C’est ainsi qu’on s’extasie devant un tableau. L’œil d’un peintre voit, dit-on, des choses que le vulgaire ne perçoit pas. Erreur ridicule. Quoi ! Il a vu ce que je n’ai pas aperçu, il me le raconte avec son pinceau, et je me récrie ! Mais quelle est donc la cause de mon admiration ? Il a imité la nature, répondrai-je.
Mais si on insistait : Vous connaissez donc la nature comme lui, vous aviez donc remarqué tous ces détails ? Ne serai-je pas obligé d’avouer que j’admire en sot, ou que j’ai le même œil que David ou Raphaël, Raphaël remarquait comme je remarque, parce qu’il était homme comme moi ; mais il remarquait qu’il avait remarqué : voilà sa supériorité. Il se rendait compte à lui-même de tout ce qu’il voyait, et il essayait de m’en retracer le souvenir. Que Vernet devait rire quand il entendait le Parisien qui n’avait vu que les ondulations de la Seine, décider de la vérité d’un tableau qui peint la nature en deuil, la mer en fureur et les reflets d’une lumière effrayante, la pompe affreuse et l’appareil terrible qui enveloppe un vaisseau battu par la tempête !
Mais un marin témoin du naufrage auquel il a échappé, se rappellerait ces scènes d’horreur, et, voyant, dirait en lui-même comme Vernet : Que cela est beau ! Que cette langue de la peinture est pauvre ! Qu’il y a peu de choses sur cette toile en comparaison de ce ciel que j’improvise !
Nous improvisons tous en lisant, comme en regardant, en tâtant, et en écoutant. Chacun de nos sens nous fournit, dans un instant, une infinité d’idées et de sentimens qui existent tous à la fois sans se mêler, sans se nuire. Ce n’est que sur le papier que la pensée et le sentiment s’étendent et s’affaiblissent en se divisant par des signes qui s’isolent par leur nature, et ne se réunissent que par la pensée qui les rattache à l’unité. Chaque art a ses règles qu’il faut apprendre ; mais ces règles sont conventions : voilà pourquoi elles sont sujettes au changement.
La musique n’est pas la nature : ce n’est qu’une imitation d’après des habitudes variables selon les temps et les lieux. Lulli était admiré, donc il était admirable, c’est-à-dire, qu’avec les signes, les usages reçus de son temps pour l’harmonie et la mélodie, il excitait les passions de ses auditeurs. Vouloir juger aujourd’hui de la valeur de ses expressions musicales par l’effet qu’elles produiraient sur nos oreilles, c’est vouloir juger du mérite d’une langue par une autre. Faites, selon les temps, des signes tout l’usage qu’en faisaient Lulli ou Mozart : vous arriverez également au but.
Ces réflexions ont pour but de montrer que Tout est dans tout, qu’on trouve partout des modèles de l’art, pourvu qu’on sache les lire. Bossuet, par exemple, est toujours à imiter ou à traduire, même lorsqu’il traite les sujets qui vous paraissent les plus éloignés de celui qui vous occupe.
Bossuet transportait son auditoire ; donc il avait un talent supérieur ; voilà notre règle. Les hommes du temps de Louis XIV étaient les hommes d’aujourd’hui. J’ai plus d’une fois remarqué l’étonnement de la jeunesse quand je parlais de Bossuet, quand je lisais quelques-unes de ces pages où l’éloquence est, pour ainsi dire, cachée à nos yeux sous un voile épais, parce que le sujet ne nous paraît même pas susceptible d’être traité éloquemment.
Je connaissais mon auditoire, nous dirait Bossuet ; je le faisais fondre en larmes ; j’ai été plus d’une fois interrompu par les sanglots.
Croyez-moi, si j’avais l’honneur de porter la parole devant vous, je connais toutes vos pensées les plus secrètes. Je puis sonder les replis de votre cœur.
L’improvisation Italienne est un amusement sans intérêt,sans aucune utilité réelle. Qu’importe, en effet, que l’on sache improviser en vers sur un sujet quelconque ? Ceux qui ont un goût décidé pour cet exercice n’ont pas besoin de règles, et, quand on se fait un état de ce talent, ce que l’inclination a commencé par hasard se trouve bientôt perfectionné par la nécessité de vivre.
Ceux qui n’ont qu’une envie passagère, une simple curiosité de savoir comment la méthode s’appliquerait à cette espèce d’improvisation ; ceux-là ont besoin de guides et de soutiens dans leur entreprise. En général, notre méthode n’est pas nécessaire à ceux qui veulent fortement et toujours, comme à ceux qui ne veulent pas du tout ; notre méthode, comme toutes les méthodes, n’est bonne que pour la masse qui va comme on la fait aller. Nous encourageons nos élèves : que pouvait faire de plus le maître de Cicéron ?
J’ai dit qu’il fallait savoir se vaincre soi-même. Mais personne ne doute de cette vérité et tout le monde sait comme moi que, quand on a peur, on ne peut pas improviser. J’ajoute que nous avons tous la faculté d’être maîtres de nous. On en convient. Mais on s’étonne que j’appelle enseignement l’exposé de ces vérités incontestables et incontestées. On s’est indigné dans la Belgique qu’un étranger, sans mission, vint faire la leçon à tout un peuple, et lui imposer une nouvelle croyance. Je pense que cette erreur a été une des causes de tous les sarcasmes et de toutes les calomnies dont on a voulu m’accabler. On voit, par ce qui précède, que je ne veux régenter personne : je veux aider les ignorans, et les savans se jettent entre eux et moi avec une espèce de fureur. Je ne parle à aucun peuple, je parle à tout homme qui veut m’entendre : qu’il soit Belge, Anglais ou Français, il est homme ; et, s’il a besoin de moi, cela me suffit. Je lui dirai ce qu’il faut faire pour improviser dans une langue, quoique je ne la connaisse point.
Après avoir fait l’épreuve de son courage à vaincre une fausse honte, après m’être assuré de sa docilité, je lui dirai : Apprenez un chant d’un poème de votre pays ; essayez de raconter les autres ; faites tous ces exercices avec les réflexions que vous avez lues plus haut. Vous verrez que l’on est musicien quand on sait six sonates et qu’on les comprend, on est poète quand on sait un chant d’Homère et qu’on le comprend, c’est-à-dire, quand on a vérifié que tout y est. L’expérience se fait au moment où j’écris. Si elle ne réussit pas, j’en instruirai les maîtres de l’Enseignement universel, afin qu’ils ne perdent pas leur temps dans des essais inutiles.
Je dois m’attendre à la moquerie des autres peuples : ils se ressemblent tous. Les français n’apprendront pas sans rire que, par l’Enseignement universel, un flamand parvient à parler et à écrire aussi bien qu’eux. Les peuples sont, comme les individus, jaloux et moqueurs les uns à l’égard des autres. Ils répètent sérieusement que la langue française est bonne pour parler à des hommes, l’espagnol à Dieu, l’anglais aux oiseaux, que sais-je encore ? J’ai oublié le reste.
