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Jean-Joseph Jacotot

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Jeudi 14 décembre 2006 4 14 /12 /2006 08:38

Enseignement universel

mathematiques

Joseph Jacotot

1829

à mm. les officiers
de
l’Ecole normale.

--------------------------

Mes chers disciples.

Il y a dix ans qu'on sait faire, dans la Belgique, un citoyen académique à peu de frais.

C'était déjà un grand bienfait pour les pauvres pères de famille, puisque, par toute la terre, c'est encore la mode de croire à la valeur d'un citoyen académique, d'un candidat ou d'un docteur universitaire.

Ces niaiseries abrutissantes et dispendieuses dureront autant que le monde.

Vous venez, mes chers disciples, d’appliquer notre méthode aux mathématiques. C’est un second bienfait dont les pères de famille vous seront redevables.

Vous avez formé des sous-lieutenans en quelques mois. Il est vrai.

Mais s’obstiner à obtenir d’aussi chétifs résultats que ceux des écoles européennes, tant civiles que militaires, c’est gâter l’enseignement universel.


Que la société profite de vos expériences et s’en contente, cela me fera plaisir, vous vous rendrez utiles à l’état.

Cependant n’oubliez jamais que vous avez vu des résultats d’un ordre bien supérieur à ceux que vous avez obtenus et auxquels vous serez réduits.

Profitez donc de l’émancipation intellectuelle pour vous et pour vos enfans. Aidez les pauvres.

Mais bornez-vous à faire pour votre pays, des sous-lieutenans et des citoyens académiques.

Vous n’avez plus besoin de moi pour marcher dans cette ornière.

Votre ami.

  

--------------------------------------

A MM. LES CADETS

ET SOUS-OFFICIERS

DE L’ECOLE NORMALE

------------------------------------

 

 Je vous félicite, mes enfans, d’avoir satisfait aux question de vos examinateurs. Vous avez été témoins de leur étonnement quand vous leur avez dit : nous avons appris sans explications.

Or, mes enfans, on ne peut pas étonner un homme sans l’irriter. Ce mal est sans remède et vous vous êtes perdus, dans son esprit, dès qu’il a prononcé, dans la discussion, le fameux je ne comprends pas. Je ne comprends pas est une déclaration de guerre, contre une nouveauté. C’est l’ultimatum de la science du jour.

Vous allez remplir un état distingué dans le monde. Il vous reste une longue carrière à parcourir ; vous aurez plus d’une occasion de mettre à profit ma dernière leçon ; gravez la dans votre mémoire.

Il y a des hommes de bonne foi ; mais ils sont rares. De plus, ils sont presque tous indifférens à la question. Je ne comprends pas, dans leur bouche signifie : « peu importe ». Vous savez que

 les précepteurs de Leurs Altesses Royales m’ont dit : « nous ne comprenons pas », lorsqu’ils se sont présentés devant moi, à l’école normale, par ordre supérieur. Vous savez aussi, d’après ce qu’on a écrit officiellement, qu’ils ont pourtant rendu compte au Prince, en disant qu’ils m’avaient très bien compris. Or, un des précepteurs, dont il s’agit, est mathématicien et l’autre littérateur.

L’arrêt qu’ils ont rendu, contre l’enseignement universel, a transpiré et la gazette vous a appris que vous preniez, à l’école normale, les leçons d’un escroc. La gazette a cru bien faire en vous prévenant de vous tenir sur vos gardes. MM. Les précepteurs n’ont pas compris, que pour répondre à la confiance d’un auguste personnage, je devais dire qu’ils n’ont pas les dispositions convenables pour l’enseignement universel qu’on me demandait.

Voilà, mes enfans, ce que signifie ce vieux mot de proscription, ce mot de persécution : je ne comprends pas. Soyez de bonne foi, vous-même ; n’avez-vous pas dit, comme tout le monde : je ne comprends pas ; et sans cette patience inaltérable qui a soutenu mon dévouement jusqu’à la fin de vos études, vous diriez encore aujourd’hui avec ceux qui vous ont examiné : « je ne comprends pas. »

Ainsi, mes enfans, soyez tolérants et apprenez à pardonner une faute que vous avez tous commise , sans en excepter un seul. Quand je vous ai dit : apprenez quelque chose et rapportez-y tout le reste, d’après ce principe : tous les hommes ont une égale intelligence. N’avez-vous pas été étonnés comme vos examinateurs ? N’avez-vous pas fait les même exclamations ? N’avez-vous pas souri malignement comme eux ?

Et pourtant, mes enfans, vous étiez bien moins excusables qu’eux. Vous étiez ignorans ; ils sont instruits.

Quand on ne sait rien, il n’est pas très méritoire de pensez qu’il y a peut-être quelque chose à apprendre. Mais, quand on sait ce qui a été dit, croire qu’il reste encore quelque chose à dire, est un effort au dessus de notre orgueil.

Quand vous avez commencé à voir que tout le monde peut apprendre quelque chose, vous ne compreniez pas du tout ce que veut dire : y rapporter tout le reste : quand je vous ai fait violence pour faire des compositions mathématiques, me compreniez-vous ? N’a-t-il pas fallu mon courage pour vous forcer à vous montrer mathématiciens ? Ne vous refusiez-vous pas d’abord  au bienfait de l’émancipation intellectuelle ? Ne croyiez-vous pas, tous, comme le troupeau qu’on appelle genre humain, destiné à paître, dans les science, sous la houlette d’un maître explicateur ?

Souffrez, mes amis, que je vous rappelle ces jours de honte. En vain j’élevais ma voix, ma parole retentissait au milieu d’un morne silence ; en vain je cherchais à réchauffer vos âmes engourdies par les leçons d’incapacité que vous

  aviez reçues dans vos écoles ; vous m’écoutiez d’un air distrait, et sans m’entendre.
Plusieurs même ne comprenant pas le français, seraient resté étrangers à tout cela, si je n’avais pas formé parmi vous, des interprètes, pour les introduire dans l’enseignement universel.

C’est donc, vous le savez bien, qu’à force de rames, que j’ai pu vous faire aborder, malgré vous, sur cette terre inhabitée. Ne cherchiez vous point partout des explications que MM. les officiers vous refusez sans cesse ? Que ne devez vous point à leur persévérance à seconder mes efforts ? Ils fesaient, en vous, leurs premiers essais d’une méthode nouvelle, pour eux comme pour ceux qui vous ont examiné. N’est ce pas leur docilité, leur fermeté qui vous a donné l’exemple ?

Eh ! bien, mes chers élèves, s’il a fallu tout cela, je ne dis pas pour vous faire sous-lieutenans (c’est trop peu de chose) ; mais pour vous rendre capables de tout apprendre et de tout enseigner, c’est à dire pour vous relever à la dignité d’homme dont vous étiez déchus, jugez combien sont excusables ceux qui s’obstinent à diriger l’instruction sans savoir ce que peut un homme, sans connaître eux-mêmes toute l’étendue de leur propre capacité. Ils disent qu’il faut mener l’homme à la lisière, mais ils le pensent, ils croient qu’ils en ont besoin pour eux-mêmes. Cet aveuglement a quelque chose de respectable ; il y a dans leur discours, une sincérité qui impose ; et,

  s’il était vrai qu’ils sont incapables d’enseigner ce qu’ils ignorent, vous subiriez la même incapacité, car tous les hommes ont la même intelligence. Ecoutez donc patiemment tout ce que vous aurez à entendre de dur, d’ironique, de grossier même ; faites comme moi ; j’ai gardé, près de trois mois, l’insulte officielle (le soi-disant enseignement universel) ; je n’ai rien dit jusqu’à ce que j’eusse atteint mon but. Je voulais, avant tout, tenir la promesse que j’avais faite. Mais, après avoir donné des preuves de ma longanimité, j’ai voulu mettre un terme à ces indécences, pour l’honneur même de la confiance accordée. Je me suis donc sacrifié au vain espoir de réparer l’insulte ; l’enseignement universel est un bienfait ; il ne doit nuire à personne.

