous l’aperceviez vous-même, soit que votre raison , éclairée par la réflexion d’autrui, prononce sur la justesse de cette réflexion.

Que si vous n’avez point cette capacité de juger qui, je le crois, est la même pour tous les hommes, contentez-vous de raconter ce que vous avez lu, ce que vous avez entendu, mais ne jugez pas, ne discutez pas ; et même dans ce cas, il est vrai de dire que citer n’est pas raisonner.

Par Joseph Jacotot - Publié dans : Enseignement Universel Mathématiques
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Lundi 15 janvier 2007 1 15 /01 /2007 15:55


Jean-Joseph JACOTOT est né à Dijon en 1770, mort à Paris en 1840.

    Illustre  penseur de la pédagogie, il fait ses études au lycée de Dijon.

 Il s'y montre un étudiant travailleur et intelligent, mais peu disposé à accepter ce qui ne lui parait pas évident et ne repose que sur l’autorité de la parole du maître, laquelle a pour lui simple valeur d’opinion.
Esprit indépendant, perspicace, épris de discerner le vrai au milieu de tout ce qui a la prétention de l’être, d'une rare puissance intellectuelle, à dix neuf ans, il est docteur ès lettres et professeur d’humanités.

    
Ses anciens maîtres devenus ses collègues, frappés de la fermeté et de la droiture de son caractère, lui confient leurs intérêts. Afin de justifier la confiance dont on l’honore, il étudie le droit et devient avocat et docteur en droit. Puis il entreprend des études mathématiques approfondies que couronne  un troisième diplôme de docteur.

    Le professeur est doublé d'un patriote pour lequel la liberté relève aussi bien de l’émancipation politique que de l’émancipation intellectuelle. En 1788, il organise la fédération de la jeunesse Dijonnaise avec celle de Bretagne et d’autres provinces, pour la défense des principes  Révolutionnaires.

    Le triomphe de ces principes étant acquis, les fédérations doivent se transformer en bataillons pour la défense de la patrie.
    Joseph JACOTOT
est alors élu capitaine d’une compagnie d’artillerie du bataillon de la Côte d’Or; il instruit ses camarades avec un succès qui fait l’admiration des officiers spéciaux les plus expérimentés. Sa compagnie  demande, en 1792, à aller combattre les ennemis; le ministre de la guerre l’envoie en renfort à l’armée du nord. Elle prend  part à la courte campagne de Belgique, assiste au siège de Maëstricht, à plusieurs autres faits d’armes où Joseph JACOTOT paie de sa personne et se montre aussi prudent que brave.

    En 1795, il devient professeur à l'école centrale de Dijon où il enseigne successivement le latin, les mathématiques et le droit. Il devient sous l'Empire, secrétaire du ministre de la guerre, puis sous-directeur de l'École Polytechnique; Pendant les Cent-Jours,  élu malgré lui à la Chambre des représentants il s'y montra hostile à la royauté.

    Il quitte la France lors de la Seconde Restauration et se retire en Belgique, le pays d'origine de sa femme. Il commence par y donner des leçons particulières pour remplacer les ressources dont l’expatriation l’avait dépouillé. Le roi des Pays-Bas le nomme bientôt lecteur de langue française à l’Université de Louvain, puis directeur de l'École militaire.

    Pendant 22 ans, Joseph JACOTOT va se trouver au coeur d’un mouvement pédagogique considérable qui suscitera engouements et polémiques , avant d'être injustement oublié .
En effet, c'est dans cette université catholique de Louvain qu'il va se découvrir lui-même maître ignorant. Ses élèves ne connaissaient pas un mot de français, et lui ne parlait pas le flamand ni le hollandais. Par la force des choses, il leur propose alors d'apprendre le français au décours d'une version bilingue du Télémaque de Fénelon, mémorisant sans se lasser les phrases en français et les comparant à la traduction hollandaise. A sa grande surprise, les progrès sont incroyables. Cette expérience est la matrice de la pensée de JACOTOT, qui rompt avec les  modèles du maître explicateur.


    Sa méthode d'« Enseignement universel »  se propose alors d'« émanciper les intelligences », postulant que toutes les intelligences sont égales, que tout homme, tout enfant, est en état de s'instruire seul et sans maître, qu'il suffit pour cela d'apprendre une chose et d'y rapporter tout le reste; que le rôle du maître doit se borner à diriger ou à soutenir l'attention de l'élève.


    Homme d'une immense générosité, on venait lui demander des conseils de toutes parts; il cherchait surtout à convaincre les pauvres qu’eux et leurs enfants pouvaient, sans aucun frais et sans aide extérieure, apprendre tout ce qu’ils voudraient étudier. Il poursuivit sans cesse de ses foudres  l’abus de l’influence de l’homme sur l’homme, de celui qui se croit savant sur celui qui se croit ignorant.

    Il ne rentrera en France qu'en 1830, pendant quelques années à Valenciennes, puis à Paris en 1838.  Ses fils continueront quelques temps d'éditer ses oeuvres et des fragments épars  à titre posthume au Journal de l'émancipation intellectuelle destiné aux pères de famille.
Il repose au cimetière du Père Lachaise à Paris.
Sur sa tombe cette phrase :

Je crois que Dieu a créé l'âme humaine capable de s'instruire seule et sans maître.