Quand deux hommes se rencontrent, ils se font politesse comme s’ils se croyaient égaux en intelligence ; mais si l’un d’eux se trouve enfoncé dans le centre du pays de l’autre, on ne fait plus tant de cérémonie : on abuse de sa force comme de raison ; tout dénote dans l’intrus une origine barbare ; on le traite sans façon comme un idiot. Sa prononciation fait pâmer de rire, la gaucherie de ses gestes, tout annonce en lui l’espèce bâtarde à laquelle il appartient : là c’est un peuple lourd, celui-ci est léger et frivole, celui-là est grossier, celui-ci fier et hautain.
En général, un peuple se croit, de bonne foi, supérieur à un autre peuple ; et pour peu que les passions s’en mêlent, voilà la guerre allumée : on tue tant qu’on peut de part et d’autre, sans remords, comme quand on écrase des insectes. Plus on tue, plus cela est glorieux. On se fait payer tant par tête ; on demande une croix pour un village brûlé, un grand cordon si c’est une grande ville, suivant le tarif. Et ce trafic de sang s’appelle amour de la patrie.
Cette démence n’est-elle pas universelle ? Où donc est-il, ce peuple qui se prétend supérieur aux autres par la raison et par l’intelligence ? Vous parlez d’amour de la patrie, et c’est au nom de l’amour de la patrie que vous vous élancez comme des bêtes féroces sur le peuple voisin. Et si l’on vous demandait ce que c’est que votre patrie, vous vous égorgeriez vous-mêmes les uns les autres, avant de tomber d’accord sur ce point.
Oui, sans doute, il y a une patrie : c’est celle qu’on défend.
Il n’y a point de patrie qui attaque.
- Tout le monde sait cela, direz-vous.
- Avouez qu’on ne s’en douterait pas ; convenez que les disputes de supériorité de peuple à peuple sont aussi ridicules que les prétentions des individus entre eux.
- Cela se peut ; mais revenez donc à l’Enseignement universel.
- Je n’en suis pas sorti : je vous dis que tous les peuples, comme les individus, ont une égale intelligence ; que les peuples diffèrent par les mœurs comme les hommes par les actions. Le calumet, la pipe, le turban, l’habit long, le gilet de velours par-dessus ou par-dessous, la taverne ou le salon : l’homme choisit dans tout cela ce qui lui convient. Tout cela n’ôte ni ne donne de l’intelligence : ce choix appartient à la volonté, et je n’ai pas dit que les peuples, pas plus que les hommes, avaient la même volonté. Annibal menaçait Rome ; les Romains voulurent périr plutôt que de céder et ils ne périrent pas. Les Romains n’avaient pas plus d’intelligence que nous ; mais c’était leur goût, leurs mœurs et leurs habitudes ; un autre peuple serait allé à la comédie : chacun son goût, mais l’intelligence est la même.
Au surplus, vous savez que je n’écris point pour les peuples : ils sont ce qu’ils ont été et ce qu’ils seront. Je parle à chaque individu : un individu peut tout ce qu’il veut. Voilà l’Enseignement universel.
Il faut en appliquer la méthode surtout aux choses utiles : faire une tragédie impromptu demande une longue étude ; improviser un petit compliment en vers est un talent de salon qui suppose également des connaissances acquises, indépendantes de l’intelligence que nous avons tous ; mais ces talens ne trouvent pas si souvent leur application, et ils ne sont pas si utiles que l’improvisation en prose.
Or, il y a trois genres : on se propose quelquefois de louer ou de blâmer. C’est le même genre qu’on appelle démonstratif. Je ne sais pas pourquoi les rhétoriciens n’ont fait qu’un genre de deux choses si différentes. On ne loue guère que par la force, ou en passant et par manière d’acquit ; je dis par force, c’est-à-dire, pour obéir aux usages, aux conventions reçues. Les académiciens sont convenus de se louer entre eux. Mais on sent la contrainte du laudateur dans ces compositions littéraires: il est même reçu que ces discours académiques ne tireront point à conséquence. C’est une parade qu’on joue par ordre et de mauvaise grâce. L’orateur est embarrassé de son rôle, et quand il a la maladresse d’y rester et d’exécuter l’ordre à la lettre, quand il ne sait pas adroitement substituer un sujet à sa façon à celui qui lui a été imposé, les bâillemens de l’auditoire l’avertissent qu’il a trop de scrupules.
Un peu de supercherie est utile en pareille occasion. Du reste, on est équitable envers le panégyriste obligé, on lui tient compte de son dévouement : chacun se rend justice, et sent qu’à sa place il ne pourrait pas faire mieux. Il n’est pas dans la nature qu’un homme loue sincèrement un autre homme. En effet, quand on croit à la différence des intelligences, quand on croit que le génie a tout fait, il ne reste plus rien à louer. Et quand la conscience dément l’éloge, on ne peut louer que gauchement.
On sent d’après ces réflexions, combien un éloge doit être difficile à faire. Il est bien aisé, disait Socrate, de louer les Athéniens en présence des Athéniens. Il aurait pu ajouter : « Mais l’entreprise serait bien hasardeuse en présence des Lacédémoniens. »
Il n’y a point d’éloge cité comme chef-d’œuvre, mais surtout il n’y a point de collection d’éloges qui aient jamais fait la réputation d’un grand écrivain. Quelques poètes sont venus jusqu’à nous avec des satires ; aucun avec des éloges. Il y aurait de quoi périr d’ennui.
Mais enfin, si nous voulons enseigner à improviser un éloge, nous faisons étudier l’oraison funèbre de Henriette de France. Nous remarquons que Bossuet a choisi cette proposition oratoire : « Dieu a voulu la révolution d’Angleterre. » C’est cela qu’il s’agit de prouver. Le cadre est vaste, le spectacle est grand, l’exemple est terrible, les suites sont affreuses, les obstacles renaissent sans cesse. La vertu de Henriette semble d’abord tout aplanir. Dieu triomphe de tout. L’événement avait été prédit d’avance : cette sinistre prédiction nous épouvante.
Nous faisons voir que tous les détails de cette belle composition se trouvent partout ; que tous les éloges sont calqués sur celui-là, et qu’il ressemble lui-même à tous les autres ; l’histoire d’Angleterre est écrite dans chaque mot ; il serait facile de l’inventer d’après le discours ; et, si l’on se trompait sur des faits précis, on ne pourrait imaginer que des faits analogues quand on sait lire ; or, voici comment nous faisons lire :
Exorde : « Celui qui règne dans les cieux, de qui relèvent tous les empires, à qui seul appartient la gloire, la majesté, l’indépendance, est aussi le seul qui se glorifie de faire la loi aux rois, de leur donner, quand il lui plait, de grandes et de terribles leçons. »
Cela m’apprend que Charles ne régnait que sur un coin de terre, que son empire ne contenait que quelques petits royaumes ; seul me fait comprendre que sa gloire a été perdue, son indépendance détruite, sa majesté violée ; se glorifie de faire la loi m’apprend que Dieu avait menacé dans l’écriture ceux qui abandonnaient son culte ; quand il lui plait, m’indique un événement inattendu. La désobéissance était ancienne ; la punition arrivera quand on en avait presque oublié la cause.