Mais il ne vous est pas possible, comme à moi, de désigner l’époque où il ne vous conviendrait plus de souffrir l’insulte et le mépris ; dans votre position sociale, vous devez aller toujours, et toujours, sans murmurer ; ne dites point que la terre tourne, si vous aigrissez un chef en le soutenant ; buvez le calice jusqu’à la lie. Vous ne pouvez pas me prendre en cela pour exemple ; je n’avais, moi, qu’une promesse à tenir, et je l’ai tenue. Je n’avais contracté que des obligations temporaires, et je les ai exécutées au milieu des huées officielles.

Mais vous, mes enfans, contentez-vous de faire

  le bien sans qu’on le sache ; montrez à un pauvre père ignorant, ce qu’il faut faire pour instruire sa famille ; apprenez-lui le bienfait de l’émanci-pation intellectuelle ; recommandez-lui surtout d’y travailler en cachette ; mille savans viendraient aussitôt le troubler et lui donner des incertitudes, ou même lui susciter des obstacles ; mais pas un ne se présentera pour donner des leçons qu’il ne peut pas payer.

Cachez vos bienfaits, comme on cache une action qui peut nous attirer quelque réprimande.

L’homme le plus ignorant peut mettre Télémaque, par exemple, entre les mains de son fils. Je suppose qu’il ait appris à lire avec lui par notre méthode.

Il peut exiger que son fils sache par coeur, à six ans, le premier livre.

Il peut le lui faire réciter tous les jours.

Il peut exiger que son fils lui dise ce qu’il a compris chaque jour ; quelle est la phrase qu’il a regardé et ce qu’il en pense.

Il n’est pas nécessaire de faire à l’élève une question plutôt qu’une autre.

Il n’est même pas nécessaire de faire des questions autres que celle-ci : qu’avez-vous remarqué ?

Enfin il n’est pas nécessaire que l’enfant ait bien vu, ni qu’il ait fait une remarque judicieuse.

 Il est nécessaire, mais il suffit, qu’un père fasse réciter le premier livre, chaque jour à son fils.

Il est nécessaire, mais il suffit, que le père fixe l’attention de l’élève sur ce qu’il récite chaque jour, par cette question , à la porté de tout le monde : « qu’avez-vous remarqué ? »

Tout père qui aura la patience de faire ce que je dis, réussira.

L’élève continuera à faire réciter ce livre chaque jour, il finira par le savoir lui-même sans avoir l’intention de l’apprendre, et il demandera sans cesse : « qu’avez-vous remarqué ? »

Puis on fait commencer la lecture du second livre ; et l’on demande : qu’avez-vous lu ? Qu’avez-vous remarqué ? Y a-t-il quelque chose comme cela dans le premier livre ?

Voilà tout.

Ainsi : récitez le premier livre, qu’avez-vous remarqué ? Y a-t-il quelque chose comme cela dans le premier livre ?

Tout père pauvre et ignorant, qui se sent assez d’esprit pour faire ces questions simples, est sûr de réussir, chaque jour, le premier livre et de demander qu’on sache jusqu’aux lettres de chaque mot.

 L’enfant a maintenant, je suppose, neuf ans. Il sait toutes les phrases, tous les mots, toutes les lettres de chaque mot. Qu’il commence à écrire, s’il ne l’a pas encore fait.

Le père ne doit pas permettre qu’il y ait aucune faute d’orthographe dans le peu de ligne que l’enfant copiera chaque jour.

L’élève grandit, il a dix ans ; il récite chaque jour le premier livre, il en copie une petite partie chaque jour, sans faute d’orthographe ; et il continue à lire chaque jour dans le livre, et on lui demande sans cesse : « qu’avez-vous lu ? Qu’avez-vous remarqué ? Qu’en pensez-vous ? Y a-t-il quelque chose comme cela le premier livre ? » Puis le père ajoute : eh ! bien, écris ce que tu en penses.

En suivant cette marche si simple, et pour laquelle un père ignorant et pauvre, mais qui a du coeur, n’a besoin que de patience ; l’enfant saura lire, et écrire au moins sans maîtres explicateurs, c’est-à-dire sans argent.

Mais je crois qu’il saura bien autre chose ; essayez et vous verrez.

En conservant toujours les exercices sur Télémaque, l’enfant arrive à onze ans ; le père lui remettra un livre d’arithmétique entre les mains ; il lui fera apprendre le chapitre de la numération, par exemple, et il lui demandera : « qu’as-tu vu ? Que sais-tu ? Qu’as-tu remarqué ? » Et cela toujours en cachette, car s’il vient un savant, il

  vous dira : le petit ne peut rien voir, rien savoir, rien remarquer, sans mes explications à tant par jour.

Cependant l’enfant saura et comprendra l’arithmétique à douze ans. Or un enfant de douze ans qui sait cela n’a plus besoin de personne. Le père lui dira de demander à un disciple de l’enseignement universel ce qu’il faut faire pour savoir le latin et le grec, par exemple, à quatorze ans. Et l’enfant le saura, si le père le veut.

Le reste n’a pas besoin d’explications.

Si le père destine son fils à l’industrie ; il lui mettra Dupin, par exemple entre les mains. Et il lui demandera : « Qu’en penses-tu ? Y a-t-il quelque chose comme cela dans Fénelon ? »

Quiconque comprend Fénelon, doit comprendre Dupin et réciproquement.

Ainsi, mes chers élèves, vous voyez que le XIXme siècle se fourvoie comme les autres. Telle est la manie des maîtres explicateurs de tous les tems. Elle change d’objet, mais elle reste toujours la même. Qu’expliquerons-nous ? Se demande-t-on gravement. D’abord il fut décidé qu’on expliquerait les universaux ; malheur à celui qui, ce jour-là, eût dit : « il ne faut pas expliquer les universaux, il faut donner le livre à l’élève et lui demander ce qu’il en pense. »

Aristote avait dit : « les corps tendent vers le centre du monde ; or, ils tendent vers le centre de la terre, donc le centre de la terre est le centre du monde. » On a expliqué cela et réexpliqué cela pendant des siècles, se transmettant d’âge en âge le syllogisme expliqué ; comme dans le jeux innocens, on se dit l’un à l’autre : le petit bonhomme vit encore. J’aurais crié ce jour-là : n’expliquez rien ; dites à l’élève qu’il vous l’explique lui-même.

Cependant le genre humain marchait à sa perfection, comme on dit. L’esprit lui est venu parce que les explicateurs ont expliqué le contraire. Erreur grossière ! prenons un exemple : voilà un homme du monde, un avocat distingué ; est-il réellement plus éclairé que Patru sur le système du monde ? Non sans doute. Patru aurait récité les explications de ses cahiers ; l’avocat d’aujourd’hui répète l’explication qu’il a lue dans les feuilles ; mais ni l’un ni l’autre n’en pensent rien. Il n’y a pas de mal à cela ; ils n’ont pas le tems de s’en occuper. Mais ils en parlent, c’est en cela que consiste leur supériorité sur le confrère dans un salon, et leur dégradation de la qualité d’homme, selon nous. Demandez-leur ce qu’ils pensent d’un docteur universitaire tout frais ? Eh bien ! c’est pourtant leur portrait. Qu’ils jugent par là des belles choses qu’ils débitent, quand il répètent des explications que la mémoire tronque sans qu’on s’en doute et que la réflexion ne saurait redresser.

 Je dis, (sans le secours d’aucun maître explicateur) que je ne vois point là de perfectionnement.

J’ajoute qu’il faut être presqu’aussi fou que moi pour chercher à perfectionner un homme. Il n’est que trop vrai que l’homme paraît susceptible d’avilissement et de dégradation ; mais c’est une apparence. Même quand il déraisonne, il conserve la faculté de raisonner. Voilà sa nature ; elle ne peut être ni gâtée, ni perfectionnée pas plus que la conscience. On raisonne souvent mal en parlant, cela est vrai ; mais si je ne suis pas capable de sentir la justesse de vos explications, quand vous me reprenez, vos explication ne m’ont point perfectionné ; et, si j’en suis capable, j’avais donc d’avance un raisonnement sain ; vous auriez donc bien fait de me demander comme je le demanderais à l’avocat : « qu’en penses-tu ? »

Voilà pourquoi, mes chers élèves, je vous dis, à vous qui n’êtes point avocats : « vous pouvez comprendre Fénelon, mais vous ne le comprenez pas ; n’en parlez donc point jusqu’à ce que vous l’ayez regardé. Vous n’avez besoin de personne pour cela. Défiez-vous cependant du préjugé de l'orgueil mathématique. Il n'est pas plus aisé d'être Homère que Newton. Il faut beaucoup d'application d'esprit pour comprendre l'art d'Homère, ainsi que les artifices du langage de Newton.

