Mes chers disciples.
Il y a dix ans qu'on sait faire, dans la Belgique, un citoyen académique à peu de frais.
C'était déjà un grand bienfait pour les pauvres pères de famille, puisque, par toute la terre, c'est encore la mode de croire à la valeur d'un citoyen académique, d'un candidat ou d'un docteur universitaire.
Ces niaiseries abrutissantes et dispendieuses dureront autant que le monde.
Vous venez, mes chers disciples, d’appliquer notre méthode aux mathématiques. C’est un second bienfait dont les pères de famille vous seront redevables.
Vous avez formé des sous-lieutenans en quelques mois. Il est vrai.
Mais s’obstiner à obtenir d’aussi chétifs résultats que ceux des écoles européennes, tant civiles que militaires, c’est gâter l’enseignement universel.
Que la société profite de vos expériences et s’en contente, cela me fera plaisir, vous vous rendrez utiles à l’état.
Cependant n’oubliez jamais que vous avez vu des résultats d’un ordre bien supérieur à ceux que vous avez obtenus et auxquels vous serez réduits.
Profitez donc de l’émancipation intellectuelle pour vous et pour vos enfans. Aidez les pauvres.
Mais bornez-vous à faire pour votre pays, des sous-lieutenans et des citoyens académiques.
Vous n’avez plus besoin de moi pour marcher dans cette ornière.
Votre ami.
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A MM. LES CADETS
ET SOUS-OFFICIERS
DE L’ECOLE NORMALE
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Je vous félicite, mes enfans, d’avoir satisfait aux question de vos examinateurs. Vous avez été témoins de leur étonnement quand vous leur avez dit : nous avons appris sans explications.
Or, mes enfans, on ne peut pas étonner un homme sans l’irriter. Ce mal est sans remède et vous vous êtes perdus, dans son esprit, dès qu’il a prononcé, dans la discussion, le fameux je ne comprends pas. Je ne comprends pas est une déclaration de guerre, contre une nouveauté. C’est l’ultimatum de la science du jour.
Vous allez remplir un état distingué dans le monde. Il vous reste une longue carrière à parcourir ; vous aurez plus d’une occasion de mettre à profit ma dernière leçon ; gravez la dans votre mémoire.
Il y a des hommes de bonne foi ; mais ils sont rares. De plus, ils sont presque tous indifférens à la question. Je ne comprends pas, dans leur bouche signifie : « peu importe ». Vous savez que
les précepteurs de Leurs Altesses Royales m’ont dit : « nous ne comprenons pas », lorsqu’ils se sont présentés devant moi, à l’école normale, par ordre supérieur. Vous savez aussi, d’après ce qu’on a écrit officiellement, qu’ils ont pourtant rendu compte au Prince, en disant qu’ils m’avaient très bien compris. Or, un des précepteurs, dont il s’agit, est mathématicien et l’autre littérateur.
L’arrêt qu’ils ont rendu, contre l’enseignement universel, a transpiré et la gazette vous a appris que vous preniez, à l’école normale, les leçons d’un escroc. La gazette a cru bien faire en vous prévenant de vous tenir sur vos gardes. MM. Les précepteurs n’ont pas compris, que pour répondre à la confiance d’un auguste personnage, je devais dire qu’ils n’ont pas les dispositions convenables pour l’enseignement universel qu’on me demandait.
Voilà, mes enfans, ce que signifie ce vieux mot de proscription, ce mot de persécution : je ne comprends pas. Soyez de bonne foi, vous-même ; n’avez-vous pas dit, comme tout le monde : je ne comprends pas ; et sans cette patience inaltérable qui a soutenu mon dévouement jusqu’à la fin de vos études, vous diriez encore aujourd’hui avec ceux qui vous ont examiné : « je ne comprends pas. »
Ainsi, mes enfans, soyez tolérants et apprenez à pardonner une faute que vous avez tous commise , sans en excepter un seul. Quand je vous ai dit : apprenez quelque chose et rapportez-y tout le reste, d’après ce principe : tous les hommes ont une égale intelligence. N’avez-vous pas été étonnés comme vos examinateurs ? N’avez-vous pas fait les même exclamations ? N’avez-vous pas souri malignement comme eux ?