Continuez ainsi la lecture ; vous apprendrez ce que c’est qu’écrire. Si je ne trouve pas les faits, ou des faits analogues en lisant votre discours, en écoutant votre improvisation, c’est comme si vous ne parliez pas. Cette règle est la même pour improviser comme pour écrire ; c’est la marche de Racine comme celle de Bossuet. Racine a dit :
Tel, en un secret vallon Sur le bord d’une onde pure Croît, à l’abri de l’aquilon, Un jeune lis, l’amour de la nature.
Vous voyez bien que Joas a été secrètement élevé dans le temple : il était nourri de pures maximes, il était à l’abri des fureurs d’Athalie, tout le monde l’aimait. Ne dirait-on pas que beaucoup de versificateurs ignorent cette règle ? Ils vont me dire : Nous le savons bien ; mais nous avons du génie, et les règles ne sont pas pour nous.
Laissez ces messieurs enfiler des mots qui ne disent rien, dont il est impossible de composer un tableau de faits concordans et vraisemblables, et recommandez cette règle unique à vos élèves. Toute la rhétorique est là. Qu’ils soient élégans, harmonieux, magnifiques, précis, sublimes même ; ne les suivez pas dans les nues, n’ayez point d’invention point de génie : regardez et dites ce que vous voyez.
Quand on a appris le discours de Bossuet, on le répète sans cesse, on vérifie tous les autres et l’on improvise. Mais expliquez-nous dira-t-on comment on fait pour improviser ? On fait ce que je viens de dire : on apprend le français, on sait un discours du genre, on le comprend, on y compare tous les autres, on étudie l’histoire d’un homme, et l’on ouvre la bouche. Voilà le secret. Mirabeau n’en avait pas d’autre.
Blâmer est trop aisé : il ne faut point ici de règles particulières. Qui sait louer d’ailleurs sait tout dans le genre démonstratif ; car Bossuet n’a pas manqué de blâmer Henri VIII et toutes les sectes d’Angleterre. Vous n’oublierez point d’avoir toujours une satire prête : cela donne au discours de la variété, sans nuire à l’unité, quand le sujet du blâme est choisi dans les faits.
La variété vient des sentimens divers qui naissent de la contemplation du même objet. Bossuet, sans sortir de son sujet, excite mon admiration par le spectacle imposant de la toute puissance de Dieu, et mon effroi par le portrait de Cromwell. Il change sans cesse de sentimens, et parle toujours de la même chose qu’il me présente toujours sous un aspect nouveau ; et cependant il ne peut rien dire de nouveau. Voilà un singulier problème dont la solution est bien facile ; l’orateur doit dire du neuf et il n’y a rien de neuf.
Voici l’explication de cette contradiction apparente : ce que Bossuet dit n’est pas neuf, l’histoire était connue de tous ses auditeurs ; ses réflexions n’étaient pas neuves, tout le monde les avait faites ; mais elles étaient inattendues. Ce n’est pas un orateur celui que l’on devine avant qu’il n’ait parlé ; ce n’est pas un musicien, celui dont on achève mentalement toutes les phrases à mesure qu’il les commence. Celui-là est orateur, qui, plein de son sujet, choisit dans l’infinie variété de ses pensées, celle qu’il doit présenter, celles qu’il faut mettre dans un autre ordre, et réserver pour le moment où l’auditeur, distrait par ce qu’il entend, ne songe plus à un rapprochement qu’il aurait fait dans toute autre circonstance.
Exercez-vous à ne pas vous contenter de ces rapports qui sautent aux yeux ; creusez dans votre sujet ; vos auditeurs pensent comme vous ; ce qui vous frappe d’abord les a saisis comme vous : ils ne vous sauront aucun gré de ce qu’ils disent, de ce qui se présente tout de suite sans qu’on l’attende. Variez vos combinaisons, choisissez celles qui vous ont le plus coûté : l’auditeur sera étonné sans rien apprendre. Il pouvait le dire comme vous ; mais il n’y pensait pas au moment même où vous l’avez dit, et cette apparence de nouveauté lui plait.
Voilà ce que j’appelle dire du neuf, quoiqu’il n’y ait rien de neuf. Joas était comme une tendre fleur : qui ne le disait point dans le temple ? Dites-le dans une circonstance où tout le monde y pense, cela s’appelle plat ; exprimez cette idée connue d’avance au moment où personne n’y songe, cela paraîtra neuf. Il ne peut pas y avoir de faculté particulière pour parler à propos, et mettre en place ce qu’il faut dire. La faculté commune à tous les hommes consiste à apercevoir des rapports : ce talent se trouve dans toutes les têtes d’hommes.
La faculté d’apprendre à communiquer par des signes ces combinaisons de l’intelligence, a été donnée à tout le mode. Juger de l’effet que produira ce développement successif, selon la place assignée à chaque pensée, à chaque sentiment, est encore la même faculté. On peut tout cela, mais il faut vouloir, il faut attendre, changer, revenir souvent à ce que l’on a d’abord mis à l’écart.
Dans toutes ces opérations, dans toutes ces manœuvres de la mémoire, le génie n’est que spectateur ; il juge des figures variées que donne un kaléidoscope agité par une main étrangère ; mais il n’apprend rien, pas plus que le lecteur de Massillon. Mon esprit n’apprend rien en voyant une combinaison nouvelle qui résulte de mes souvenirs ou de circonstances indépendantes de ma volonté. Je me rends compte que je savais ce que je viens décrire, comme je savais ce que je viens de lire dans Bossuet.
C’est de là que naît, selon moi, la cause du dégoût que nous éprouvons dans l’étude où la volonté tient notre esprit à la chaîne : il est sans cesse disposé à rompre ses liens.
Forcez-le donc à la patience, exercez votre mémoire par des répétitions continuelles : vous ne gagnerez point d’esprit mais votre esprit choisira sans aucune peine parmi tous les objets qui se présenteront comme naturellement et par habitude. L’aptitude à la patience, dont parle Buffon, se conçoit très bien dans ce sens. Si vous avez le goût, la disposition, l’inclination ou le désir, vous réussirez par la volonté que vous avez ; vous ferez tout ce que je viens de dire sans qu’on vous le commande. Si vous avez plusieurs goûts, plusieurs dispositions à la fois, le succès devient plus incertain. Il faut vaincre tantôt une inclination, tantôt une autre ; ce combat vous distrait, vous ne réussirez rien, et l’on vous déclare incapable par l’intelligence.