Quand vous m'entendez parler ainsi, ne répétez point mes paroles, ne les réfutez point avec des lambeaux de préfaces ou de discours académiques ; ne faites point de syllogismes métaphysiques à la mode des explicateurs ; mais vérifiez le fait et dites ce que vous en pensez ; voilà la méthode de l'enseignement universel ; ou bien taisez-vous.

Ne point parler de ce que l'on ignore, dans la crainte de dire une sottise, ou même une vérité, qu'on a point vérifié, c'est être disciple de l'enseignement universel.

 
Par Joseph Jacotot - Publié dans : Enseignement Universel Mathématiques
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Jeudi 14 décembre 2006 4 14 /12 /2006 08:37
Lorsque vous recherchez (un papillon rarissime, une fleur d'une espèce réputée disparue, ou) un livre dont il vous n'avez pas lu la moindre ligne, mais qui, par le heureux hasard d'un rebond, vous a ouvert les yeux et vous permis de voir plus clair en vous, en votre pratique quotidienne jsuqu'à vous donner des clés de lecture d'un réel plus subtile que les rayons du soleil
et que soudain l'objet de votre convoitise apparait devant vous, offert par l'amitié en acte, capable de déméler jusqu'aux ombres

c'est le bonheur !

Un récent numéro du monde de l'éducation faisait l'éloge d'un monument de la pédagogie, en rupture avec cette défiance de l'homme envers l'homme, et jusqu'à la nature elle-même, qui voit l'école s'organiser autour de l'évaluation (le fameux socle commun est un nouveau prétexte) et de la mesure, abandonnant le lieu de ce merveilleux voyage que peut être pour l'enfant l'apprentissage (de la vie).

Cet éloge de Joseph Jacotot, s'est fait sans citer un seul de ses textes
(voir
L'homme qui a lu l'homme qui a lu l'homme qui a lu ... )

L'éternel "Maitre ignorant" de Jacques Rancière était cité par la revue
puis évoqué de "troisième main" par quelqu'un qui avait lu "l'homme qui avait lu..."

Bien évidemment le bouillon servi était alors moins que tiède.
C'est dire s'il est urgent de lire l'adversaire des "maitres explicateurs" dans ses propres mots
même si notre oeil marqué par le politiquement correct n'a plus trop l'habitude de tempérer l'excès des mots si courant dans la langue française non tenue en laisse par la "gente per bene".

Certains s'inquiètent peut-être ?
et si  le bateleur se mettait à donner des extraits de ce livre sur ce blog ...?

La réponse est simple, Jacotot était capable de parler de l'enseignement des mathématiques sans avoir à en manier les concepts
tout comme un bon critique littéraire est capable d'évoquer un roman qui l'a enthousiasmer
sans rien dire de l'histoire qui y est contée.

Je pourrais donc donner de larges passage de "L'enseignement universel - mathématiques" sans qu'il soit nécessaire de puiser (et d'épuiser) dans de lointain souvenirs scolaires

"Que ceux qui se croiraient sans intelligence se retirent !
L'orgueil qui se vante d'une prétendue supériorité naturelle,
et la paresse qui cherche une excuse dans une stupidité innée
n'ont rien à faire dans une école où l'on prend pour règle ce principe
"Tous les hommes ont une égale intelligence"*

Merveilleuse affirmation qui vaut largement celle que proclament les "Droits de l'Homme" et qui va de soi pour tous ceux qui se sont approché suffisamment de l'Autre pour voir à quel point il est proche d'eux-même.

Bien évidemment, la théorie de la supériorité innée des uns sur les autres, nécessaire à la théorie de l'évolution, rend une telle acceptation bien difficile pour tous ceux qui revendiquent de grands écarts de bien-être entre les hommes.


* On s'en doutera, la définition de Jacotot (pour l'intelligence) n'a rien à voir avec celle de Binet
"L'intelligence, c'est ce que mesure mon test !"

La plupart d'entre nous, s'ils prennent le temps de peser ce mot, devront reconnaître qu'ils adoptent spontanément une attitude paradoxale.

Ils concèdent qu'ils ne savent pas vraiment ce qu'est l'intelligence
et pourtant.
Ils sont persuadés que l'affirmation de Jacotot est fausse.


Ce noeud d'incohérence dans notre esprit vient bien de quelque part
...
c'est en fait le point crucial de la justification de bien des pratiques nivelantes et normalisante de nos écoles.

Remarque à ce propos : Deux personnes peuvent avoir à peu près la même somme en poche, mais dans des monnaies très différentes
C'est sur cette piste qu'il faut explorer la notion d'intelligence, notion complexe, multiforme et qui ne se satisfait pas d'une mesure en une dimension.

Ici ce joue tout l'écart entre les mots égalité et identité.

L'illusion que nous connaisson est due en grande partie à la sur-valorisation de certaines "monnaies" (rapidité, abstraction, ...) et la dévalorisation de celles dont notre civilisation pense avoir moins besoin. 

 
Par Joseph Jacotot - Publié dans : Enseignement Universel Mathématiques
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Jeudi 14 décembre 2006 4 14 /12 /2006 08:35
 

Ce livre est totalement indisponible depuis plus d'un siècle et demi
Je l'ai moi même cherché depuis ma rencontre par ricochet ("Le maître ignorant" Jacques Rancière) avec celui qui était convaincu de l'égalité des intelligences (seuls le courage, l'énergie mobilisée et la motivation sont différentes d'un individu à l'autre, à moins d'un accident) et a bâti pour cette raison une méthode qui s'appuie largement sur l'élève à travers la question canonique "et qu'en penses-tu"

(question qu'une conseillère pédagogique trouvait récemment " bien trop difficile" pour un collègien,
en accord en cela avec l'opinion universellement répendu désormais que l'enfant est une créature fragile, sans grand potentiel interne - hors celui d'apprendre les explications du maître permettant l'exécution de la tâche et des activités affiliées
)

Je propose cet ouvrage en ligne par petites unités cohérentes


Joseph Jacotot - Enseignement Universel : Mathématiques (page 1 à 15)

Joseph Jacotot - Enseignement Universel : Mathématiques (page 16 à 35)

 Joseph Jacotot - Enseignement Universel : Mathématiques (page 36 - 42)

Joseph Jacotot - Enseignement Universel : Mathématiques (page 43 à 47a

Joseph Jacotot - Enseignement Universel : Mathématiques (page 47b à 49)

Joseph Jacotot - Enseignement Universel : Mathématiques (page 50 à 51)

Joseph Jacotot - Enseignement Universel : Mathématiques (page 52 à 56)

Joseph Jacotot - Enseignement Universel : Mathématiques (page 57 à 58)

Joseph Jacotot - Enseignement Universel : Mathématiques (page 59 à 60a)

Joseph Jacotot - Enseignement Universel : Mathématiques (page 60b à 62a)

Joseph Jacotot - Enseignement Universel : Mathématiques (page 62b à 64)

(...)

 
Par Joseph Jacotot - Publié dans : Enseignement Universel Mathématiques
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Mercredi 13 décembre 2006 3 13 /12 /2006 16:32



Joseph Jacotot
Enseignement universel Mathématiques



Introduction à l'ouvrage

Pages 1 à 15

Pages 16 à 35

le lieutenant et le professeur
Pages 36 à 42

Pages 43 à 47a

Pages 47 b à 49

Pages 50 à 51

Pages 52 à 56

Pages 57 à 58

Pages 59 à 60a

Pages 60b à 62a

Pages 62b à 64

lettres

Extraits du rapport présenté au
département de l’intérieur, le 8 septembre 1826,

par M. J. Kinker.