Et pourtant, mes enfans, vous étiez bien moins excusables qu’eux. Vous étiez ignorans ; ils sont instruits.
Quand on ne sait rien, il n’est pas très méritoire de pensez qu’il y a peut-être quelque chose à apprendre. Mais, quand on sait ce qui a été dit, croire qu’il reste encore quelque chose à dire, est un effort au dessus de notre orgueil.
Quand vous avez commencé à voir que tout le monde peut apprendre quelque chose, vous ne compreniez pas du tout ce que veut dire : y rapporter tout le reste : quand je vous ai fait violence pour faire des compositions mathématiques, me compreniez-vous ? N’a-t-il pas fallu mon courage pour vous forcer à vous montrer mathématiciens ? Ne vous refusiez-vous pas d’abord au bienfait de l’émancipation intellectuelle ? Ne croyiez-vous pas, tous, comme le troupeau qu’on appelle genre humain, destiné à paître, dans les science, sous la houlette d’un maître explicateur ?
Souffrez, mes amis, que je vous rappelle ces jours de honte. En vain j’élevais ma voix, ma parole retentissait au milieu d’un morne silence ; en vain je cherchais à réchauffer vos âmes engourdies par les leçons d’incapacité que vous
aviez reçues dans vos écoles ; vous m’écoutiez d’un air distrait, et sans m’entendre.
Plusieurs même ne comprenant pas le français, seraient resté étrangers à tout cela, si je n’avais pas formé parmi vous, des interprètes, pour les introduire dans l’enseignement universel.
C’est donc, vous le savez bien, qu’à force de rames, que j’ai pu vous faire aborder, malgré vous, sur cette terre inhabitée. Ne cherchiez vous point partout des explications que MM. les officiers vous refusez sans cesse ? Que ne devez vous point à leur persévérance à seconder mes efforts ? Ils fesaient, en vous, leurs premiers essais d’une méthode nouvelle, pour eux comme pour ceux qui vous ont examiné. N’est ce pas leur docilité, leur fermeté qui vous a donné l’exemple ?
Eh ! bien, mes chers élèves, s’il a fallu tout cela, je ne dis pas pour vous faire sous-lieutenans (c’est trop peu de chose) ; mais pour vous rendre capables de tout apprendre et de tout enseigner, c’est à dire pour vous relever à la dignité d’homme dont vous étiez déchus, jugez combien sont excusables ceux qui s’obstinent à diriger l’instruction sans savoir ce que peut un homme, sans connaître eux-mêmes toute l’étendue de leur propre capacité. Ils disent qu’il faut mener l’homme à la lisière, mais ils le pensent, ils croient qu’ils en ont besoin pour eux-mêmes. Cet aveuglement a quelque chose de respectable ; il y a dans leur discours, une sincérité qui impose ; et,
s’il était vrai qu’ils sont incapables d’enseigner ce qu’ils ignorent, vous subiriez la même incapacité, car tous les hommes ont la même intelligence. Ecoutez donc patiemment tout ce que vous aurez à entendre de dur, d’ironique, de grossier même ; faites comme moi ; j’ai gardé, près de trois mois, l’insulte officielle (le soi-disant enseignement universel) ; je n’ai rien dit jusqu’à ce que j’eusse atteint mon but. Je voulais, avant tout, tenir la promesse que j’avais faite. Mais, après avoir donné des preuves de ma longanimité, j’ai voulu mettre un terme à ces indécences, pour l’honneur même de la confiance accordée. Je me suis donc sacrifié au vain espoir de réparer l’insulte ; l’enseignement universel est un bienfait ; il ne doit nuire à personne.