Je dis, moi, que vous ne péchez point par sottise, mais par lâcheté ; que vous pouvez vaincre vos mauvaises dispositions ; que la raison vous a été donnée pour cela, à vous comme à tout autre. Essayez, et vous verrez. Ne pouvez-vous pas vous décider à louer ? Eh bien ! jetez-vous dans la satire.
La satire, littérairement parlant, n’est pas plus facile à composer que l’éloge. Si vous vous moquiez de moi en face, il vous faudrait un grand talent pour me faire goûter vos calembours ou vos jeux de mots. Mais attaquer un homme absent, le tourner en ridicule, est chose aisée entre rieurs. Parlez toujours. Ceux qui vous écoutent sont disposés à l’indulgence : en fait de satire, on ne conteste d’esprit à personne. Le lion seul s’indigne du coup de pied de l’âne ; les autres animaux ne le trouvent jamais mal appliqué ; item, c’est toujours un coup de pied. Courage. Dans ce cas, il n’y a point d’obstacles à vaincre ; on vous accueille, on vous sourit ; prenez garde simplement que cette bienveillance n’encourage trop votre vanité : vous pourriez aller trop loin.
Voilà l’écueil de la satire. Vous voyez bien que cette difficulté peut encore se vaincre par la volonté, et que si vous donnez dans le panneau, c’est de vice que vient votre ânerie. Pour l’éloge, les difficultés se présentent dans un ordre renversé. Au premier mot de votre exorde, l’auditeur fronce le sourcil s’il est puissant ; il joue la distraction s’il est votre égal ; on bâille si vous parlez dans une assemblée ; peu à peu votre voix s’éteint, les concessions se suivent, vous reculez au lieu d’avancer, et vous venez de donner la preuve de ce que je en cesse de répéter : ce n’est pas l’intelligence qui manque mais la volonté.
Eh bien ! Suivez l’usage, ne louez plus, blâmez toujours ; et si vous désirez acquérir une grande facilité en ce genre, l’enseignement universel peut encore vous aider. Etudiez une satire, vérifiez toutes les autres, vous n’y trouverez que ce que vous avez dit vous-même ; mais les combinaisons s’opèrent facilement, et vous deviendrez satirique et improvisateur si cela vous convient.
Dans tout ce que je dis sur l’improvisation, je suppose, comme on le voit, que l’élève désire commencer par acquérir ce talent. Si, en effet, il était question d’un élève qui eût commencé ses études sous votre direction, celui-là sait un livre ; il n’a plus rien à apprendre ; il lui reste seulement à vérifier : et s’il a la volonté, le talent ne peut lui manquer. Je suppose qu’on sache Télémaque, on a tous les matériaux d’une oraison funèbre comme d’une satire. Il ne s’agit plus que de confronter les styles, les expressions, et voir en quoi tout cela se ressemble ou diffère. C’est une langue commune avec des variétés qu’il faut connaître ; mais cette connaissance ne se devine pas, elle s’acquiert. : ce sont des dialectes qu’il n’est point permis d’inventer.
Point de génie, s’il vous plait. Je prétends, du reste, que tous les matériaux de l’éloge sont dans Télémaque ; mais ils n’y sont que pour nous, pour notre mémoire. Pour les autres, ils sont épars, isolés, sans suite : c’est comme s’il n’y étaient pas. L’Enéide est dans Homère pour Virgile qui savait Homère. Les tragédies de Racine sont dans Euripide pour Racine, non pas pour Racine homme de génie, mais pour Racine homme qui savait Euripide, et qui rapportait toutes ses lectures à ce seul poète, qu’il étudiait et comparait sans cesse à tout.
Quand on sait un livre, la matière ne manque jamais, les pensées abondent ; il faut choisir et y mettre de l’ordre en parlant : voilà tout.
Tachez de vous rappeler cette expérience que nous avons faite : un homme nous déplait, et nous remarquons un de ses défauts ; je vous demande quelle est l’action, les paroles de cet homme que nous n’ayons pas l’esprit d’interpréter malignement ; quel est le fait dont nous ne puissions pas induire la preuve du défaut que nous avons remarqué ? Parle-t-il bien, c’est un bavard. N’allez pas plus loin, direz-vous ; Terence et Molière, tout le monde a dit cela, et le contraire aussi.
Continuez. Hé bien ! Je continue : chaque bonne qualité d’un personnage de mon livre peut donc se développer à l’infini, en passant en revue tout ce qui se fait et tout ce qui se dit dans les livres ; car je puis prêter par la pensée à mon personnage ce qui appartient à un autre. Donc, un éloge, mille éloges sont dans Télémaque par pièces et par morceaux : les rassembler est impossible aux gens de la vieille méthode qui lisent tout ; les réunir le livre à la main, est l’ouvrage de nos commençans ; les présenter quand on veut en écrivant, voilà Racine. Enfin, le dire à la première interpellation, voilà l’improvisation.
L’écolier, Racine et l’improvisateur marchent chez nous sur la même route ; le chemin est direct, il est unique : le suive qui voudra. On le peut sans maître.
Un maître n’est jamais nécessaire à l’homme ; mais il est infiniment utile, non pas à ceux qui veulent qu’on leur prouve que cette route conduirait au but, mais à ceux qui, n’ayant jamais réfléchi, et n’étant pas tourmentés du besoin de réfléchir, se laissent conduire avec docilité sans avoir le courage et la patience d’avancer tout seuls. Ils ont besoin d’un compagnon pour les distraire de la fatigue et de l’ennui du voyage : accompagnez-les donc.
Si l’homme a la faculté de raisonner sur des faits, en le supposant seul sur la terre, quel fait plus digne de son attention que son semblable qui réfléchit et lui communique ses réflexions sur les faits dont ils sont témoins en même temps ! Les pensées de l’un deviennent un nouveau sujet de pensées pour l’autre. Il s’exerce à imiter l’exemple qu’on lui donne ; et quand la leçon du maître n’aurait que cet avantage, rien ne peut la remplacer, même pour les hommes de génie, s’il y en a. on est d’accord là-dessus : l’étude de l’homme est la plus utile de toutes.