Ses oeuvres principales sont:


Enseignement universel, Langue maternelle (1823)

Musique, dessin et peinture (1824)

Mathématiques (1827)

Dont une nombreuse
Correspondance

Langues étrangères (1828)
Droit et philosophie panécastiques (1837)





Par Joseph Jacotot - Publié dans : Joseph Jacotot - Biographie
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Samedi 13 janvier 2007 6 13 /01 /2007 23:04

Moi qui suis bon, en ma qualité de lunatique, moi qui m’intéresse aux vaincu, je m’approchai d’un lumineux, je le tirai à l’écart, loin de ce brouhaha, et je lui dis

- Il me paraît bien que les obscurans ont montré plus d’esprit que les lumineux dans la discussion sur l’organisation de l’instruction sur la terre. Nous ne croyons pas, dans la lune, un seul mot de ce que vous avez dit. Vous êtes d’avis que l’homme explique à l’homme la parole de l’homme ; vous êtes d’avis qu’il faut se méfier de l’esprit systématique ; il n’en faut pas davantage à votre ennemi l’obscurant.

Il vous tient par là, tout en fermant les yeux il y voit clair, vous avez tort de l’appeler imbécile.

- Il faut des explications, dit-il ; eh bien ! il y en a depuis le commencement du monde. Des brouillons veulent changer le système de ces explications, et ils oublient qu’il faut se défier de l’esprit de système.

Vous n’avez rien à répliquer à cela, pauvres lumineux, vous êtes pris dans cette trappe : des explication d’un côté, et de l’autre point de système. Quand même, on écouterait de temps en temps proposer vos systèmes, vous ne seriez guère plus avancé ; vous n’êtes pas d’accord entre vous, ce n’est pas un nouveau système que vous proposez, chaque lumineux a le sien qu’il préfère à celui du voisin, et, quand même les obscurans vous laisseraient faire, vos systèmes s’entredétruiraient tous seuls ; les lumineux d’un pays disent d’une façon, les lumineux d’un autre disent d’une autre façon.

Voulez-vous que je vous dise le secret des lunatiques, le voici :
nous n’admettons pas le principe des explications

- Cela peut-être bon dans la lune, mais sur la terre tout le monde y croit, lumineux et autres

- Faites semblant de ne pas y croire.

- Fi donc ! est-ce qu’on fait semblant de ne pas croire dans la lune ? Est-ce que je peux mentir à ma conscience qui me crie « Oh lumineux ! tu es né pour instruire les obscurans ; explique sans te lasser, et ces parias, en se perfectionnant peu à peu, s’élèveront jusqu’à toi, ou s’il ne leur est pas donné d’atteindre ce maximum, à ce point culminant, puisque les intelligences sont inégales évidemment, du moins tu les tireras, autant que le permet leur stupidité naturelle, de la bassesse où tu vois des êtres qui ont l’air de te ressembler. »

- Votre compassion part d’un bon naturel ; mais mon cher lumineux, si ces parias n’ont pas d’esprit, vous ne leur en donnerez pas ; et s’il en ont un peu, vous ne pourrez en augmenter la dose.

- Non, mais nous la développerons. Les esprits sont comme les plantes, qui poussent dans le jardin de la société pour le parer de leurs couleurs, pour l’embaumer de leurs parfums ; or je vous prie de me dire si vous avez dans la lune des plantes qui se cultivent elles-mêmes ?

- Non lumineux, mais nous n’avons pas des jardiniers pour les esprits, parce que les esprits de la lune ne sont pas des renoncules ; s’il en est autrement sur la terre, vous avez raison d’arroser vos parias d’explications abondantes, pourvu que cette rosée intellectuelle, pourvu que cette eau vivifiante ait été filtrée au filtre perfectionné ; or ce filtre par excellence, où est-il ? Tout le monde en parle, chacun croit posséder le véritable et personne n’est d’accord sur ce point. A moi la longe, dit la vieille méthode, à nous la longe crient de toute part les lumineux ; je croyais d’abord que vous vous disputiez à qui dresserait un cheval ; j’ai fini par comprendre que vous parliez des hommes de votre terre. Nous avons une plus haute idée des esprits dans notre lune ; là ils s’instruisent, ils se perfectionnent tous seuls, en supposant, pour vous faire plaisir, qu’un esprit puisse perfectionner la nature que Dieu lui a donnée.

Au surplus, lumineux, prenez que je n’ai rien dit.

Continuez à poser en principe que les hommes ont besoin de vos explications, et vous verrez ou cela vous mènera. Nous disons, nous, à nos petits lunatiques « Les obscurans et les lumineux se disputent sur la terre ; quel maître explicateur pourrait expliquer la vraie manière de démêler tout cela ? Et si l’explicateur de ces explicateurs se trompait par hasard, quelles ressource te resterait-il pour te déterminer entre tant d’explications perfectionnées ? Qui jugera tant de grands hommes ? toi, toi seul ! »

Par Joseph Jacotot - Publié dans : Enseignement Universel Mathématiques
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Jeudi 11 janvier 2007 4 11 /01 /2007 21:58

SUR


L’INSTRUCTION DE LA TERRE


Les terrestres n’entendent rien à l’instruction ; ils sont forts pour les organisations qu’ils perfectionnent sans cesse et qu’il faut toujours perfectionner. Tout le monde connaît la meilleure méthode pour instruire et pour organiser l’instruction.

Toutes les méthodes terrestres, ajoute le lunatique, se ressemblent ; les plus jeunes comme le plus surannées, ont également pour principe que l’homme ne peut comprendre que les livres qu’on lui explique.

Partant de là, les explicateurs ont perfectionné les explications qu’il faudra toujours perfectionner, car cet explicateur, étant un terrestre, ne trouvera jamais la perfection de la perfection ; ajoutez à cela qu’il y a, sur la terre, une foule de gens qui ne veulent pas du plus petit perfectionnement. Ainsi les perfectionneurs se disputent entre eux et les autres les regardent tous comme des brouillons.