Mais il ne vous est pas possible, comme à moi, de désigner l’époque où il ne vous conviendrait plus de souffrir l’insulte et le mépris ; dans votre position sociale, vous devez aller toujours, et toujours, sans murmurer ; ne dites point que la terre tourne, si vous aigrissez un chef en le soutenant ; buvez le calice jusqu’à la lie. Vous ne pouvez pas me prendre en cela pour exemple ; je n’avais, moi, qu’une promesse à tenir, et je l’ai tenue. Je n’avais contracté que des obligations temporaires, et je les ai exécutées au milieu des huées officielles.
Mais vous, mes enfans, contentez-vous de faire
le bien sans qu’on le sache ; montrez à un pauvre père ignorant, ce qu’il faut faire pour instruire sa famille ; apprenez-lui le bienfait de l’émanci-pation intellectuelle ; recommandez-lui surtout d’y travailler en cachette ; mille savans viendraient aussitôt le troubler et lui donner des incertitudes, ou même lui susciter des obstacles ; mais pas un ne se présentera pour donner des leçons qu’il ne peut pas payer.
Cachez vos bienfaits, comme on cache une action qui peut nous attirer quelque réprimande.
L’homme le plus ignorant peut mettre Télémaque, par exemple, entre les mains de son fils. Je suppose qu’il ait appris à lire avec lui par notre méthode.
Il peut exiger que son fils sache par coeur, à six ans, le premier livre.
Il peut le lui faire réciter tous les jours.
Il peut exiger que son fils lui dise ce qu’il a compris chaque jour ; quelle est la phrase qu’il a regardé et ce qu’il en pense.
Il n’est pas nécessaire de faire à l’élève une question plutôt qu’une autre.
Il n’est même pas nécessaire de faire des questions autres que celle-ci : qu’avez-vous remarqué ?
Enfin il n’est pas nécessaire que l’enfant ait bien vu, ni qu’il ait fait une remarque judicieuse.
Il est nécessaire, mais il suffit, qu’un père fasse réciter le premier livre, chaque jour à son fils.
Il est nécessaire, mais il suffit, que le père fixe l’attention de l’élève sur ce qu’il récite chaque jour, par cette question , à la porté de tout le monde : « qu’avez-vous remarqué ? »
Tout père qui aura la patience de faire ce que je dis, réussira.
L’élève continuera à faire réciter ce livre chaque jour, il finira par le savoir lui-même sans avoir l’intention de l’apprendre, et il demandera sans cesse : « qu’avez-vous remarqué ? »
Puis on fait commencer la lecture du second livre ; et l’on demande : qu’avez-vous lu ? Qu’avez-vous remarqué ? Y a-t-il quelque chose comme cela dans le premier livre ?
Voilà tout.
Ainsi : récitez le premier livre, qu’avez-vous remarqué ? Y a-t-il quelque chose comme cela dans le premier livre ?
Tout père pauvre et ignorant, qui se sent assez d’esprit pour faire ces questions simples, est sûr de réussir, chaque jour, le premier livre et de demander qu’on sache jusqu’aux lettres de chaque mot.
L’enfant a maintenant, je suppose, neuf ans. Il sait toutes les phrases, tous les mots, toutes les lettres de chaque mot. Qu’il commence à écrire, s’il ne l’a pas encore fait.
Le père ne doit pas permettre qu’il y ait aucune faute d’orthographe dans le peu de ligne que l’enfant copiera chaque jour.
L’élève grandit, il a dix ans ; il récite chaque jour le premier livre, il en copie une petite partie chaque jour, sans faute d’orthographe ; et il continue à lire chaque jour dans le livre, et on lui demande sans cesse : « qu’avez-vous lu ? Qu’avez-vous remarqué ? Qu’en pensez-vous ? Y a-t-il quelque chose comme cela le premier livre ? » Puis le père ajoute : eh ! bien, écris ce que tu en penses.
En suivant cette marche si simple, et pour laquelle un père ignorant et pauvre, mais qui a du coeur, n’a besoin que de patience ; l’enfant saura lire, et écrire au moins sans maîtres explicateurs, c’est-à-dire sans argent.
Mais je crois qu’il saura bien autre chose ; essayez et vous verrez.