Enseignement universel Mathématiques -
Lettre du ministère de l'intérieur Belge à Joseph Jacotot
11 novembre 1826


Réponse de Joseph Jacotot
au ministère de l'instruction publique
16 novembre 1826


Réponse du ministère de l'instruction publique
18 novembre 1826


Réponse de Joseph Jacotot
au ministère de l'instruction publique
(dernière lettre de l'échange)


Lettre de Son Altesse Royale le Prince Frédéric
des Pays-Bas - 1 Mars 1827

Lettre à Son Altesse Royale le Prince Frédéric
des Pays-Bas - 3 Mars 1827

Lettre de Son Altesse Royale le Prince Frédéric
des Pays-Bas - 28 avril 1827


Lettre à Son Altesse Royale le Prince Frédéric
des Pays-Bas - 12 Mai 1827

Lettre au roi le - 22 Mai 1827

Lettre de Huissen Van Kattendyk,
pour son Altesse Frédérik - 25 Mai 1827

Lettre au roi - 26 Mai 1827

Lettre au commandant de la place de Louvain
- 29 Mai 1827

Lettre de Son Altesse Royale le Prince Frédéric
- 8 Juin 1827

Lettre de Son Altesse Royale le Prince Frédéric,
Bruxelles le 26 Juin 1827

Lettre à son Altesse Royale le Prince Frédéric des Pays-Bas
- 28 Juin 1827


A Son Altesse Royale le Prince Frédéric des Pays-Bas
- le 6 Juillet 1827

...


VOILA LE FAIT (1)

VOILA LE FAIT (2)

A TOUTES LES NATIONS (I)

A TOUTES LES NATIONS (II)

A TOUTES LES NATIONS (III fin)

RAPPORT FAIT DANS LA LUNE I

RAPPORT FAIT DANS LA LUNE II (fin)

FIN DU RAPPORT DU LUNATIQUE  (I)

FIN DU RAPPORT DU LUNATIQUE (II fin)

EXEMPLES DE MAUVAIS RAISONNEMENS (I)

EXEMPLES DE MAUVAIS RAISONNEMENS (II)

EXEMPLES DE MAUVAIS RAISONNEMENS (III)

EXEMPLES DE MAUVAIS RAISONNEMENS (IV)



Par Joseph Jacotot - Publié dans : Enseignement universel Mathématiques: Sommaire
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Mardi 12 décembre 2006 2 12 /12 /2006 19:05


Troisième leçon:


Phrase clé : "Ayez confiance dans leur esprit; mais vous ne vous défierez jamais trop de leur mémoire."


L'un est un potentiel
l'autre est constitué notamment de plis
c'est cette partie effectivement que l'adulte doit surveiller et faire travailler activement.


Commentaire posté par Luc le Bateleur
Le 10/12/2006




Par Joseph Jacotot - Publié dans : Une lecture de l'oeuvre page par page
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Mardi 12 décembre 2006 2 12 /12 /2006 19:00



"je ne réclame pas leur suffrage, je ne sollicite pas une aveugle approbation, mais je demande de la confiance, de la docilité et de la persévérance à suivre la route que je vais leur indiquer."


La confiance est ce qui fait le plus défaut actuellement à la situation pédagogique.
Et ce n'est pas la demande de sécurité, de preuves, de bilans, toujours plus nombreux et plus bureaucratiques qui aide à ce qu'elle s'établisse.

Dans une période qui ne supporte plus ni le doute, ni la difficulté transitoire (et donc l'effort) chacun ressent la pression de la demande sécuritaire
- "que dois-je exiger pour que mes enfants soient certains de réussir ?" (sous-tendu : "et n'éprouvent aucune difficulté en classe")
- "je ne sais pas immédiatement faire le travail que me propose le prof, suis-je en train de devenir mauvais ... maman j'ai peur !"
- "évitons de proposer des situations complexes qui fragiliseraient les acquis. L'important est qu'ils sachent faire ce qu'on leur demande à la fin de l'année. "
attitude qui revient à empêcher les petites pommes verreuses de tomber, quitte à les scotcher à l'arbre,
alors que c'est précisément ce qu'il faudrait faire pour rendre les acquis plus consistants ... sur le long terme.
(mais qui se préoccupe du long terme, ou a le loisir de s'en préoccuper, lorsque ce qui est pris en compte est uniquement  le bilan de l'année, du trimestre, voire même de l'heure de cours.

"Et qu'ont-il appris dans ce cours là, où est le résumé de la leçon ? Où sont les explications qui permettrons de refaire les gestes qui sauvent ?"


Oui, la confiance est loin
et plus l'enfant grandit et plus il lui est difficile
de l'accorder.

N'est-ce pas pour cette raison que les élèves au collège donnent souvent l'impression de régresser ?

Commentaire posté par Luc le Bateleur
le 12/12/2006


Par Joseph Jacotot - Publié dans : Une lecture de l'oeuvre page par page
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Mardi 12 décembre 2006 2 12 /12 /2006 18:57



"Je pense que tout homme est un animal raisonnable capable par conséquent de saisir des rapports."

Et c'est précisément pour cette raison que la notion de rapport, de proportion, de proportionnalité et les opérations qui y sont liées et notamment la division, sont des objectifs pédagogiques qui doivent être visés, approfondis, enrichis, tout au long de la scolarité (y compris au Lycée).
Penser qu'il suffit d'exhiber une division, d'en "expliquer" le principe et de procurer quelques situations où l'on prétendra avoir "donné du sens" est un non-sens.

Malheureusement ce non-sens est actuellement le sens unique de circulation et l'apauvrissement des expressions* est cause de la plupart des errances de la jeunesse au moment des études (qui devraient être) supérieures.

* les capacités demeurent, mais enfouies profondément dans l'être, il faut des (auto)fouilles archéologiques (que l'on nomme parfois "remédiation") pour les mettre à jour et redonner à la personne le pouvoir et l'envie d'en user.


Commentaire posté par Luc le Bateleur
le 12/12/2006


Par Joseph Jacotot - Publié dans : Une lecture de l'oeuvre page par page
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Dimanche 10 décembre 2006 7 10 /12 /2006 11:48
Par Joseph Jacotot - Publié dans : Enseignement Universel Dessin - Musique
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Mardi 21 novembre 2006 2 21 /11 /2006 17:20

Assurément, sur les trace de ce que nous dit JJ, il faut voir un lien entre
- la croyance en l'inégalité des intelligences
- celle en l'explication qui révèle des rapports que l'esprit ne pourrait voir par lui même
- la croyance en le fait que le stockage de l'information (ce que fait très bien l'ordinateur) et sa combinaison (idem) conduirait sur le chemin de l'intelligence.

En même temps que l'homme actuel a tendance à minimiser l'intelligence des rétifs à l'explications ou de ceux qui ne l'ont pas encore subi,
il surévalue l'accumulation verticale (ce que ne fait jamais l'homme, même sous la férule du maître abrutisseur) des données, en lui donnant le statu de "connaissance"

Etrange grand écart !

Le Bateleur le 21/12/2006
Par Joseph Jacotot - Publié dans : Une lecture de l'oeuvre page par page
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Mardi 11 avril 2006 2 11 /04 /2006 17:19
Par Joseph Jacotot - Publié dans : Enseignement universel Dessin- Musique : sommaire
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Mercredi 25 janvier 2006 3 25 /01 /2006 19:50

Pages 266 à 269

DE L’IMPROVISATION - Première partie



    On a besoin de savoir écrire ; mais le besoin de communiquer ses pensées et ses sentimens par la parole est de tous les instans. Le talent de bien parler contient d’ailleurs celui de bien écrire sous plus d’un rapport.

Parler, c’est écrire vite ; écrire, c’est parler lentement et en cherchant les signes dont on a besoin.
Dans ce sens, qui sait parler sait écrire ; mais la réciproque n’a pas lieu. Cependant  celui qui parle a beaucoup de ressources qui manquent à l’écrivain. Celui-ci n’emploie que des caractères morts ; il ne parle qu’à notre mémoire ; tous les signes qu’il met sous nos yeux sont arbitraires. Il n’est jamais bien sûr qu’il sera parfaitement compris. Le langage de la nature, l’ensemble des faits qui se passent sous nos yeux, tout cela est universel et hors de nos conventions ; mais les signes que nous inventons pour désigner ces tableaux différens ne nous en présentent jamais qu’une analyse incomplète et tronquée. Et d’ailleurs, quoiqu’une même action se passe en même temps sous les yeux de tous, le bruit que fait mon interlocuteur, en me montrant chaque objet, ne me donne qu’une idée vague de ce qui le frappe le plus dans le nombre infini de circonstances qui accompagnent nécessairement le fait qui attire notre attention.