J’en ai entendu parler un que les lumineux appellent obscurant. Or donc, l’obscurant disait aux lumineux en s’appuyant sur sa canne, ou en tournant sa tabatière mais toujours en fermant ses yeux, comme il convient à un obscurant :

- Messieurs les lumineux, vous avez tort, car il faut se méfier de l’esprit de système, cela est admis. Or vous faites des systèmes, donc il faut se défier de vous.

Il y a trois systèmes, le premier de Lancastre, le second de Pestalozzi, enfin il y a le troisième système.

Il faut se défier de tout système, voilà mon système.

Newton a fait un système du monde, Descartes en avait fait un, défiez vous de tous ces systèmes.

Aristote, Platon, Locke, Kant, etc. je ne lis point ces gens-là, ils sont tous systématiques ; or il faut se défier de l’esprit de système, cela est admis.


Pendant que l’obscurant parlait, je le regardais, moi lunatique, et je me disais :

- Pourquoi cet homme fait-il tourner sa tabatière ? Pourquoi baisse-t-il les paupières ? Pourquoi ne montre-t-il jamais sa prunelle ? Est-ce que la lumière le fatigue ? Est-ce que c’est le rôle des obscurans dans la pièce qu(e l)’on joue sur la terre ?

Il joue très bien cet acteur. Je battis des mains. Il se rengorgea, mais modestement et toujours les yeux baissés. Voilà, disais-je, un homme qui a presque autant d’esprit qu’un lunatique ; cependant les lumineux le traitent de bête, de sot et d’idiot ; l’obscurant fit une faute contre la grammaire lumineuse ; (il paraît que les obscurans ne sont pas forts sur la grammaire) à l’instant même, des huées partirent de toute part et les lumineux de s’écrier :

- Oh le stupide !

Et tous les journaux lumineux répétèrent : « Oh le stupide ! »
Et les abonnés (comme qui diraient les échos des lumineux) répétèrent de ville en ville « Stupide !  stupide ! » Moi, lunatique, toujours dans mon coin, j’attendais la fin de la pièce.

Or il arriva que l’obscurant triompha et qu’on fit précisément ce qu’il avait dit ; d’où je conclu que, puisque les lumineux étaient vaincus par les obscurans, ceux-ci n’étaient pas si bêtes, et ceux là n’étaient pas si spirituels qu’on le disait ; et j’admirai l’effet prodigieux de ce peu de mots : il faut se méfier de l’esprit de système.


Pourtant un lumineux se leva et dit :

- Nous sommes tous d’accord, il faut des explications. Voilà le principe ; les bureaux, le rapporteur, et l’assemblée, tout le monde en convient.
C’est donc la raison humaine qui a parlé, puisque les bureaux, le rapporteur, l’assemblée le pensent ainsi. Mais quelles explications faut-il ?

- A l’ordre, rentrez dans la question !

- Puisqu’il faut des explications, il ne reste plus qu’à savoir quelles explications on donnera au peuple pour le perfectionner ; on l’a gâté jusqu’alors (jusqu’à ce jour) par des explications imparfaites. Il faut une organisation.

- A l’ordre !

- C’est de l’ordre que je demande, c’est un ordre, c’est à dire une organisation que je vais proposer.

- A l’ordre ! défiez vous de l’esprit de système.

- Mais, messieurs, l’ordre qui existe est un système aussi.

- A l’ordre ! à l’orde ! aux voix ! fermez la discussion ! point de système !

L’assemblée décida qu’il n’y aurait point de système, et cela fit triompher le système que le lumineux attaquait, et les journaux chantèrent, et les journaux pleurèrent, et les abonnés se réjouirent, et les abonnés se lamentèrent : à bas les systèmes ! hélas ! on ne veut pas de notre système !

Je n'entendis pendant une heure à trois pas à la ronde que les hurlemens de joie, que les cris de douleurs.

Par Joseph Jacotot - Publié dans : Enseignement Universel Mathématiques
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Mercredi 10 janvier 2007 3 10 /01 /2007 18:13

Les Osages même, quand ils sont venus à Louvain, se sont prononcés à l’unanimité en faveur des maîtres explicateurs et contre l’égalité des intelligences.

Tel fut l’avis de la commission américaine ; la belle Minhanga surtout regarda les autres commissaires en riant et déclara, dans son mauvais langage qu’en Osagie, comme en Europe, tout le monde à plus d’esprit l’un que l’autre.

C’est le sens commun qui parle par la bouche de la belle Minhanga. Que j’aille en France, le sens commun me répondra que l’école militaire Belge n’a jamais existé. Si je vais à Londres, le sens commun ne daignera même pas me répondre ; le sens commun parle, parle, parle d’un côté, il se tait dans un autre pays, mais c’est toujours le sens commun qui nous condamne également. Cet arrêt est sans appel : Les faits dont les Belges disposent ne sont pas des faits. Quel malheur pour les Belges ! Quel coup de foudre pour les faits !

Irai-je en Italie, en Espagne ? Ferai-je le tour du monde ? Même accueil de la part des examinateurs brevetés pour empêcher un ignorant de se faufiler dans les rangs des maîtres explicateurs ; partout on me refusera un numéro dans cette hiérarchie ; on ne me permettra pas même de m’asseoir sur le dernier échelon, pas plus en Afrique qu’en Asie ; à moins que je ne tombe en route chez quelque peuple barbare, non encore perfectionné par ce que nous appelons gravement « l’organisation de l’instruction » ; ils ne savent pas, ces incivilisés, que cet art est le premier de tous, à ce que dit la Revue, qui dit aussi que ce bel art est encore dans l’enfance à Paris au XIXème siècle.