En conservant toujours les exercices sur Télémaque, l’enfant arrive à onze ans ; le père lui remettra un livre d’arithmétique entre les mains ; il lui fera apprendre le chapitre de la numération, par exemple, et il lui demandera : « qu’as-tu vu ? Que sais-tu ? Qu’as-tu remarqué ? » Et cela toujours en cachette, car s’il vient un savant, il
vous dira : le petit ne peut rien voir, rien savoir, rien remarquer, sans mes explications à tant par jour.
Cependant l’enfant saura et comprendra l’arithmétique à douze ans. Or un enfant de douze ans qui sait cela n’a plus besoin de personne. Le père lui dira de demander à un disciple de l’enseignement universel ce qu’il faut faire pour savoir le latin et le grec, par exemple, à quatorze ans. Et l’enfant le saura, si le père le veut.
Le reste n’a pas besoin d’explications.
Si le père destine son fils à l’industrie ; il lui mettra Dupin, par exemple entre les mains. Et il lui demandera : « Qu’en penses-tu ? Y a-t-il quelque chose comme cela dans Fénelon ? »
Quiconque comprend Fénelon, doit comprendre Dupin et réciproquement.
Ainsi, mes chers élèves, vous voyez que le XIXme siècle se fourvoie comme les autres. Telle est la manie des maîtres explicateurs de tous les tems. Elle change d’objet, mais elle reste toujours la même. Qu’expliquerons-nous ? Se demande-t-on gravement. D’abord il fut décidé qu’on expliquerait les universaux ; malheur à celui qui, ce jour-là, eût dit : « il ne faut pas expliquer les universaux, il faut donner le livre à l’élève et lui demander ce qu’il en pense. »
Aristote avait dit : « les corps tendent vers le centre du monde ; or, ils tendent vers le centre de la terre, donc le centre de la terre est le centre du monde. » On a expliqué cela et réexpliqué cela pendant des siècles, se transmettant d’âge en âge le syllogisme expliqué ; comme dans le jeux innocens, on se dit l’un à l’autre : le petit bonhomme vit encore. J’aurais crié ce jour-là : n’expliquez rien ; dites à l’élève qu’il vous l’explique lui-même.
Cependant le genre humain marchait à sa perfection, comme on dit. L’esprit lui est venu parce que les explicateurs ont expliqué le contraire. Erreur grossière ! prenons un exemple : voilà un homme du monde, un avocat distingué ; est-il réellement plus éclairé que Patru sur le système du monde ? Non sans doute. Patru aurait récité les explications de ses cahiers ; l’avocat d’aujourd’hui répète l’explication qu’il a lue dans les feuilles ; mais ni l’un ni l’autre n’en pensent rien. Il n’y a pas de mal à cela ; ils n’ont pas le tems de s’en occuper. Mais ils en parlent, c’est en cela que consiste leur supériorité sur le confrère dans un salon, et leur dégradation de la qualité d’homme, selon nous. Demandez-leur ce qu’ils pensent d’un docteur universitaire tout frais ? Eh bien ! c’est pourtant leur portrait. Qu’ils jugent par là des belles choses qu’ils débitent, quand il répètent des explications que la mémoire tronque sans qu’on s’en doute et que la réflexion ne saurait redresser.
Je dis, (sans le secours d’aucun maître explicateur) que je ne vois point là de perfectionnement.