    Nous devinons tous, en pareil cas, sans doute ; mais comme nous ne comprenons cette langue artificielle qu’à l’aide du regard, des gestes et de l’action, c’est-à-dire au moyen de la langue universelle, c’est  la langue de l’homme qui sert d’interprète nécessaire à la langue du citoyen. Et comme la langue naturelle est bornée, et laisse toujours dans l’incertitude sur les détails de la pensée ou du sentiment, les langues qui sont inventées conservent toutes le caractère de leur mère commune.

    Il reste toujours quelque chose à expliquer, quand on écrirait toute la vie  pour se faire entendre.
Voilà l’origine des volumes in-folio, et cet avantage, qui paraît être l’apanage des langues écrites, finit par engendrer des disputes interminables.
   
    Plus vous écrivez, plus il faudrait écrire pour développer ce qui est écrit. De quelque côté que l’on se tourne, on voit l’infini de toutes parts. Le lecteur d’ailleurs divague tant qu’il lui plait. Mais celui qui parle a beaucoup plus d’avantages. On ne comprendrait pas les sons qui sortent de sa bouche, que ses yeux, son attitude, son accent seraient compris de tout le monde.
    Un homme s’ offre tout à coup à mes yeux : je comprends cette démarche lente, ce regard sombre et qui semble regarder sans voir.
    Qu’il s’arrête ou  s’avance, qu’il parle ou qu’il se taise, je reconnais la triste victime de l’immuable destin qui le poursuit ; c’est une main invisible qui le pousse : il s’écrie.
    Je tressaille, je frémis d’horreur quand il se tait, ou que ses accens lourds et lugubres annoncent un malheureux qui ne parle plus qu’à lui-même : il est trahi, sans secours.
    Sa voix n’appelle plus, elle a perdu son ressort ; elle s’éteint lentement dans sa poitrine oppressée. Puis-je ne pas comprendre ce langage ? Cependant qui vous a dit que ce malheureux est Oedipe, ou Hamlet, ou Talma, plutôt qu’Oreste ou Manlius ? Combien de choses il faut avoir vu d’avance pour distinguer un malheureux d’un autre, un événement d’un événement, l’effroi de l’effroi, et la douleur de la douleur ! C’est la vérité qui me frappe, voilà le talent ; il est là tout entier et il n’est que là. Que cela est beau, dit-on, quand on le voit !

    Cela signifie : que ces gestes,ces accens, cette immobilité sont éloquens et vrais ! Mais comment dirais-je cela est vrai, si je ne le savais pas ? Je retrouve tout dans mes souvenirs ; j’admire l’homme qui sait si bien imiter ses semblables, et me montrer, comme par enchantement, tant d’hommes dans un seul. Nous payons tous ce tribut d’admiration. Il y a unanimité sur ce point.
    Mais voulez-vous expliquer les sensations que l’homme supérieur vient d’exciter en nous ?  Les discussions et les disputes seront interminables : nous rentrons dans la langue artificielle, et cette langue là est différente, non seulement de peuple à peuple, mais encore d’individu à individu.

                                         Suite
 
 
Par Joseph Jacotot - Publié dans : Enseignement Universel Langue Maternelle
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Mardi 24 janvier 2006 2 24 /01 /2006 12:37

 





Pages 268 à 273
 

 DE L’IMPROVISATION - 2

 ’inconvénient est encore plus sensible quand on écrit ; car en parlant, je vous montre mon émotion, et je réveille la vôtre malgré vous : ce n’est plus un souvenir, c’est une réalité. Je vous dis que Talma est admirable dans la langue qu’il parle pour nous dire que Sylla n’était pas heureux. Mais  l’écriture est inanimée de sa nature ; le lecteur qui ne s’abandonne pas ne peut pas être entraîné, et l’on est trompé sur les sentimens ou la conviction de l’écrivain par des signes d’usage, comme quand on juge de la bienveillance du cœur par la politesse des paroles ou par des formules d’étiquette ;

   

Il en est de la langue naturelle comme de la musique : elle n’exprime bien que le sentiment et non pas la pensée. Tout le monde est ému quand Talma parle, même  ceux à qui l’éloignement ne permet pas de distinguer toutes les paroles qu’il prononce. Le poète et Talma n’ont rien de commun. Racine est superbe, et Talma aussi. L’acteur a seulement plus à faire pour combattre Racine, parce qu’ici la distraction est bien forte : je ne puis pas tout à fait oublier Racine, et je partage mon admiration quand je vois Joad et que j’entends tout ce qu’il dit. Mais n’être point vaincu dans cette lutte me paraît encore plus glorieux que de triompher de tout autre écrivain. Cette victoire n’est pas cependant un spectacle moins intéressant. Le succès est encore plus éclatant, car alors l’acteur fait tout lui-même : il compose presque toutes les situations qu’il nous représente. Il emporte une double couronne. Voyez ce que mademoiselle Mars fait avec les canevas de Marivaux. Quelle belle composition ! Avec quelle légèreté elle traite l’auteur ; avec quels égards au contraire, avec quelle attention elle joue Molière.

Mais ici, comme en toute autre chose, ce n’est pas le génie mais le talent que j’admire ; la supériorité existe ; je la reconnais, je la sens : mais cette supériorité est acquise comme celle de Corneille et de Newton. Je ne l’admirerais point si elle était naturelle. Je n’admire pas la nature, mais le créateur. J’admire ce que l’homme fait, cela est à lu ; non pas ce qu’il peut faire, il en a reçu la faculté.

On peut surmonter les plus grandes difficultés par un  travail opiniâtre. Mais si on a tant de peines à se vaincre soi-même, il est bien plus difficile encore de convaincre les autres. La parole réussit mieux que l’écriture ; je le sais par expérience : mais enfin je n’ai que cette ressource pour me faire comprendre, et je veux essayer.

L’improvisation est évidemment un talent acquis. Que peut, en effet, voir le génie ? Combiner, décider quels sentimens il faudrait communiquer, et dans quel ordre. Tout le monde a ce génie là. Le savant, l’ignorant, l’enfant, la femme, l’homme, nous le faisons tous mentalement : mais un mot ne vient pas au moment où nous l’attendions, et cette recherche nous trouble ; un autre se présente sans cesse et cette importunité nous distrait. Heureux s’il ne s’échappe de notre bouche ! Alors nous sentons qu’il nous a trahis : cette pensée nous déconcerte et nous restons muets.

 Improviser, c’est parler tout seul à des gens qui vous écoutent, sans vous arrêter, sans réchauffer sans cesse votre verve par des interruptions ; c’est donner des explications qu’on ne demande point, résoudre des objections qu’on n’a point faites ; en un mot, c’est être acteur tout seul en présence de spectateurs qui répondront si cela leur plait, qui garderont silence s’il leur convient. Dans la conversation, tout le monde improvise ce qu’il dit ; et si chacun de nous retenait ce qui a été dit de part et d’autre, il pourrait, en suivant un certain ordre d’usage et de convention, faire de tout cela autant de discours différens que les interlocuteurs ont émis d’opinions différentes. Voilà pourquoi un philosophe, qui se connaissait en profondeur de pensées, comme on dit, admirait les discussions approfondies d’un cercle de femmes de Paris, sur des questions qui ne semblent pas être du ressort de ce sexe. Chacun de ceux qui parlent dans une société parlerait long-temps s’il n’était pas interrompu quand il est animé, c’est-à-dire, quand il est tout entier à ce qu’il dit, et qu’il n’éprouve aucune distraction ; et même l’interruption ne peut que l’animer encore davantage. Mais le silence de l’auditoire produit l’effet contraire, dès qu’il le remarque ; tous ces regards tournés vers lui l’épouvantent, et il se tait : mais ce n’est pas défaut de génie, encore une fois, c’est distraction ; c’est un homme faible : il n’est pas maître des mouvemens de son cœur qui palpite ; il ne se possède plus ; la raison l’abandonne, dès-lors, il ne voit plus rien ; il ne peut plus rien comparer, plus rien mesurer : il a perdu le génie parce qu’il a perdu la raison.

 Apprends donc à te vaincre : VOILA LA PREMIÈRE RÈGLE DE L’IMPROVISATION.