Ces idiots (je veux dire les barbares) ne connaissent point Paris, et je ne leur en parlerai pas ; autrement je suis sûr qu’ils voteraient aussitôt un budget pour une université explicatrice. J’aurai beau leur dire que les Grecs et les Romains n’avaient pas de Grand-Maître et que, sans université organisée, cela n’allait pas mal, les barbares me répliqueraient qu’Anytus et Melytus ont signalé dès lors la nécessité d’une organisation qui règle
1° qu’il faut expliquer

2° ce qu’on expliquera
3° comment on expliquera
Sans ces précautions, ajouteraient mes sauvages, vous voyez bien que
1° nos cordonniers pourraient mettre « Enseignement Universel » autour de la botte de leurs enseignes, comme cela se faisait à Rome et à Athènes faute d’une organisation prévoyante
2° que le tailleur pourra expliquer les surfaces développables, sans examen préalable, comme on l’a vu à Rome.
3° enfin que les vieilles explications se transmettront, d’âge en âge, au grand détriment des explications perfectionnées, comme à Athènes.

Je me garderais bien de dire à ces gens-là : Ingrats ! J’ai entrepris le tour du monde pour votre bien

- Fou que tu es, sot ! imposteur ! est-ce que le sens commun ne dit pas à tout les peuples que la terre n’a pas de tour ? Va-t-en faiseur de tours ! Va-t-en explicateur qui n’explique rien ! retourne à Paris, tu leur diras que nous ne donnons pas plus dans ta méthode, dans ta route des sciences, que dans ton tour du monde. Mais Messieurs les barbares ! les parisiens vous valent bien, et il croient déjà au tour du monde ; vous finirez comme eux par y croire !

- Jamais ! les parisiens n’ont pas le sens commun.

- Il n’est donc pas commun ce sens commun, messieurs les barbares ! écoutez-moi, ô respectables barbares ! je n’ai pas le projet de vous insulter ; vous croyez que vous avez plus de sens commun que les parisiens, cette opinion n’a rien de répréhensible ; c’est votre idée, je viens seulement, en faisant ce que j’appelle le tour du monde (excusez cette façon de parler de nous autres), je viens vous donner des nouvelles de mon pays. Les hommes n’y sont peut-être pas si bêtes que vous (le) pensez ; j’en ai connu qui parlent presque aussi bien que ce monsieur que je vois là-bas, et qui me montre sa massue d’un air qui m’effraierait, si le chef n’était pas là pour me protéger.

Oui, barbares ! tous les peuples ont la même intelligence.

Ce présent que Dieu leur a fait ne doit pas leur donner des sentiments d’orgueil. Un bienfait ne doit nous inspirer qu’une respectueuse reconnaissance. Pourquoi nous vanter de ce qui nous a été donné ? Quel mérite y a t il a recevoir ? quand (bien) même vous auriez plus reçu que mes compatriotes (je vous supplie de me permettre de ne pas le croire), il n’y aurait pas de quoi vous en vanter.

Si mes compatriotes étaient là, ils vous diraient qu’ils croient, comme moi, que la vanité est fille de l’erreur, et que celui s’admire, même tout bas, en se comparant à son semblable, fait une sottise qui déposerait contre sa raison, et qui rétablirait l’équilibre intellectuel à l’instant même, s’il pouvait être rompu par nos sottises.

Nous croyons que les actions et les discours des hommes ne prouvent rien contre leur intelligence. La raison dit à tous ce qu’il faut faire, voilà l’égalité intellectuelle. Quelquefois, nous écoutons la raison, le plus souvent, nous n’en tenons (pas) compte ; mais elle ne change pas pour cela. Par exemple, ce grand monsieur barbare que je vous ai montré tout à l’heure, brandissant sa massue, ne prouvera jamais rien à coup de massue.

Voilà ce qu’on croit par toute la terre, voilà le sens commun. Cela ne changera point la mode des massues ; mais la raison dira toujours, une massue ne peut pas tuer un fait.

Je vous remercie, peuple barbare, d’avoir eu la bonté de m’écouter si longtemps. Vous n’avez pas plus d’intelligence qu’un autre peuple, mais aucun peuple n’en a plus que vous, puisque vous ne croyez pas aux décisions sans réplique de la massue. Je pars.

Me voilà parti. Arrivé en Chine, les mandarins me rient au nez. Je pars encore et je me dis en route : peines perdues ! sophismes inutiles ! tu es venu trop tard, mon ami, le genre humain est trop malin de nos jours pour donner dans ces faits là, il fallait venir quand il croyait sur parole. Il trop tard, reste en place et tais-toi.

Voilà ce qui arriverait si je voulais me faire maître d’enseignement universel sur le globe terrestre

- Sir commissaire ! je voudrais enseigner les mathématiques.

- Savoir vous le anglais ?

- Non monsieur le commissaire.

- C’est égal, moi parler français ; savoir vous mathématiques ?

- Non sir commissaire.

- Comment vous pas savoir mathématiques et vous vouloir enseigner mathématiques ?

- Avec votre permission sir commissaire.

- Je peux pas permettre, si vous savoir pas je dois examiner si vous maître capable.

- Sir commissaire, je suis capable de faire ce que j’ai fait.

- Vous fou, pauvre diable ! voila une guinée pour aller.

- Mais sir commissaire c’est l’enseignement universel.

- Universel enseignement !

- Yes sir !

- Ah ! Ah ! Allez ! Allez !

- If you please sir ! ..

- John ! que il aille toute suite, toute suite. Out , out !

- Je m’en vais Jean, mon ami.

- Out, out !

- Je ne peux pas descendre plus vite, mon bon ami.