J’ajoute qu’il faut être presqu’aussi fou que moi pour chercher à perfectionner un homme. Il n’est que trop vrai que l’homme paraît susceptible d’avilissement et de dégradation ; mais c’est une apparence. Même quand il déraisonne, il conserve la faculté de raisonner. Voilà sa nature ; elle ne peut être ni gâtée, ni perfectionnée pas plus que la conscience. On raisonne souvent mal en parlant, cela est vrai ; mais si je ne suis pas capable de sentir la justesse de vos explications, quand vous me reprenez, vos explication ne m’ont point perfectionné ; et, si j’en suis capable, j’avais donc d’avance un raisonnement sain ; vous auriez donc bien fait de me demander comme je le demanderais à l’avocat : « qu’en penses-tu ? »
Voilà pourquoi, mes chers élèves, je vous dis, à vous qui n’êtes point avocats : « vous pouvez comprendre Fénelon, mais vous ne le comprenez pas ; n’en parlez donc point jusqu’à ce que vous l’ayez regardé. Vous n’avez besoin de personne pour cela. Défiez-vous cependant du préjugé de l'orgueil mathématique. Il n'est pas plus aisé d'être Homère que Newton. Il faut beaucoup d'application d'esprit pour comprendre l'art d'Homère, ainsi que les artifices du langage de Newton.
Quand vous m'entendez parler ainsi, ne répétez point mes paroles, ne les réfutez point avec des lambeaux de préfaces ou de discours académiques ; ne faites point de syllogismes métaphysiques à la mode des explicateurs ; mais vérifiez le fait et dites ce que vous en pensez ; voilà la méthode de l'enseignement universel ; ou bien taisez-vous.
Ne point parler de ce que l'on ignore, dans la crainte de dire une sottise, ou même une vérité, qu'on a point vérifié, c'est être disciple de l'enseignement universel.
Un récent numéro du monde de l'éducation faisait l'éloge d'un monument de la pédagogie, en rupture avec cette défiance de l'homme envers l'homme, et jusqu'à la nature elle-même, qui voit l'école s'organiser autour de l'évaluation (le fameux socle commun est un nouveau prétexte) et de la mesure, abandonnant le lieu de ce merveilleux voyage que peut être pour l'enfant l'apprentissage (de la vie).
Cet éloge de Joseph Jacotot, s'est fait sans citer un seul de ses textes
(voir L'homme qui a lu l'homme qui a lu l'homme qui a lu ... )
L'éternel "Maitre ignorant" de Jacques Rancière était cité par la revue
puis évoqué de "troisième main" par quelqu'un qui avait lu "l'homme qui avait lu..."
Bien évidemment le bouillon servi était alors moins que tiède.
C'est dire s'il est urgent de lire l'adversaire des "maitres explicateurs" dans ses propres mots
même si notre oeil marqué par le politiquement correct n'a plus trop l'habitude de tempérer l'excès des mots si courant dans la langue française non tenue en laisse par la "gente per bene".
Certains s'inquiètent peut-être ?
et si le bateleur se mettait à donner des extraits de ce livre sur ce blog ...?
La réponse est simple, Jacotot était capable de parler de l'enseignement des mathématiques sans avoir à en manier les concepts
tout comme un bon critique littéraire est capable d'évoquer un roman qui l'a enthousiasmer
sans rien dire de l'histoire qui y est contée.
Je pourrais donc donner de larges passage de "L'enseignement universel - mathématiques" sans qu'il soit nécessaire de puiser (et d'épuiser) dans de lointain souvenirs scolaires

"Que ceux qui se croiraient sans intelligence se retirent !
L'orgueil qui se vante d'une prétendue supériorité naturelle,
et la paresse qui cherche une excuse dans une stupidité innée
n'ont rien à faire dans une école où l'on prend pour règle ce principe
"Tous les hommes ont une égale intelligence"*
Merveilleuse affirmation qui vaut largement celle que proclament les "Droits de l'Homme" et qui va de soi pour tous ceux qui se sont approché suffisamment de l'Autre pour voir à quel point il est proche d'eux-même.
Bien évidemment, la théorie de la supériorité innée des uns sur les autres, nécessaire à la théorie de l'évolution, rend une telle acceptation bien difficile pour tous ceux qui revendiquent de grands écarts de bien-être entre les hommes.
* On s'en doutera, la définition de Jacotot (pour l'intelligence) n'a rien à voir avec celle de Binet
"L'intelligence, c'est ce que mesure mon test !"
La plupart d'entre nous, s'ils prennent le temps de peser ce mot, devront reconnaître qu'ils adoptent spontanément une attitude paradoxale.