Par Joseph Jacotot - Publié dans : Enseignement Universel Langue Maternelle
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Dimanche 22 janvier 2006 7 22 /01 /2006 19:03




Pages 274 à 280




DE L’IMPROVISATION – 3




    Je parle ici de l’improvisation au milieu d’une assemblée. Le regard malin d’un seul auditeur peut ainsi déconcerter le parleur ; mais quand on fait de la rhétorique un à un, et que les deux interlocuteurs s’entendent bien, il n’y a plus d’improvisation, c’est-à-dire, plus de continuité nécessaire dans les paroles : le geste muet, je regard, tout se comprend, tout compte entre deux amis, tout fait partie des discours; les silences mêmes comptent comme les soupirs dans la musique : ils expriment la phrase, ils en déterminent les mouvemens, et font valoir, en les isolant, les expressions dont elle est composée.

    Il est plus difficile de plaire à deux qu’à un seul. Comment concilier, en effet, deux opinions souvent opposées ? Plus vous pénétrez dans l’âme de l’un, plus vous irritez l’autre. Il faudrait avancer en même temps sur deux routes contraires, dire à la fois le pour et  le contre, et ce serait un moyen infaillible de déplaire à tout le monde. Molière, avec tout son talent, ne l’a jamais essayé que dans des apartés réels et supposés.

    Au contraire, s’il s’agit d’une assemblée, l’entreprise n’est point hasardeuse. On peut l’entraîner parce qu’elle sent, on peut la tromper par ce qu’elle ne raisonne pas. Le peuple d’Athènes allait sans cesse, comme par un mouvement d’oscillation,  d’un  orateur à un autre sans se reposer ni se fixer à quelque avis. C’est la liberté, ma volonté de chaque membre qui produit cet air d’indécision et de balancement machinal de la masse. Ces chocs involontaires produisent des mouvemens imprévus. Les forces existent ; leur intensité, leur concours, leur point d’application varient sans cesse avec la volonté variable des individus ;  et la résultante, c’est-à-dire la direction que prendra le corps mu, ne peut être connue de personne. Celui-là donc est le plus sûr de réussir, qui sait le mieux exciter les passions, pourvu qu’il ne parle pas pour Milon devant le tribunal présidé par Pompée ; car alors il ne parle pas devant une assemblée : il n’a que Pompée pour auditeur. Le plaidoyer de Cicéron n’est pas moins un modèle de l’art de parler aux assemblées. C’est probablement dans ce sens que Quintilien a dit qu'  un discours peut être bien fait, quoique l’orateur n’ait pas réussi.  Quintilien a raison, parce que le discours doit être jugé par l’espèce humaine qui ne change jamais de manière de sentir, et pour laquelle il n’y a point de Pompée.

    Vous voyez que le génie n’a rien à faire à tout cela. Que la chose se passe comme je le dis, ou non, la force des circonstances est un fait auquel il doit se soumettre, et qui ne dépend de nous en aucune manière.

DEUXIÈME RÈGLE. Ne vous laissez donc jamais intimider par les cris.


    D’abord une assemblée qui crie est une assemblée de fous ; vous n’avez pas tort parce qu’ils crient : il faut chercher à les apaiser sans doute ; mais les cris, cette dernière raison du plus grand nombre, ne prouvent rien ; et si vous parvenez à les calmer, réfléchissez à ce que vous avez dit, et vous verrez que c’est une sottise oratoire. C’était l’opinion de Phocion, et Phocion n’a jamais passé pour un mauvais plaisant. Il avait écouté Démosthène, il avait étudié le peuple d’Athènes, il avait remarqué les flots tumultueux, le flux et le reflux de cette mer agitée. Un jour donc qu’on l’applaudissait, lorsqu’il était à la tribune, il se retourna pour demander à son voisin : «  N’ai-je point lâché quelque sottise ? «  sa crainte était fondée : rire, applaudir, pleurer, sont le signe d’un sentiment ou d’une passion.

    Ne craignez pas plus les applaudisemens que les censures, ou vous n’improviserez jamais. Soyez calme dans vos plus grands mouvemens oratoires ; modérez-les parce que vous le jugez convenable, et non parce que vous manquez de courage. C’est la raison seule qui doit être votre gouvernail. Il est d’ailleurs des circonstances où le devoir exige de ne tenir aucun compte de tout ce fracas.
Socrate disait à Alcibiade, en lui montrant les Athéniens un à un : «  Voyez, voilà pourtant celui qui vous fait peur quand vous montez à la tribune. »

    Mais direz-vous, il est dans la nature d’être intimidé par le nombre. Sans doute ; tout est dans la nature : il est dans la nature de se laisser emporter au torrent comme de le remonter ; mais celui qui lutte contre les flots use des forces que la nature lui a données. Si vous ne pouvez pas vous vaincre, vous n’êtes pas homme : roulez et taisez-vous.

    Ne dites pas : Faut-il donc menacer du geste ses auditeurs, leur lancer des regards furieux, leur faire entendre que rien ne peut nous faire reculer ; se jeter dans la discussion comme dans une mêlée, monter à la tribune comme on monte à l’assaut ? Je vous répondrais : Avez-vous l’intention de faire de la rhétorique ? Elle est bonne ; mais il n’y a pas de raison dans tout cela. Ne vous ai-je pas cité Cicéron ou Démosthène pour modèles ? un furieux tel que vous le dépeignez n’est pas un orateur : il peut avoir du talent ; mais il n’a pas de raison. Faites toutes les suppositions qu’il vous plaira, imaginez  tous les défauts que peut avoir un orateur : s’il sait la langue, vous verrez que ce n’est pas le génie, mais la raison qui lui a manqué. Or la langue s’apprend, et la déraison n’est qu’une distraction.

    Ceux qui prétendent qu’il y a dans la littérature, autant de génies différens que de dieux dans la mythologie, ont, comme les Grecs, leurs dieux supérieurs et leurs dieux inférieurs ; ils placent parmi ces derniers les improvisateurs et les rapsodes. Quelle révolution a donc détrôné ces bardes qui improvisaient les chants guerriers ; ce Tyrtée que les Spartiates demandèrent aux Athéniens pour leur inspirer l’amour de la gloire, et leur assurer la victoire ? Ces improvisateurs, dit-on maintenant, n’ont jamais rien enfanté de comparable aux productions écrites de nos grands hommes. On oublie Brydayne et Mirabeau ; on ne songe pas que l’improvisation n’est pas l’écriture ; que ces deux talens diffèrent dans leurs moyens comme dans leur but. Quoique Bourdaloue soit un grand orateur, il disait lui-même en parlant de Brydayne : «  On rend à ses sermons les bourses qu’on a volées aux miens. »

    C’est que Brydayne parlait, et que  Bourdaloue récitait un discours écrit. Si on eût sténographié les discours de Brydayne, on ne les comprendrait pas à la lecture. Ce que Brydayne disait était fait pour être dit, et non pour être lu ou récité. Ce que Bourdaloue ou Massillon écrivaient était fait pour être lu, et non pour être dit. Si Talma improvisait, son jeu changerait à l’instant : il ne serait pas moins admirable ; mais il serait autre. Je me fais une idée vague de ce changement quand je le vois dans une de ces pièces à demi-écrites, où presque tout reste à refaire, d’après un canevas donné sur un tissu où les détails ne sont qu’indiqués sans développement.

    Mirabeau n’écrit pas comme Bossuet ; mais Bossuet ne savait pas parler comme Mirabeau. La renommée d’un improvisateur n’est fondée que sur la tradition ; c’est un fait historique dont il ne reste aucune trace. Bossuet est toujours là : nous pouvons l’entendre et l’admirer quand il nous plait. Mirabeau n’est plus ; ses contemporains mêmes ne l’ont pas connu. On lisait ses discours ; on était enchanté, ou épouvanté, ou rebuté par le style, suivant l’opinion du lecteur. On ne pensait pas que ces compostions n’étaient pas faites pour être lues. Tel homme s’était permis de discuter sur son improvisation d’après ses vieux préjugés de lecture, et même avec les préventions d’une faction ; il se trouvait à l’assemblée où il était venu en ricanant pour écouter le grand homme : Mirabeau se montrait, parlait, le charme opérait ; il sortait séduit ou confondu.