Il n’y a pas de doute que Platon, écoutant Socrate, pouvait profiter davantage d’une seule conversation que nous en lisant tout Platon. Mais écouter n’est profitable que lorsqu’on s’entend. La leçon orale est bien fugitive : le livre reste là, je puis l’ouvrir quand il me plait tandis que les paroles s’envolent, on ne peut plus les retrouver. J’ai souvent dit à mes auditeurs : Tant que vous ne ferez que m’écouter, vous n’apprendrez rien, vous ne retiendrez rien, vous ne me comprendrez même pas. Prenez des notes, recomposez ce discours que j’improvise, vous serez perdus dans ce labyrinthe : c’est un chaos que la lumière n’éclaire pour vous qu’à demi et souvent point du tout. Cependant on s’obstinait à venir m’entendre des villes voisines, l’affluence était si grande que le cours a cessé faute de place pour contenir les auditeurs. Tel est l’ascendant de l’improvisation : l’auditeur est flatté de suivre le cours de ce fleuve qui ne tarit jamais. On croyait d’ailleurs remarquer, dans mes discours, du vrai mêlé de on ne savait pas quoi de bizarre, de singulier, de neuf même, comme s’il y avait du neuf. Cette dernière remarque, quoique fausse, m’a fait beaucoup d’ennemis parmi les gens à prétentions qui craignaient qu’elle ne fût vraie. Enfin je ne pouvais pas être compris parfaitement, et on a interprété malignement, calomnieusement, ce qu’on n’entendait pas. De là cette colère qui m’a tant fait rire.
Quand vous improviserez, ne faites pas comme moi ; faites la leçon comme on la fait : on ne viendra pas vous entendre ; mais on ne vous critiquera point. Cependant, ne renoncez pas pour cela à notre marche ; ayez un livre commun entre vos élèves et vous ; sachez-le tous ; parlez alors tant qu’il vous plaira : ils comprendront tout ce que vous direz ; ils le retiendront sans peine, et ils iront sept, huit fois plus vite que les autres.
Si nous avions retenu tout ce que nous ont dit les dix ou douze discoureurs successifs que nous avons entendu parler quand nous étions petits, nous serions plus savans que qui que ce soit sur la terre. Mais autant en emporte le vent, parce qu’il n’y a rien de commun entre nous : le professeur voltige de branche en branche, ses réflexions ne se rattachent à rien de fixe dans ma tête. J’oublie ce verbiage, et lui aussi. Le plus savant des savans serait celui qui aurait retenu tout ce qu’il a dit, ou un auteur qui saurait tout ce qu’il a écrit.
Le moyen de rendre les collèges utiles serait donc d’y introduire l’Enseignement universel ; il n’y aurait rien à changer pour cela dans le personnel. Vous riez, vous n’êtes pas dupes de ma petite précaution oratoire, ni moi non plus. Vous savez bien qu’on ne me demandera pas ce qu’il faudrait faire, et moi aussi : voilà pourquoi je déclare que je pourrais rendre les collèges d’Europe mille fois plus utiles qu’ils ne le sont. Infirme comme je le suis, j’aurais une grande tâche à remplir ; mais je n’ai tant de hardiesse que parce que je sais bien que je ne m’engage pas beaucoup.
Vous voyez, que je finis, comme Boileau, par un trait de satire. Sur la tête de qui ce trait tombera-t-il ? Décidez comme il vous plaira. Je dis, moi, d’après mes principes : cela ne tombe sur personne. L’Europe est un être abstrait qui n’a ni pensée ni volonté. L’Enseignement universel, dans ce sens, est une absurdité, comme la monarchie universelle. Je ne parle donc aux hommes qu’un à un, et à mesure que j’en trouve qui veulent m’entendre. J’avoue encore, à ma grande honte, qu’ils ne sont pas nombreux. Il n’est encore venu qu’un Anglais tout exprès de Londres pour profiter de la méthode suivie dans la Belgique. Si les Français, les Allemands, les Espagnols, accouraient à nos écoles, il y aurait peut-être de quoi se fâcher ; mais jusque-là, que ne nous laisse-t-on en paix enseigner dans notre désert ? C’est qu’on sait bien qu’on attendrait en vain de pouvoir se mettre en colère ; et il y a des gens qui regardent ces petits transports comme utiles à leur santé. Grand bien leur fasse !
La tribune est un champ de bataille. La chaire est un trône d’où l’orateur règne sans opposition comme sans partage. Il parle à des auditeurs dont il ne fait que développer les pensées ; on lui obéit, et on aime lui obéir. Qu’il réprime les passions, ou qu’il encourage la vertu, c’est avec le même silence respectueux qu’on écoute, qu’on recueille au fond du cœur chaque parole qui sort de sa bouche. Tout le distingue de la foule qui l’environne ; il porte des vêtemens qui le font reconnaître, et sa présence commande un silence universel. Placé au-dessus de l’assemblée, il lui parle avec une autorité d’autant plus imposante que l’assemblée est plus nombreuse. Quel contraste ! Voyez la faiblesse de celui qui commende, et jetez les yeux sur cette multitude : elle écoute, les yeux baissés, un homme qui n’épargne aucun vice et ne flatte aucune faiblesse, qui réprimande, menace même, lui seul, de la voix et du geste, tout le peuple qui l’écoute.
Cette puissance vient du ciel : les éclats de la voix de l’orateur n’irritent point, au contraire ils nous touchent. Ce n’est pas un droit qu’il exerce, on le lui contesterait ; c’est un devoir sacré qu’il remplit. Ce n’est pas lui qui nous menace ou nous rassure, c’est Dieu même qui nous parle par sa bouche. A ce nom, nous ne sentons plus que notre faiblesse, et nous écoutons avec respect.
En vain notre conscience avouerait en secret la vérité des paroles de l’orateur, les passions révoltées n’écouteraient point la conscience. La vanité de chacun de nous insulterait à l’orgueil d’un de nos semblables qui se permettrait de nous donner des leçons qu’il aurait besoin de recevoir lui-même ; une conduite exemplaire ne lui donnerait pas cet empire, nous saurions avec art transformer ses qualités en vices ; et, au lieu d’obéir, nous nous ferions à nous mêmes, et pour le besoins de nos passions, un devoir d’arracher le masque de ces vertus de parade : la chaire deviendrait un théâtre ; nous applaudirions au talent, et nous mépriserions les conseils.
Ce que la nécessité même n’obtient de nous que difficilement, la croyance le fait sans efforts. On obéit à la puissance ; les effets de la force ressemblent à ceux de la conviction : il faut un œil clairvoyant pour distinguer ces deux causes si différentes.
Mais un peuple soumis à la voix d’un seul homme sans armes, sans cortège, sans puissance, c’est un miracle que la conscience ne saurait faire, et ce miracle de tous les jours est opéré par la foi.
L’orateur de la chaire est à la fois notre maître sur la terre, notre interprète auprès du maître des cieux, notre régulateur et notre guide. Il porte nos vœux et nos prières aux pieds de l’Eternel ; ses désirs sont nos désirs, ses espérances sont les nôtres : il ne consulte personne. Son avis est toujours celui de tous les auditeurs ; il ne recherche point leurs suffrages, ils lui sont acquis d’avance sans réserve, sans restriction : le peuple est tout entier dans sa personne quand il lève au ciel ses mains suppliantes. Toutes les distinctions disparaissent, toutes les conventions sociales sont oubliées ; les hommes conservent, dans ces assemblées augustes, leur égalité primitive.