Ils concèdent qu'ils ne savent pas vraiment ce qu'est l'intelligence
et pourtant.
Ils sont persuadés que l'affirmation de Jacotot est fausse.
Ce noeud d'incohérence dans notre esprit vient bien de quelque part
...
c'est en fait le point crucial de la justification de bien des pratiques nivelantes et normalisante de nos écoles.
Remarque à ce propos : Deux personnes peuvent avoir à peu près la même somme en poche, mais dans des monnaies très différentes
C'est sur cette piste qu'il faut explorer la notion d'intelligence, notion complexe, multiforme et qui ne se satisfait pas d'une mesure en une dimension.
Ici ce joue tout l'écart entre les mots égalité et identité.
L'illusion que nous connaisson est due en grande partie à la sur-valorisation de certaines "monnaies" (rapidité, abstraction, ...) et la dévalorisation de celles dont notre civilisation pense avoir moins besoin.
Ce livre est totalement indisponible depuis plus d'un siècle et demi
Je l'ai moi même cherché depuis ma rencontre par ricochet ("Le maître ignorant" Jacques Rancière) avec celui qui était convaincu de l'égalité des intelligences (seuls le courage, l'énergie mobilisée et la motivation sont différentes d'un individu à l'autre, à moins d'un accident) et a bâti pour cette raison une méthode qui s'appuie largement sur l'élève à travers la question canonique "et qu'en penses-tu"
(question qu'une conseillère pédagogique trouvait récemment " bien trop difficile" pour un collègien,
en accord en cela avec l'opinion universellement répendu désormais que l'enfant est une créature fragile, sans grand potentiel interne - hors celui d'apprendre les explications du maître permettant l'exécution de la tâche et des activités affiliées)
Je propose cet ouvrage en ligne par petites unités cohérentes
Joseph Jacotot - Enseignement Universel : Mathématiques (page 1 à 15)
Joseph Jacotot - Enseignement Universel : Mathématiques (page 16 à 35)
Joseph Jacotot - Enseignement Universel : Mathématiques (page 36 - 42)
Joseph Jacotot - Enseignement Universel : Mathématiques (page 47b à 49)
Joseph Jacotot - Enseignement Universel : Mathématiques (page 50 à 51)
Joseph Jacotot - Enseignement Universel : Mathématiques (page 52 à 56)
Joseph Jacotot - Enseignement Universel : Mathématiques (page 57 à 58)
Joseph Jacotot - Enseignement Universel : Mathématiques (page 59 à 60a)
Joseph Jacotot - Enseignement Universel : Mathématiques (page 60b à 62a)
Joseph Jacotot - Enseignement Universel : Mathématiques (page 62b à 64)
(...)
On a besoin de savoir écrire ; mais le besoin de communiquer ses pensées et ses sentimens par la parole est de tous les instans. Le talent de bien parler contient d’ailleurs celui de bien écrire sous plus d’un rapport.
Parler, c’est écrire vite ; écrire, c’est parler lentement et en cherchant les signes dont on a besoin.
Dans ce sens, qui sait parler sait écrire ; mais la réciproque n’a pas lieu. Cependant celui qui parle a beaucoup de ressources qui manquent à l’écrivain. Celui-ci n’emploie que des caractères morts ; il ne parle qu’à notre mémoire ; tous les signes qu’il met sous nos yeux sont arbitraires. Il n’est jamais bien sûr qu’il sera parfaitement compris. Le langage de la nature, l’ensemble des faits qui se passent sous nos yeux, tout cela est universel et hors de nos conventions ; mais les signes que nous inventons pour désigner ces tableaux différens ne nous en présentent jamais qu’une analyse incomplète et tronquée. Et d’ailleurs, quoiqu’une même action se passe en même temps sous les yeux de tous, le bruit que fait mon interlocuteur, en me montrant chaque objet, ne me donne qu’une idée vague de ce qui le frappe le plus dans le nombre infini de circonstances qui accompagnent nécessairement le fait qui attire notre attention.