- Out, out !

Me voilà enfin dans la rue. J’aime pourtant mieux « out ! out ! » que la massue du barbare ; mais c’est le même raisonnement ; tous les hommes ont une intelligence égale.

J’ai vu partout les mêmes prétentions à la supériorité intellectuelle, de peuple à peuple, de province à province, de ville à ville, de coterie à coterie, d’homme à homme, de partie du monde à partie du monde ; les fourmilières d’êtres intelligents se disputeraient la palme du génie, de planète à planète ; ceux de la terre se moqueraient de ceux de la lune, s’ils pouvaient en être entendus. Etablissez des communications entre les mondes, entre les systèmes de mondes et voilà la guerre allumée par le mépris réciproque des intelligences.

Chaque globe, cependant, privé de ces occasions de dispute, roule isolément dans l’espace, et les habitans ne peuvent malheureusement briller que sur des petits morceaux de boue que Dieu a jeté, par ci par là, autour de quelques soleils, qui éclairent la petite comédie de ces petits acteurs qui se moquent les uns des autres.

S’il y avait des hommes dans la lune, je parie qu’ils diraient des hommes de la terre ; les Allemands sont lourds ; les Français légers, etc., etc. ; les lunatiques ont plus d’intelligence que les terrestres.

Par Joseph Jacotot - Publié dans : Enseignement Universel Mathématiques
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Vendredi 5 janvier 2007 5 05 /01 /2007 17:49

Vous aurez beau débiter ces savantes réflexions ; vous répéterez encore longtemps ces raisonnemens académiques, la peste ou le bienfait s’étendra peu à peu dans les familles ; les Belges diront à leurs voisins : Le fait est là. La contagion gagne dans notre royaume ; c’est l’école normale qui nous a pervertis. Tous ceux qui ont été envoyés à ce foyer de corruption ont été séduits les uns après les autres, comme par enchantement, et si l’enseignement universel est une erreur, cette erreur est une sorcellerie ; quiconque se trouve sous le charme est bientôt transformé. Si ces disciples là disent vrai, ils opèrent ce que nous avons appelé des miracles, ce que nous avons déclaré impossible, ce que le consentement unanime nomme absurde ; en un mot, cette transformation de tous est un fait inexplicable, si vous le voulez, mais c’est un fait.

De plus, faites attention à mon dilemme, peuples, s’il vous plaît. Cette transformation donc prouve de deux choses l’une : ou bien l’abrutissement de tous les disciples à qui j’ai eu le talent de fasciner les yeux, ou bien l’abrutissement du genre humain qui se laisse enfariner par les explicateurs dont il ne se passera jamais. Prenez le parti que vous voudrez, cela m’est égal ; pourvu qu’une famille de chez vous profite du fait de l’école normale Belge, il ne m’en faut pas davantage.

Philosophes ! philanthropes de toutes les nations ! vous tous, amis des hommes, qui ne spéculez point sur l’ignorance ! que ceux d’entre vous qui ne connaissent pas les faits s’en informent, s’ils ne veulent point encourir le reproche d’avoir un jour soutenu, par leur silence, les prétentions de l’aristocratie intellectuelle ; les autres ne méritent point le nom qu’ils usurpent d’amis de la propagation des lumières.

Mais j’ai bien peur qu’on ne profite jamais du bienfait de l’enseignement universel. Mon fils aîné est venu de France dans l’intention de former dans la Belgique un établissement de l’enseignement universel ; le préjugé des maîtres explicateurs s’y oppose ; le préjugé de la nécessité de la science du maître, ce préjugé qui a dicté, dès le principe, les articles du Journal de Paris, de la Quotidienne et de la Gazette, ce préjugé règne encore dans la Belgique, malgré toutes les expériences mille fois répétées, mille fois vérifiées, les écoles explicatrices de la Belgique se peuples d’élèves auxquels on a rien expliqué, le roi, dont toute l’Europe admire la persévérance, quand il s’agit de faire le bien, le roi fonde une école où les militaires sont instruits sans explications ; ce grand exemple ne convertit personne, et les vieux principes de la Gazette de France sont les régulateurs de la Belgique.
Les libéraux eux-mêmes sont esclaves de la Gazette en ce cas ; quel perfectionnement ! les hommes de toutes couleur politique, comme de toute couleur de peau, sont d’accord avec la Gazette ; les blancs, les noirs, les Parisiens, les Londriens diront que les faits que nous citons ne sont pas des faits
.

Par Joseph Jacotot - Publié dans : Enseignement Universel Mathématiques
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Vendredi 5 janvier 2007 5 05 /01 /2007 17:12


______________

Sa Majesté le Roi des Pays-Bas désirait faire jouir les Belges du bienfait de l’émancipation intellectuelle, d’après le rapport de m. Kinker, choisi par le Roi lui-même pour en examiner les résultats.

Son Altesse Royale le Prince Frédérik des Pays-Bas secondait, de tous ses efforts, les intentions bienfaisantes du Roi.

Je savais, moi, que l’essai ne réussirait point dans l’ordre social ; mais j’avais tant d’obligation au Roi, que je n’aurais pas pu, sans ingratitude, me refuser au service qui m’était demandé.

J’ai donc saisi le sceptre des maîtres explicateurs, et j’ai essayé de le briser pour l’honneur de l’intelligence humaine avilie.

Cependant un nouveau colosse explicateur s’élève à Bréda sur les ruines de l’enseignement universel.

Belges ! Je vous prends à témoin ! dites aux autres nations si je n’ai pas tout fait pour l’émancipation intellectuelle.

Je ne devais pas réussir, mais je n’ai rien à me reprocher, ma dette est payée.