Si quelque trace d’inégalité sociale paraît encore aux yeux distraits dans les édifices destinés à la piété, il y a des momens, pendant la prière, où la présence de Dieu éclipse tout et remplit toutes les âmes. Ce n’est pas à la société, c’est aux hommes qu’il apparaît ; et, quand l’orateur de la chaire entretient ses auditeurs des mystères sacrés, il ne s’agit plus de peuples, de corporations, de droits, de privilèges ni de prétentions. Tout l’entourage disparaît, l’homme seul reste muet en extase devant le créateur, et l’orateur ne parle, en son nom, qu’à des créatures.
Telle est la position d’un improvisateur sacré ; c’est là surtout que l’improvisation est à sa place. Nous avons de beaux discours écrits en ce genre ; mais les plus beaux endroits ne produisent jamais l’effet de l’improvisation. Il faut sans doute se conformer aux règles, c’est-à-dire, aux usages, dans ce genre comme dans les deux autres ; on doit partager le discours en points, ou le composer tout d’une haleine selon les temps et les lieux. Aucune de ces conventions ne peut nuire à l’effet. On y est accoutumé, et l’habitude fait qu’on n’y songe pas. Les indifférens ou les profanateurs jugent avec le compas littéraire et ne sont point émus. Mais le fidèle ne pense qu’aux paroles et il est pénétré.
Cependant celui qui oserait violer les règles troublerait l’assemblée par cette tentative ; ici la soumission aux règles est une loi sacrée : l’usage est un devoir ; c’est une audace condamnable de le changer sans autorisation supérieure, sans ordre du chef reconnu en pareil cas. La langue même de la nature, la langue des signes universellement compris sur le globe, s’altère par des conventions et des lois : vouloir faire mieux est un crime. Changer un geste, le restreindre, lui donner plus de développement sous prétexte d’exprimer avec plus d’énergie le respect et l’adoration enfin se permettre une expression quelconque non consacrée, est une profanation.
Les cultes diffèrent donc surtout par ce langage muet. Les signes des sentimens, de naturels qu’ils étaient dans le principe sont devenus peu à peu arbitraire, et c’est un crime de les changer.
Les cultes diffèrent encore par les règles du discours.
D’un côté, toute la pompe oratoire est permise : c’est une décoration, sans doute, inutile en soi, mais devenue nécessaire par l’usage.
D’un autre côté, toute recherche est proscrite, le langage le plus simple est celui qu’on préfère ; toute étude grammaticale préliminaire est inutile, et celui qui parle le premier devient, par cela seul, digne de servir à tous les autres d’interprète et d’organe auprès de Dieu , qui semble l’avoir choisi entre tous par l’illumination soudaine dont il a daigné l’inspirer.
Mais, dans tous les cas, c’est moins dans les livres de littérature que dans les habitudes autorisées qu’il faut prendre les règles qu’on doit suivre. Ce genre peut servir de modèle à tous les autres, et ne se règle par aucun exemple étranger.
Etudiez donc un discours de cette espèce, et rapportez-y tous les autres. Du reste, suivez pour cette étude la marche que nous avons tracée.
N’oubliez pas surtout l’exercice de la traduction. Gardez-vous de croire que je vous propose une imitation servile, et que votre esprit n’ait rien à faire. Vous avez sous les yeux un beau développement d’une seule pensée d’un grand orateur. Choisissez une autre pensée. L’orateur a puisé ses réflexions et toutes ses conséquences, toutes ses assertions et toutes ses preuves dans des faits historiques qu’il connaissait et que sa mémoire lui a rappelés. Le livre que vous avez appris n’est pas moins riche en faits et vous les voyez tous en même temps ; les réflexions que vous suggéreront ces faits sont intarissables : vous avez comme cet écrivain, la faculté de les combiner.
Isolez-vous, par la méditation, de tout objet étranger qui pourrait vous distraire. Forcez votre esprit à se fixer sur un de ces faits, votre mémoire vous rappellera tous les autres. Comparez-les assez long-temps avec patience ; revenez-y sans cesse, et votre intelligence saisira un nombre infini de rapports : de là mille réflexions qu’il vous faudra transmettre par la parole, et vous aurez traduit l’écrivain.
Ce n’est point un maître que vous devez suivre par derrière et de loin, c’est un émule qu’il s’agit d’accompagner. Son exemple ne doit point vous intimider ; voyez tout ce qu’un homme peut tirer du fait le plus ordinaire, de la réflexion la plus simple ; voilà votre tâche ; elle est digne de vous, mais elle n’est point au-dessus de vos forces.
Cependant, avant de vous hasarder ainsi dans cette lutte qui vous effraie, et dont vous croyez peut-être ne devoir attendre que de la confusion et de la honte, faites un essai préliminaire. Ce long développement de la même pensée, pourquoi ne le feriez-vous pas vous-même ? Empruntant au maître toutes ses pensées, pourquoi ne les présenteriez-vous pas dans un autre ordre ? ici, qui peut vous arrêter, si ce n’est la paresse ou le dégoût ? Hé bien ! Contentez-vous d’abord de renverser les paragraphes. N’avez-vous pas assez d’esprit pour remplacer les liaisons nécessaires, d’après l’ordre de l’écrivain, par d’autres liaisons nécessitées par la nouvelle combinaison que vous y substituez ? Si vous le voulez, cet essai vous réussira après quelques tentatives, ce succès vous enhardira ; et d’efforts en efforts, de renversemens en renversemens, bouleversant toutes les idées sans les changer, vous arriverez à recomposer le même édifice sous mille formes différentes avec les mêmes matériaux.
C’est ainsi qu’il faut enseigner l’éloquence de la chaire. Sans doute, ceux pour qui le fait est nouveau ne peuvent comprendre cette explication, qui ne se rattache à rien dans leur tête, qu’avec une attention qu’ils ne sont peut-être pas disposés à nous accorder. Mais nous continuerons à répéter l’expérience qui nous réussit, sans nous mettre en peine d’expliquer ce qu’il nous est impossible d’expliquer plus clairement.
En général, on ne songe pas qu’on fait à l’Enseignement universel des objections qui, pour être quelquefois opposées de bonne foi, n’en sont pas moins irréfléchies. Qu’y a-t-il de plus sûr et de plus infaillible que la méthode des géomètres pour nous conduire aux applications de cette science si utile dans la société ? Cependant, si on se rappelle le temps où l’on a commencé à se livrer à cette étude, on verra que, d’abord, on n’apercevait aucun but d’utilité à tant de propositions et de recherches minutieuses.