Nous devinons tous, en pareil cas, sans doute ; mais comme nous ne comprenons cette langue artificielle qu’à l’aide du regard, des gestes et de l’action, c’est-à-dire au moyen de la langue universelle, c’est la langue de l’homme qui sert d’interprète nécessaire à la langue du citoyen. Et comme la langue naturelle est bornée, et laisse toujours dans l’incertitude sur les détails de la pensée ou du sentiment, les langues qui sont inventées conservent toutes le caractère de leur mère commune.
Il reste toujours quelque chose à expliquer, quand on écrirait toute la vie pour se faire entendre.
Voilà l’origine des volumes in-folio, et cet avantage, qui paraît être l’apanage des langues écrites, finit par engendrer des disputes interminables.
Plus vous écrivez, plus il faudrait écrire pour développer ce qui est écrit. De quelque côté que l’on se tourne, on voit l’infini de toutes parts. Le lecteur d’ailleurs divague tant qu’il lui plait. Mais celui qui parle a beaucoup plus d’avantages. On ne comprendrait pas les sons qui sortent de sa bouche, que ses yeux, son attitude, son accent seraient compris de tout le monde.
Un homme s’ offre tout à coup à mes yeux : je comprends cette démarche lente, ce regard sombre et qui semble regarder sans voir.
Qu’il s’arrête ou s’avance, qu’il parle ou qu’il se taise, je reconnais la triste victime de l’immuable destin qui le poursuit ; c’est une main invisible qui le pousse : il s’écrie.
Je tressaille, je frémis d’horreur quand il se tait, ou que ses accens lourds et lugubres annoncent un malheureux qui ne parle plus qu’à lui-même : il est trahi, sans secours.
Sa voix n’appelle plus, elle a perdu son ressort ; elle s’éteint lentement dans sa poitrine oppressée. Puis-je ne pas comprendre ce langage ? Cependant qui vous a dit que ce malheureux est Oedipe, ou Hamlet, ou Talma, plutôt qu’Oreste ou Manlius ? Combien de choses il faut avoir vu d’avance pour distinguer un malheureux d’un autre, un événement d’un événement, l’effroi de l’effroi, et la douleur de la douleur ! C’est la vérité qui me frappe, voilà le talent ; il est là tout entier et il n’est que là. Que cela est beau, dit-on, quand on le voit !
Cela signifie : que ces gestes,ces accens, cette immobilité sont éloquens et vrais ! Mais comment dirais-je cela est vrai, si je ne le savais pas ? Je retrouve tout dans mes souvenirs ; j’admire l’homme qui sait si bien imiter ses semblables, et me montrer, comme par enchantement, tant d’hommes dans un seul. Nous payons tous ce tribut d’admiration. Il y a unanimité sur ce point.
Mais voulez-vous expliquer les sensations que l’homme supérieur vient d’exciter en nous ? Les discussions et les disputes seront interminables : nous rentrons dans la langue artificielle, et cette langue là est différente, non seulement de peuple à peuple, mais encore d’individu à individu.
Suite
DE L’IMPROVISATION - 2
L ’inconvénient est encore plus sensible quand on écrit ; car en parlant, je vous montre mon émotion, et je réveille la vôtre malgré vous : ce n’est plus un souvenir, c’est une réalité. Je vous dis que Talma est admirable dans la langue qu’il parle pour nous dire que Sylla n’était pas heureux. Mais l’écriture est inanimée de sa nature ; le lecteur qui ne s’abandonne pas ne peut pas être entraîné, et l’on est trompé sur les sentimens ou la conviction de l’écrivain par des signes d’usage, comme quand on juge de la bienveillance du cœur par la politesse des paroles ou par des formules d’étiquette ;
Il en est de la langue naturelle comme de la musique : elle n’exprime bien que le sentiment et non pas la pensée. Tout le monde est ému quand Talma parle, même ceux à qui l’éloignement ne permet pas de distinguer toutes les paroles qu’il prononce. Le poète et Talma n’ont rien de commun. Racine est superbe, et Talma aussi. L’acteur a seulement plus à faire pour combattre Racine, parce qu’ici la distraction est bien forte : je ne puis pas tout à fait oublier Racine, et je partage mon admiration quand je vois Joad et que j’entends tout ce qu’il dit. Mais n’être point vaincu dans cette lutte me paraît encore plus glorieux que de triompher de tout autre écrivain. Cette victoire n’est pas cependant un spectacle moins intéressant. Le succès est encore plus éclatant, car alors l’acteur fait tout lui-même : il compose presque toutes les situations qu’il nous représente. Il emporte une double couronne. Voyez ce que mademoiselle Mars fait avec les canevas de Marivaux. Quelle belle composition ! Avec quelle légèreté elle traite l’auteur ; avec quels égards au contraire, avec quelle attention elle joue Molière.