    Mais ce premier des orateurs avait-il plus de génie que ses adversaires ? Non, sans doute ; mais c’était le seul qui eût reçu du hasard des circonstances l’éducation convenable. L’histoire de sa vie l’atteste. Cependant cette explication est trop simple. D’ailleurs, si cette supériorité a été acquise, un autre pourrait s’élever à cette hauteur, et l’éclipser. Les Ephésiens disaient : «  Si quelqu’un veut exceller ici, qu’il aille exceller ailleurs. » C’est notre devise à tous. C’est le considérant sous-entendu de tous les arrêts d’exil rendus par les peuples de la Grèce contre tant d’hommes célèbres.

    La vue d’un grand homme ne m’irrite pas plus que celle d’un parvenu qui a fait sa fortune par son travail ; au contraire, je les honore, je les respecte. Leur exemple est encourageant pour ceux qui ont la patience de les prendre pour modèles ; mais j’avoue qu’il doit désespérer les autres. Pour se venger, ils expliquent de mille manières bizarres comment il peut se faire qu’ils ne sont pas César. Ils le comparent à un pommier qui porte des pommes. On lui accorde la palme et on lui conteste le mérite de l’avoir remportée.  C’est une idole qu’on adore dans une langue qu’il n’aurait pas pu apprendre : on en explique les mécanismes par les principes d’un système qu’il n’aurait pas pu inventer ; on chante ses louanges dans des vers qu’il n’aurait pas pu faire.

Dans l’Enseignement universel, on croit, comme nous l’avons vu, que tous les hommes ont une égale intelligence. On ne laisse point d’excuse à la paresse.


Suite




Par Joseph Jacotot - Publié dans : Enseignement Universel Langue Maternelle
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Samedi 21 janvier 2006 6 21 /01 /2006 21:49





Page 281 à  289



DE L’IMPROVISATION – 4




    On demande encore ( car on aime beaucoup plus à discuter qu’à étudier), on demande s’il n’est pas des langues plus propres que d’autres au talent de l’improvisation. La langue française, disent les Français, offre un obstacle invincible aux improvisateurs. Notre langue, ajoutent-ils, est la langue de la raison. Les fadaises qu’on ose débiter sérieusement dans un autre idiome peuvent passer ; on les permet à ces idiomes qui ne peuvent pas faire mieux : mais notre langue ne se prête point aux licences poétiques qui ne sont que des écarts de la raison. Le français est l’interprète commun de tous les peuples quand il s’agit de graves intérêts. C’est la langue de la diplomatie ; ses mouvemens sages et mesurés ne peuvent s’allier aux transports, aux divagations de l’improvisation : sa construction fixe et immuable gênerait trop l’improvisateur. L’exemple des Italiens ne prouve rien. Leur langue est flexible, et se prête à tous les besoins du parleur. Le génie de l’improvisation impose ses lois à la langue ; la langue française au contraire donne des lois à ceux qui la parlent, et n’en veut recevoir de personne.

    Je réponds à cela qu’improviser c’est écrire vite, et que les plus beaux passages de Corneille sont ceux qu’il a le moins travaillé, à ce qu’on dit. Ce n’est pas que je croie que le génie de l’homme puisse improviser une langue comme il improvise la pensée : il faut avoir étudié long-temps pour parvenir à faire difficilement  des vers faciles ; mais on y parvient, et l’exercice convenable doit conduire à faire facilement des vers faciles. Je dis l’exercice convenable, car il ne faut pas croire que l’on apprenne à parler quand on apprend à écrire : ce sont deux talens différens.

    Pour bien écrire, il faut remettre vingt fois l’ouvrage sur le métier ; pour devenir improvisateur, il faut ne jamais revenir sur un mot  lâché. On ne rature point, on n’efface point ici ; le moindre retard, la plus légère hésitation gâtent tout ; parlez mal, mais parlez toujours : dès le premier jour, il faut être maître de soi ; quelque sottise qui nous échappe, elle ne doit point nous distraire de notre objet.

Commencez, continuez et finissez: VOILÀ LA TROISIÈME RÈGLE DE L’IMPROVISATION.

    Une minute, une seconde, si vous voulez, mais faites un tout complet, sans solution de continuité. Vous avez dit les plus belles choses, mais vous avez déjà contracté une mauvaise habitude , car il y a un temps de repos dans votre discours : votre esprit a été paresseux, ou vous avez manqué de volonté. Une mauvaise honte vous a retenu, vous êtes déjà le jouet des distractions.

    C’est dans les commencemens surtout que l’on doit exiger de l’élève qu’il s’exerce à l’audace contre lui-même, contre son orgueil et ses prétentions à l’esprit. Il sent que la sottise est sur ses lèvres, il veut la retenir, il craint de passer pour une bête, et il se tait : voilà déjà un jour de perdu. Il ne sait pas se vaincre, il n’ose pas faire un solécisme ; comment ne craindrait-il pas les sarcasmes d’autrui ? La raison vient à bout de tout cela. Et ne dites pas : je ne saurais me résoudre à prononcer des mots en l’air, sans ordre, sans suite, sans raison : vous êtes bien réservé, vous répondrais-je ; quand il s’agit d’un jeu, d’une gageure, d’un exercice que votre maître vous propose ! Est-il donc bien vrai que ce soit la raison qui vous retienne ? Vous rougissez, vous tremblez de peur de mal dire : mais sommes nous convenus que vous diriez bien ? Vous m’aviez promis que vous auriez le courage de dire, quand même vous diriez mal. Rien n’était si facile, à vous entendre, le moment arrive et vous balbutiez : est-ce la raison ou l’orgueil qui vous retient ?
    N’êtes-vous pas comme ces chanteurs qui perdent la voix quand on les écoute, comme cette femme dont la démarche est trop facile quand elle est seule, et qui boite dès qu’on la regarde ? Allez, ne dites pas : «  Je n’ai point reçu de dispositions de la nature; puisque vous n’avez pas le courage de mal parler, vous ne parlerez jamais bien ; vous serez toute votre vie à la merci du premier venu ; on vous fera déraisonner dans les occasions les plus importantes ; un jeu de mot, un éclat de rire, les huées vous feront perdre la tête : puisque vous êtes l’esclave de votre vanité, vous serez l’esclave de tout le monde.

    Voyez ce grand homme qui savait tout faire : poèmes épique, tragédies, poésies légères ; un ignorant faisait semblant de le regarder comme un sot, il devenait furieux et le voilà transformé en bête ; pas le moindre sel dans ses réponses : cet écrivain si élégant et si poli a oublié toutes les convenances, il dit de grossières injures, c’est la colère qui s’exhale : il a des distractions, il a perdu son talent.

    Une fois le préjugé reçu qu’il ne faut point parler pour dire des sottises, on ne peut plus improviser dans sa langue ; mais, encore une fois, pourrait-on apprendre une langue étrangère si on  ne  voulait pas se résigner à parler mal dans les commencemens ?

    Exercez donc vos élèves à parler sans hésitation dès le premier jour. L’apprenti improvisateur rougit-il de ce qu’il dit ? Tant mieux ; s’il a le courage de continuer , tout est fait, le succès est assuré : il a de l’intelligence puisqu’il sent sa sottise, et il a de la force de caractère puisqu’il continue. Un écrivain tâtonne, et trouve ce qu’il veut dire. Un improvisateur s’élance au but, il le manque, il recommence : l’esprit s’accoutume à parler aussi vite qu’on pense, ou, si l’on veut, à penser aussi lentement qu’on parle.

    La pensée, qui est une, est produite, est complétée à l’instant ; mais le discours, qui est une successions de signes distincts et séparés, ne peut que se traîner lentement. Celui qui n’est pas le maître de suspendre le torrent de ses pensées ne saurait le suivre avec sa parole. Sous ce point de vue, toutes les langues sont également propres à l’improvisation : c’est l’exercice qui manque. La langue grecque était plus accommodante que la langue latine ; cependant, Cicéron, Crassus et tant d’autres improvisaient en latin. Il y avait alors des maîtres d’improvisation, probablement comme le sont les maîtres de l’Enseignement universel, c’est-à-dire des gens qui dirigent et écoutent les élèves en encourageant leurs efforts.

    Aujourd’hui les maîtres ne rêvent qu’obstacles et difficultés. On croit voir des sentinelles placées de distance en distance pour arrêter les passans : pour arriver, il faut avoir le bonheur d’échapper à ce cordon d’examinateurs qui ne trouvent jamais aucun passeport en règle. Ce dont ils s’enquièrent le moins, c’est de votre raison. Il ne disputent jamais sur ce point important : c’est toujours la faculté qu’on vous conteste.