Quand le calcul différentiel a été inventé, on en a attaqué la possibilité. Encore aujourd’hui, on n’est pas d’accord sur la rigueur des démonstrations qui en établissent les premiers principes. Il n’y a pas jusqu’à la ligne droite dont on n’a pas encore donné une définition au goût des métaphysiciens. C’est le grand cheval de bataille de ceux qui ne savent pas les mathématiques. Si nous voulions les croire, nous n’en saurions jamais plus qu’eux, et l’espèce humaine en serait encore à se demander s’il est bien vrai que la ligne droite soit le chemin le plus court. Si Rolle vivait, il ne cesserait de répéter : « Démontrez- moi que le calcul différentiel doit conduire au résultat qu’on cherche. Je vois bien qu’on y arrive ; mais je ne mettrai point en route que je ne voie, avant de partir, qu’il est certain que j’arriverai. »
C’est toujours le même préjugé de la vieilles éducation. On nous habitue à aller de la réflexion aux faits. On demande la définition, les principes d’une chose qu’on n’a pas vue. On juge de cette chose par l’idée qu’on s’en forme d’après une description toujours inexacte et souvent infidèle. Et l’on ne pense aps qu’en Botanique, par exemple, il ne faut pas apprendre les plantes dans Linné, mais vérifier Linné en regardant les plantes.
Encore est-il plus facile de s’expliquer en parlant qu’en écrivant, et si j’écrivais pour le public, il y a long-temps que j’aurais renoncé à cette entreprise. Je n’ai donc pas d’autre projet que de rappeler à mes élèves la route qu’ils ont suivie, afin qu’ils puissent diriger les autres.
Que ceux qui désirent profiter de l’Enseignement universel ne croient donc point que ce livre puisse lever tous leurs doutes, résoudre toutes les objections, éclaircir toutes les difficultés. Mais qu’ils viennent à moi avec confiance, je me ferai un plaisir de les aider. Ce n’est que peu à peu, et dans nos établissemens où l’expérience se vérifiera en se répétant tous les jours, qu’on s’éclaircira par les faits beaucoup mieux encore que par mes paroles. Alors, je serai tout à fait inutile pour tout, comme je le suis déjà pour beaucoup de branches des connaissances humaines, auxquelles j’ai eu occasion d’appliquer la méthode avec tous ses développemens.
En attendant cet heureux résultat que tout le monde peut obtenir, faites exactement ce que je dis, ce que vous m’avez vu faire.
L’orateur sacré ne porte que des paroles de paix et de charité : il apaise les ressentimens, il calme la colère et toutes les passions.
L’orateur ne monte à la tribune que pour les exciter. Il ne cherche que la victoire qu’on lui dispute. Il combat, il fait la guerre, il veut renverser un parti qui s’oppose à ses efforts. Tout est résistance. Il ne peut même obtenir qu’on lui obéisse toujours parmi les siens. C’est un général dont l’armée est sans cesse prête à se soulever. On lui conteste souvent l’autorité qu’il s’arroge, on l’abandonne au fort de la mêlée ; il n’est jamais sûr de son parti, il doit le flatter et le séduire : il faut qu’il lui plaise pour qu’on le suive ; et plus il réussit auprès des siens, plus il irrite ceux qu’il doit combattre.
Si la gloire de vaincre ne lui appartient pas toute entière, la honte de la défaite tombe sur sa tête ; il est abandonné dès qu’il est vaincu, et sa suprématie précaire en tient qu’au succès seul. C’est un poste d’honneur, envié même de ceux qui sont incapables de s’y présenter. C’est une dignité à laquelle tous prétendent avoir un droit égal, quoiqu’ils n’osent pas tous s’y élever. On n’y renonce que temporairement ; et, d’un moment à l’autre, le premier venu peut se présenter à la place de l’orateur et d’un mot indiscret renverser toutes les espérances de la victoire : le triomphe était assuré, la défaite est infaillible.
Cette royauté, trop partagée, et transportée sans cesse en d’autres mains, ne peut rien diriger de manière fixe. Si la place n’a pas été prise d’assaut, le moindre mécompte, l’intervention intempestive d’un inexpérimenté détruit et déconcerte toutes les mesures. Le chef habile reprend en vain le commandement : le moment est passé, la confiance perdue, l’ennemi a repris de l’audace, et la victoire passe sous d’autres drapeaux. Telle est l’issue de ces sortes de combats.
Or combattre n’est pas raisonner. La guerre gouverne le monde. Ce qu’elle a décidé, elle veut qu’on l’exécute, de bonne foi. Sa force prétend soumettre la raison même ; la plus légère observation irrite le vainqueur ; le silence même est un crime.
Rien, en effet, n’est plus insultant que le silence. Celui qui se tait paraît calme, il semble désapprouver avec réflexion, et cet exemple est plus contagieux parce qu’il a l’apparence de la raison, et que la raison est l’ennemie irréconciliable de la force et de la violence. Qui n’approuve pas ouvertement est censé désapprouver en secret. Le Taciturne n’échappait point à l’œil pénétrant du duc d’Albe, qui voulait le forcer à se déclarer pour le despotisme de Philippe. Le glaive alors fait la loi, et même dans ces discussions sanglantes, chacun se prévaut de la raison : on invoque la vérité. De part et d’autre on lève des soldats, on marche à la guerre, et la question se décide le fer à la main : le canon proclame l’arrêt.
Le jugement est rendu ; il faut non-seulement s’y soumettre, mais en reconnaître la justice. Obéir ne suffit point : il faut obéir avec zèle, avec plaisir, et confesser l’erreur, les fautes, les crimes du parti vaincu ; proclamer la raison, la bonté, les vertus du parti vainqueur.
Peu à peu on se façonne à l’obéissance ; on commence par avoir honte, et, pour se débarrasser de ce sentiment qui nous humilie à nos propres yeux, on se persuade qu’il est raisonnable de célébrer Auguste en vers, après avoir porté les armes contre Auguste.
Ni la guerre, ni ses suites n’ont aucun rapport avec la raison. Le duel n’est pas plus ridicule que la guerre. Le succès d’un combat de cent mille hommes ne prouve rien. Le duelliste obéit à ses passions et ne raisonne plus. Tuer pour autrui n’est pas plus démonstratif. Le général qui conserve sa présence d’esprit au milieu d’un carré d’infanterie qu’il vient d’enfoncer, et qui ordonne de piquer les hommes au lieu de frapper de taille et de porter des coups qui tomberaient souvent sans tuer, cet homme a du courage, et ce seul « piquez » peut décider la victoire et juger une grande question : mais « piquez » n’a aucun rapport avec la raison, pas plus que le « tayau » du chasseur.