Pères de famille de tous les pays ! je vous indique un sentier que vous ne connaissiez point. Conduisez vous-mêmes vos enfans au travers de cette forêt de barrières scientifiques qu’il faut payer à chaque pas.
Apprenez que l’Enseignement universel a supprimé cet impôt en faveur des pauvres ; les Belges vous diront s’il est bien vrai qu’il ne tient qu’à vous de profiter de ce bienfait de l’émancipation intellectuelle ; ils vous raconteront comment l’école normale a été un sujet de scandale pour les savans, un sujet d’effroi pour les explicateurs.


Une école où les maîtres ne disent rien ! Peuples étrangers ! je vous le prédis, vous n’y comprendrez rien ; on vous dira que le fait est vrai et vous croirez qu’il est faux, par la raison sans réplique que vos savans l’auraient deviné : notre nation saurait cela, or notre nation ne le sait pas, donc, si on pouvait apprendre sans maîtres explicateurs, si on pouvait enseigner ce que l’on ignore mieux que les maîtres explicateurs, il y a longtemps que, dans notre capitale, nos savans, nos professeurs nous auraient révélé ce secret.
Par Joseph Jacotot - Publié dans : Enseignement Universel Mathématiques
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Jeudi 4 janvier 2007 4 04 /01 /2007 18:58

Les Savans disent qu’il y a une grammaire générale ; toutes les langues ont donc des points de comparaison.

J’ai été dans ma jeunesse, nommé professeur de la méthode des sciences.

Le législateur croyait donc ce jour-là que toutes les sciences se ressemblent ; or les livres de sciences sont des produits de l’industrie humaine ; en un mot, étudiez l’ambitieux ou le menuisier, ou le pianiste ou le géomètre, vous ne verrez qu’un seul et même art dans des circonstances différentes.

« Tout est dans tout, rien n’est dans rien » .

Quand nous disons qu’on peut apprendre à écrire en français aussi bien que les meilleurs écrivains, avez-vous entendu les railleries ?

Quand j’ai annoncé que l’on peut apprendre toutes les langues, même les savantes (comme on dit) sans explications, avez-vous entendu les injures ?

Quand j’ai dit qu’il en était de même pour le dessin, la musique, les mathématiques etc., avez-vous entendu les rugissemens ?

Maintenant que tout cela est fait, comprenez-vous ce morne silence ? ce silence farouche depuis quelques temps ?

Si j’ajoutais que l’on peut tout par la volonté, que Démosthène, ayant voulu ne pas bégayer, a cessé d’être bègue, entendez-vous les éclats de rire ?

Je ne ferais pourtant que copier Haller, mais qui sait lire ?

Tout cela se peut, animae imperio dit Haller, mais il n’est pas permis de le répéter.

Entendez-vous les clameurs ?

Je n’oserai donc plus rien dire !

Logiciens ! logiciens anglais ! logiciens française et autres ! à vous autres la parole. Voilà une belle thèse pour tous les logiciens du globe ! Je vous la recommande, conducteurs des intelligences ! ayez-en soin.
Vous en avez soutenu, de temps en temps, d’aussi absurdes ; et puisque les peuples sont nés pour la longe que vous tenez, puisqu’ils veulent des explications que vous leur donnez, expliquez-leur, je vous en prie, comment il pourrait se faire ; dans quel sens et jusqu’à quel point il pourrait être vrai que chaque être individuel, qu’on appelle homme, n’eût pas besoin d’un autre homme pour être homme, c’est-à-dire pour penser.

Développez ce paradoxe, présentez le sous toutes les formes voulues par les règlemens d’Aristote. Vous devez être las de réciter toujours les mêmes vérités, que vous savez par coeur à force de répétition. Il n’y a pas de mérite à vous à soutenir l’évidente inégalité des intelligences. Un peu de sophisme pour changer ; cela réveillera vos endormis, cela dégourdira, cela fera sautiller vos entravés.

Dites aux peuples que vous avez découvert une vérité nouvelle ; ne parlez pas de moi, ou bien mettez quelques restrictions raisonnables à ce que je dis. Tempérez mes exagérations par quelques uns de ces distinguo que savez trouvez si à propos ; perfectionnez mon hypothèse, ajoutez un tourbillon de plus, je m’en rapporte à vous.

La masse a toujours cru tout ce que vous avez expliqué. N’ayez pas peur ; si vous voulez lui expliquer qu’elle n’a pas besoin de vos explications, elle vous croira tout de même.

Cependant ceci mérite réflexion, vous aurez doté le XIXe siècle d’une théorie philosophique qui lui fera un nom et à vous aussi.

Je sais que votre compagnie d’assurances idéales ne peut contracter un engagement que pour un terme plus ou moins long, suivant l’espèce de l’opinion assurée, laquelle finit par faire naufrage malgré l’assurance, et se dépose, tôt ou tard, avec les autres, dans la fange de l’océan scientifique.

Je sais que si vos successeurs en logique veulent expliquer le contraire, il ne tiendra qu’à eux. Mais cela ne portera nulle atteinte à votre gloire. La masse vous aura crus ; la masse croira vos successeurs, et dira : Ce n’est pas la faute de la logique, c’est probablement la vérité qui a changé d’avis.

Assurez moi donc contre le genre humain, genre savant ! Je vous en conjure !