Mais ici, comme en toute autre chose, ce n’est pas le génie mais le talent que j’admire ; la supériorité existe ; je la reconnais, je la sens : mais cette supériorité est acquise comme celle de Corneille et de Newton. Je ne l’admirerais point si elle était naturelle. Je n’admire pas la nature, mais le créateur. J’admire ce que l’homme fait, cela est à lu ; non pas ce qu’il peut faire, il en a reçu la faculté.
On peut surmonter les plus grandes difficultés par un travail opiniâtre. Mais si on a tant de peines à se vaincre soi-même, il est bien plus difficile encore de convaincre les autres. La parole réussit mieux que l’écriture ; je le sais par expérience : mais enfin je n’ai que cette ressource pour me faire comprendre, et je veux essayer.
L’improvisation est évidemment un talent acquis. Que peut, en effet, voir le génie ? Combiner, décider quels sentimens il faudrait communiquer, et dans quel ordre. Tout le monde a ce génie là. Le savant, l’ignorant, l’enfant, la femme, l’homme, nous le faisons tous mentalement : mais un mot ne vient pas au moment où nous l’attendions, et cette recherche nous trouble ; un autre se présente sans cesse et cette importunité nous distrait. Heureux s’il ne s’échappe de notre bouche ! Alors nous sentons qu’il nous a trahis : cette pensée nous déconcerte et nous restons muets.
Improviser, c’est parler tout seul à des gens qui vous écoutent, sans vous arrêter, sans réchauffer sans cesse votre verve par des interruptions ; c’est donner des explications qu’on ne demande point, résoudre des objections qu’on n’a point faites ; en un mot, c’est être acteur tout seul en présence de spectateurs qui répondront si cela leur plait, qui garderont silence s’il leur convient. Dans la conversation, tout le monde improvise ce qu’il dit ; et si chacun de nous retenait ce qui a été dit de part et d’autre, il pourrait, en suivant un certain ordre d’usage et de convention, faire de tout cela autant de discours différens que les interlocuteurs ont émis d’opinions différentes. Voilà pourquoi un philosophe, qui se connaissait en profondeur de pensées, comme on dit, admirait les discussions approfondies d’un cercle de femmes de Paris, sur des questions qui ne semblent pas être du ressort de ce sexe. Chacun de ceux qui parlent dans une société parlerait long-temps s’il n’était pas interrompu quand il est animé, c’est-à-dire, quand il est tout entier à ce qu’il dit, et qu’il n’éprouve aucune distraction ; et même l’interruption ne peut que l’animer encore davantage. Mais le silence de l’auditoire produit l’effet contraire, dès qu’il le remarque ; tous ces regards tournés vers lui l’épouvantent, et il se tait : mais ce n’est pas défaut de génie, encore une fois, c’est distraction ; c’est un homme faible : il n’est pas maître des mouvemens de son cœur qui palpite ; il ne se possède plus ; la raison l’abandonne, dès-lors, il ne voit plus rien ; il ne peut plus rien comparer, plus rien mesurer : il a perdu le génie parce qu’il a perdu la raison.
Apprends donc à te vaincre : VOILA LA PREMIÈRE RÈGLE DE L’IMPROVISATION.
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