    L’histoire de la littérature est pleine de noms illustres, qui seraient restés dans l’oubli, si nos grands hommes eussent tenu compte du jugement qu’on portait d’eux dans leur enfance. Heureusement pour les arts, ils ont méprisé l’horoscope et ont continué leur route. Du temps des anciens c’était autre chose. Le sage était celui qui écoutait la raison. Voilà le point de départ, la maxime professée par tout le monde. Or, un sage était proposé comme modèle universel. On croyait que la raison suffisait pour tout apprendre quand on avait la volonté. Dites : Je ne veux pas faire ; mais ne dites pas : Je ne le puis.

    Vous avez beaucoup plus d’esprit que vous ne le dites, et vous le savez bien. Je vois bien que vous êtes paresseux, et je ne suis pas sûr de votre modestie. La modestie, comme on l’entend, est souvent une vertu de  parade, comme beaucoup d’autres. On a une haute idée de son intelligence, et l’on ne parle que de son peu d’aptitude ; on se croit supérieur, et l’on s’incline modestement pour savourer un éloge ; la véritable modestie consiste à n’être ni humilié, ni fier de la position où Dieu nous a placés ; à rester dans les bornes qu’il nous a assignées : c’est vanité de s’épuiser en efforts inutiles pour en sortir ; ce n’est pas modestie, c’est démence de ne pas sentir la dignité de l’homme, ou de dire qu’on ne partage point ce bienfait avec ses semblables. C’est une concession de la paresse, et presque jamais on ne pense ce qu’on dit. Ces êtres qui se prétendent disgraciés par la nature, ne veulent que des prétextes pour se dispenser de telle étude qui leur déplait, de tel exercice dont ils n’ont pas le goût. Voulez-vous en être convaincu : attendez un instant laissez-les dire, écoutez jusqu’à la fin.

    Après la précaution oratoire de ce modeste personnage qui n’a pas, dit-il, l’esprit poétique, entendez-vous quelle solidité de jugement il s’attribue ? Quelle perspicacité le distingue ! Rien ne lui échappe : si vous le laissez aller, la métamorphose s’opère enfin ; et voilà la modestie transformée en  orgueil. Les exemples là-dessus sont de tous les villages comme de toutes les villes. On reconnaît la supériorité d’autrui dans un genre, pour faire reconnaître la sienne dans un autre genre, et il n’est pas difficile de voir, à la suite du discours, que notre supériorité finit toujours par être à nos yeux la supériorité supérieure. On est convenu d’appeler cela de la modestie : je me soumettrai à la convention ; mais je ne vois là aucun effort ; je me dirai tout bas : Cette modestie n’est pas une vertu, c’est de l’orgueil travesti.

    Celui-là seul est modeste qui, dans les principes de la vieilles méthode, est convaincu de sa supériorité naturelle, et qui nous traite en égaux. Qui sent sa force et n’en use jamais ; qui ne se montre point tel qu’il est, dans la crainte de nous éblouir des éclairs de son intelligence, ou de nous humilier en s’élevant de la tête au-dessus des nains qui l’environnent. Cette stature gigantesque nous effraierait, et il se penche ; il descend jusqu’à nous : cette attitude forcée le gène, mais il la garde sans cesse. Voilà de la vertu, car c’est un effort dont nous devrions tenir compte au géant, s’il existait. Je n’ai jamais vu cette vertu-là. J’ai vu des gens jouer cette comédie, et se courber en effet jusqu’à moi, mais en regardant bien, on aperçoit les échasses : or, les échasses ne sont pas la taille, et ces géans de carnaval sont bientôt reconnus. Si vous vous croyez    grand, ce n’est pas un mérite à vous. De quoi m’étourdissez-vous les oreilles ? Ne serais-je pas fou de dire à un chien : Tu vois bien que j’ai  plus d’esprit que toi. Si vous êtes devenu grand par votre travail, je vous comprends ; c’est pour moi que vous avez tant travaillé : vous avez voulu me plaire. Hé bien ! vous me plaisez, je suis content de vous ; je vous ai l’obligation de m’apprendre tout ce qu’on peut faire quand on est homme. Ce génie dont vous me parlez, c’est moi qui l’exalte en battant des mains. Je le désespère quand il me plait, et il ose insulter au seul juge qu’il puisse avoir sur la terre !

Nous supposons donc que tout homme a du génie.  Nous supposons même que tout homme est improvisateur né.


Par Joseph Jacotot - Publié dans : Enseignement Universel Langue Maternelle
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Vendredi 20 janvier 2006 5 20 /01 /2006 19:36





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DE L’IMPROVISATION - 5




    Une tendre mère a vu son fils unique partir pour la guerre ; elle l’attend, elle pleure, et son fils n’est point rendu pendant long-temps à ses vœux. Dieu exauce enfin ses prières. Elle revoir l’objet de sa tendresse. Il entre, elle éprouve un saisissement qui ne lui permet pas de parler. Ne pense-t-elle pas, ne sent-elle rien quand elle reconnaît les traits de celui qu’elle aime ? 

    Le cœur de son fils bat sur son cœur qui palpite : ces longs embrassements, ces éteintes d’un amour inquiet au moment du bonheur, d’un amour qui semble craindre une nouvelle séparation ; ces yeux où la joie brille au milieu des larmes ; cette bouche qui sourit pour servir d’interprète au langage équivoque des pleurs ; ces baisers, ces regards, cette attitude, ces soupirs, ce silence même, les  comprenez-vous ? Eh bien ! Cette bonne mère a tout dit. Essayez de traduire ce que vous venez de voir. Il faut être Homère pour le dire en grec, ou Virgile pour le dire en latin, ou Racine pour l’exprimer en français.

    Mais Homère, et Virgile, et  Racine ne sont que des traducteurs: le langage arbitraire qu’ils ont appris prouve qu’ils sont savans ; mais ils ne rendront jamais qu’à peu près ce que le langage naturel leur a appris. L’improvisation des pensées et des sentimens est complète : Homère, Virgile et Racine ne peuvent atteindre cette perfection que comme pères. Qu’ils en sont loin comme poètes !

    Tout le monde a le génie de l’improvisation dans ce sens que nous improvisons tous et toujours. Il serait plaisant qu’un homme ne pût pas apprendre à dire le nom de ce qu’il pense et de ce qu’il sent. Comment ne sentez-vous pas que Racine n’est beau que parce qu’il me fait penser à ce que j’ai pensé, à ce que j’ai senti ?  C’est la contre-traduction que je fais moi-même qui est la véritable cause de mon émotion : si je ne comprenais pas comme Racine la tendresse maternelle, les vers de Josabeth ne sauraient m’émouvoir.

    Si Racine connaissait mieux que moi le cœur d’une mère, il perdrait son temps à me dire ce qu’il y a lu. Je ne retrouverais point son observation dans mes souvenirs, et je ne serais pas ému. Ce grand poète suppose tout le contraire : il ne travaille, il ne se donne tant de peines, il n’efface un mot, il ne change une expression que parce qu’il espère que tout sera compris de ses lecteurs précisément comme il le comprend lui-même. Il croit qu’ils ont tous vu ce qu’il a vu, pensé ce qu’il a pensé, senti ce qu’il a senti, ni plus ni moins.  Il s’efforce de tout dire, mais une langue artificielle est imparfaite : c’est l’ouvrage de l’intelligence humaine, et je dois rentrer en moi-même. Il faut que je recoure à mon propre génie, au génie de tous les hommes, pour deviner ce que Racine a voulu dire, ce qu’il dirait comme homme, ce qu’il dit quand il ne parle pas, ce qu’il ne peut pas dire tant qu’il n’est que poète.

    Voilà ce que chacun de nous pense en lisant Racine. Mais ces jouissances pures ne nous paraissent faites que pour nous seuls. C’est un plaisir privilégie que nous réservons pour nous-mêmes, à l’exclusion de qui que ce soit. Sentez-vous cela comme moi, dit-on gravement. L’on s’admire ; on se croit Racine et l’on a raison.

    La folie est dans la prétention d’avoir seul l’intelligence d’une langue que tout le monde peut apprendre quand on le veut.




Par Joseph Jacotot - Publié dans : Enseignement Universel Langue Maternelle
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