Par Joseph Jacotot - Publié dans : Enseignement Universel Mathématiques
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Jeudi 4 janvier 2007 4 04 /01 /2007 18:01
Télémaque, conduit par Minerve, sous la figure de Mentor, est jeté par une tempête dans l'île de Calypso. Cette déesse, inconsolable du départ d'Ulysse, fait au fils de ce héros l'accueil le plus favorable, et, concevant aussitôt pour lui une violente passion, elle lui offre l'immortalité, s'il veut demeurer avec elle. Pressé par Calypso de faire le récit de ses aventures, il lui raconte son voyage à Pylos et à Lacédémone, son naufrage sur la côte de Sicile, le danger qu'il y courut d'être immolé aux mânes d'Anchise, le secours que Mentor et lui donnèrent à Aceste, roi de cette contrée, dans une incursion de Barbares, et la reconnaissance que ce prince leur en témoigna, en leur donnant un vaisseau phénicien pour retourner dans leur pays.
Par Joseph Jacotot - Publié dans : Texte du Télémaque de Fénelon
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Mercredi 3 janvier 2007 3 03 /01 /2007 10:13
(les lettres qui débutent l'ouvrage sont laissée un peu en suspend. Je pense, peut-être à tort ? Que le lecteur avide de connaître l'oeuvre de Joseph Jacotot souhaite entrer un peu dans le vif du sujet et passe donc à la suite du dialogue de l'auteur avec ses élèves.
Ce que sous-entend "VOILA LE FAIT" se trouve donc dans ces courriers qui mettent en évidence, du point de vue de l'inventeur de la méthode, la difficulté à mettre en place un enseignement incompatible avec les théories et lois qui régissent l'intelligence de l'homme.
)


VOILA LE FAIT



Voilà le fait, mes chers disciples. Croirez-vous maintenant à mes paroles ?

L’émancipation intellectuelle n’est point à l’usage d’un ordre social.

Où trouverez-vous un meilleur roi ?

Quel est le peuple plus avide d’instruction que les Belges ? Dans quel pays les institutions sont-elles plus libérales ? Chez quelle nation la voix de la philosophie sera-t-elle écoutée plus favorablement ?

Or, vous savez que les peuples se ressemblent comme les individus ; même nature, même intelligence et même prétention à la supériorité intellectuelle.

Renoncez donc au projet ridicule de réformer le genre humain. Par toute la terre le préjugé de l’inégalité des intelligences a présidé à la rédaction des lois sur l’instruction. Partout le préjugé de la nécessité de la science dans le maître a dicté ses réglemens.

J’ignore le hollandais : vous savez que mes les élèves l’apprennent mieux et plus vite qu’avec les professeurs les plus instruits du royaume ; eh bien ! si je demandais un diplôme, les dépositaires de l’autorité me le refuseraient. Il devraient même me le refuser ; autrement ils manqueraient à leur devoir ; ils violeraient les règlemens.

C’est pour obéir à leur devoir que les fonctionnaires se sont opposés, avec une ardeur (énergie) toujours croissante, à la propagation du bienfait.

Sa Majesté désire cette propagation. Sa Majesté me l’a dit, mais la loi, mais les préjugés qui l’on dictée s’y opposent. Si j’étais chef de l’instruction publique quelque part, et si j’avais le préjugé des explications, je poursuivrais, je persécuterais, je tourmenterais les maîtres ignorans, je les forcerais à subir des examens, sachant bien qu’ils en sont incapables, j’agirais enfin au nom de la loi et je la ferais exécuter jusqu’à ce qu’elle soit rapportée.

Telle a été, telle devait être la conduite des autorités dans le royaume des Pays-Bas.

Je combats leurs préjugés, mais je ne désapprouve pas leur conduite que j’ai dû faire connaître au roi qui m’interrogeait.

Pour dégager ces fonctionnaires de leur devoir, dont l’accomplissement nuisait nécessairement à la propagation désirée, il eût donc fallu, avant tout, changer les lois.

D’un autre côté, où trouverez-vous, sur toute la terre, un prince assez imprudent pour faire une loi (sur) de l’égalité des intelligences ?

Quelle clameur ! Les entendez-vous ? Cela est impossible et pourtant cela est nécessaire. Jugez si j’avais raison de dire : L’établissement de l’enseignement universel est impossible avec les lois existantes ; donc impossible dans l’ordre social qui ne peut point changer ces lois. On ne peut que rendre les établissemens existans mille fois plus utiles qu’ils ne le sont, comme je l’ai dit dans mon premier volume. Croyez-moi donc ; laissez les chimères et faites du bien aux individus.

Dès que votre élève saura Télémaque, par exemple, qu’il vous montre (en parlant) l’art de Fénelon dans la composition de cet ouvrage.

Qu’il y rapporte (en parlant) les autres productions de l’art en littérature, par exemple les tragédies, etc. Que l’élève fasse voir (en parlant) si l’artiste n’est pas toujours dirigé par le même esprit, quels que soient sont but et ses moyens, quels que soient les faits et les circonstances où il se trouve.

L’élève ayant une légère idée des livres de littérature, étudiera un livre de sciences ; il vous montrera que ces livres, comme les autres, sont des ouvrages d’art ; il fera voir, en parlant et en écrivant, comment dans ces livres, il s’agit toujours ou de raconter exactement des faits, ou de les rapporter les uns aux autres, ce qu’on appelle expliquer ; l’élève montrera (qu’il s’agit du) que c’est le même art que celui de Fénelon.

Votre élève étudiera donc les livres de sciences, comme toute autre production de l’art humain.

Vérifiez, direz-vous, si les faits sont exactement écrits dans la langue de convention du savant. Vérifiez l’explication, car l’explication est l’ouvrage d’un homme, les faits viennent d’une autre main.

Si le public n’est pas capable de faire ce que je dis, toutes les préfaces de tous les livres, où l’on se soumet modestement au jugement du public, sont des monumens de folie, ou de bassesse, ou d’imposture.

Tel est le but de l'exercice Tout est dans tout.

Par Joseph Jacotot - Publié dans : Enseignement Universel Mathématiques
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Samedi 30 décembre 2006 6 30 /12 /2006 18:50

A monsieur l’administrateur pour l’instruction publique, les Sciences et les Arts.


Monsieur l’Administrateur,


Je m’empresse de répondre à la seconde lettre que vous me faites l’honneur de m’écrire en date du 18 Novembre 1826.

Si c’est en qualité d’administrateur et d’ami des sciences que vous me faites l’honneur de m’écrire, je vous prie d’observer que je n’ai jamais désiré établir l’enseignement universel ; je l’ai déclaré plus d’une fois dans mes écrits.

L’enseignement pur n’est à mes yeux qu’un bienfait pour les pères de famille qui sont ruinés par les dépenses exorbitantes qu’occasionne la vieille méthode.

J’ai dit que l’enseignement universel pourrait être cependant très utile, même dans l’ordre social, mais je n’oserais jamais le proposer à aucun gouvernement européen, tant la vieille méthode a jeté de profondes racines dans le vieux monde.

J’ai donné à entendre que je ne me refuserais cependant jamais à aider de mes conseils une société qui les réclamerait et qui voudrait disposer de ma bonne volonté à cette égard, avec une confiance pleine, entière, sans réserve, et sans aucune explication préliminaire, même sur les subsides dont vous me parlez, enfin, sans autre garantie que celle qu’aurait donné au Souverain la connaissance des faits et de mon caractère.

Si donc, monsieur l’administrateur, c’est par pur zèle pour le progrès des sciences que vous me demandez des renseignemens, je crains, d’après tout ce qui s’est passé, est même, d’après les précautions auxquelles votre devoir vous oblige, que vous n’attachiez point à l’établissement de l’enseignement universel, toute l’importance que j’y attache moi-même d’après mes préventions d’inventeur.

Je pense qu’il serait impossible que nous nous entendissions à ce sujet, et je me suis fait une loi, comme vous avez pu le voir dans mes écrits, de ne faire aucune tentative à cet égard envers quelque gouvernement qu’il soit.

Mais si sa Majesté, à qui je dois tant, désire quelque chose de moi, je suis sous sa main ; qu’Elle dispose à son gré ; je me trouverais trop heureux de renoncer à mes propres opinions pour Lui plaire. Il suffit, mais il est nécessaire que je sache, de la bouche même de sa Majesté, que c’est pour Elle, et par Elle que je dois agir.

J'ai l'honneur, etc.

Par Joseph Jacotot - Publié dans : Enseignement Universel Mathématiques (lettres)
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Samedi 30 décembre 2006 6 30 /12 /2006 18:38

Bruxelles, le 18 novembre 1826.


Par votre lettre du 16 novembre  dernier, vous avez bien voulu me répondre que, pour appliquer votre méthode d’enseignement universel à l’étude de la langue nationale dans les provinces wallonnes, il faudrait que vous fussiez chargé d’organiser l’enseignement susdit d’après votre méthode est sans aucune autre espèce d’intervention étrangère, et que vous seriez prêt à faire tout ce qui plaira à Sa Majesté de vous ordonner.

Je vous prie par conséquent, de me vouloir indiquer, en entrant dans quelque développement, de quelle manière vous désireriez établir l’enseignement dont il s’agit, en y ajoutant des renseignements sur les subsides que, d’après votre opinion, cet établissement exigerait du gouvernement.

L’administrateur pour l’instruction publique, les sciences et les arts,


Signé VAN EWYCK
Par Joseph Jacotot - Publié dans : Enseignement Universel Mathématiques (lettres)
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Samedi 30 décembre 2006 6 30 /12 /2006 18:25

A M. l’administrateur de l’instruction publique, des sciences et des arts.

Monsieur l’Administrateur,

Je m’empresse de répondre à la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire en date du 11 de ce mois, et que je reçois à l’instant.


Vous me faites l’honneur de me dire, monsieur l’administrateur, que, d’après les rapports parvenus au département de l’intérieur, je croirais ma méthode très propre à répandre la connaissance de la langue nationale dans les provinces wallonnes ; j’ai l’honneur de vous faire observer que ma méthode serait également avantageuse pour l’enseignement de la langue nationale dans les provinces hollandaises, ainsi que pour l’enseignement de quelques parties que ce soit dans les sciences et les arts, puisqu’elle est universelle.

Vous me faites l’honneur de me demander ensuite « quelle serait, à votre opinion, la voie la plus facile et la moins dispendieuse pour appliquer votre méthode d’enseignement à une étude plus générale de la langue nationale dans lesdites provinces ; vous m’obligerez, en me répondant, de m’indiquer en même temps, de quelle manière vous pourriez coopérer à établir l’enseignement dont il s’agit et d’en diriger la marche. »

J’ai l’honneur de répondre à cette demande, qu’il faudrait, pour que je pusse seconder, autant qu’il est en moi, et comme la reconnaissance m’en fait le devoir, les intentions bienfaisantes de Sa Majesté, que je fusse chargé d’organiser l’enseignement dont il s’agit, d’après ma méthode et sans aucune espèce d’intervention étrangère.

M. KINKER, commissaire de Sa Majesté, pour vérifier les résultats de l’enseignement universel, a reconnu la nécessité de cette condition, pour assurer le succès de la méthode.

Cependant, je suis tout prêt à faire tout de qu’il plaira à Sa Majesté de m’ordonner.


J’ai l’honneur, etc.


Louvain, le 16 novembre 1826

Par Joseph Jacotot - Publié dans : Enseignement Universel Mathématiques (lettres)
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