C’est dans ces momens d’horreur que l’amour de la patrie est une vertu. Quand on défend sa patrie, on n’est pas vertueux, on est égoïste. On n’obéit pas à la vertu mais l’instinct : c’est le cas de la propre défense. La raison l’autorise dans l’homme, puisqu’il ne peut pas renoncer à sa qualité d’animal sans cesser d’être. C’est la raison qui combine et dispose tous les moyens que nous employons pour conserver notre vie qu’on attaque ; c’est un sentiment qui nous pousse et nous entraîne malgré nous ; il ne s’agit ni de discussions, ni de raisonnemens : il s’agit de vivre.
Quand la patrie se porte au dehors, et nous entraîne aux combats, il n’y a plus en nous de sentiment naturel qui nous commande. C’est au devoir que nous obéissons ; c’est à l’amour de la patrie que nous sacrifions ; c’est un suicide hasardé qui nous honore, parce que la vertu l’approuve et l’ordonne. Ce ne sont pas des hommes, ce sont des citoyens qui vont s’exposer à périr pour obéir à la loi.
Socrate combattait par vertu au siège de Potidée ; mais les malheureux habitants ne faisaient qu’obéir à la loi de la nature.
Se défendre n’est ni devoir ni vertu. Quand bien même la société n’existerait pas, s’attaquer à son semblable serait un crime ; l’attaquer dans la société, c’est outrager à la fois les lois naturelles et civiles. Assaillir la société voisine, par les ordres et sous la bannière du peuple auquel on appartient, c’est se dévouer, c’est soumettre sa raison, et y renoncer. C’est étouffer les sentimens de la nature pour remplir les devoirs que Dieu même nous impose, en nous faisant naître sur tel coin de terre plutôt qu’ailleurs. Nos sentimens viennent de lui, ainsi que l’organisation sociale : or comme l’individu n’existe que pour former l’espèce, et non pas l’espèce pour l’individu, celui-ci doit se sacrifier pour sa patrie ; mais remplir ce devoir est la plus difficile, et par conséquent, la plus noble des vertus. Cela n’est point dans la raison, cela est au-dessus de la raison. Le précepte se borne à l’exposer.
Se dévouer sans aucune espérance, comme Curtius, deviendrait un effort au-dessus de l’humanité. De tout ce qui nous entoure, rien n’est peut-être plus difficile à expliquer que ce mystère de la société ; mais il ne s’agit pas de discuter : on doit obéir sans murmure à la volonté de la patrie ; encore n’est-ce pas assez d’obéir : la vertu est une action, c’est un effort. Tachons, en ce cas, si nous sommes faibles, de nous distraire par l’espoir des récompenses ; songeons à la gloire toutes les fois que l’envie de vivre se présente à notre pensée ; mais quand le moment est passé, quand le devoir est rempli, rentrons dans la nature et revenons à la raison. Ce spectacle n’est pas moins beau que celui de la vertu qui s’immole elle-même.
Y a-t-il rien de plus attendrissant que ces instants d’armistices où deux armées, posant les armes, se confondent ? Où les soldats, devenus hommes, oubliant la patrie, s’embrassent comme frères, et semblent se dédommager, par ces témoignages passagers d’une amitié réciproque, des maux qu’ils se sont faits et de ceux qu’ils vont se faire ! Mais ils se séparent au premier signal, ils se regardent d’un œil farouche, ils recommencent à s’égorger. La valeur, le hasard, un rien décide de tout. J’admire des deux côtés tous ces héros de la patrie. Mais je me dis que tout ce fracas n’a rien de commun avec ma raison.
Les orateurs décident aussi de tout dans leurs discussions. Ces discussions elles-mêmes sont des guerres ; elles s’entament avec ardeur, se continuent dans des transports, dans des accès, avec des cris tumultueux. Enfin elles se terminent quelquefois par des violences. Qu’a de commun la froide raison avec tant de bruit ? Cependant la loi, cette régulatrice suprême des actions du citoyen, se fait entendre au sein de cette tempête ; elle parle au milieu des éclairs et du tonnerre ; je l’écoute avec respect, j’obéis ; j’y soumets ma raison qui ne peut expliquer ce nouveau mystère. Voilà encore une vertu du citoyen.
Ne cherchez point à me faire entendre que c’est la raison qui a parlé : je n’ai point reconnu sa voix.
Dans quelques républiques de la Grèce, le peuple assemblé régnait sur lui-même. Les passions de quelques individus le bercent d’espérances, le flattent d’illusions trompeuses pour le déterminer à les satisfaire. Les orateurs tiennent le même langage à cet individu moral qu’on appelle peuple. On l’effraie en développant à ses yeux l’apparence menaçante d’un ennemi redoutable ; puis, on lui montre qu’il peut céder avec honneur ; ou bien on exalte son courage par le tableau de sa gloire passée. Le souvenir de Marathon le réveille pour quelques instans. Eschine est exilé, la guerre est déclarée, Démosthène triomphe, mais Philippe compte sur la paresse qui est naturellement durable ; il sait que ces transports sont passagers de leur nature.
Les succès de l’orateur sont l’ouvrage du moment ; il enlève un décret comme on emporte une redoute ; il juge de ce qu’il faut dire selon les temps et les lieux. La longueur des périodes, l’ordre littéraire, l’élégance, toutes les qualités du style ne constituent pas le mérite d’un pareil discours. C’est une phrase, un mot, quelquefois un accent, un geste qui a réveillé ce peuple endormi, et soulevé cette masse qui tend toujours à retomber de son propre poids.
Tant que Manlius a pu montrer le Capitole, ce geste l’a sauvé. Dès que Phocion pouvait saisir le moment de dire une phrase, Démosthène était vaincu. Mirabeau l’avait compris ; il dirigeait les mouvemens, il commandait le repos par phrases et par mots ; on lui répondait en trois points : il répliquait, il discutait même longuement pour changer peu à peu la disposition des esprits ; puis il sortait tout à coup des habitudes parlementaires, il fermait la discussion d’un seul mot. Quelque long que soit le discours d’un orateur, ce n’est point cette longueur, ce ne sont point ces développemens qui donnent la victoire : le plus mince antagoniste opposera périodes à périodes, développemens à développemens.
L’orateur est celui qui triomphe. C’est celui qui a prononcé le mot, la phrase qui a fait pencher la balance. Or il n’y a personne qui n’ait eu de ces bonnes fortunes dans sa vie. Tout homme est Démosthène en ce sens. Mais Démosthène avait acquis le talent de faire à volonté ce qu’il avait fait mille fois sans s’en douter. Voyez ces assemblées qui semblent fourmiller d’orateurs distingués : ce sont des gagneurs de bataille, sans s’en douter. Ils ne réfléchissent sur tien, ils ne remarquent pas quel effet a produit tel jour un coup d’œil, un geste, un mot, un à-propos qui leur a échappé. Ils ne croient pas que s’ils ont la faculté naturelle, tout le monde l’a comme eux, et que l’art tout entier leur reste à acquérir.
Qui de nous ne parle pas bien mentalement et sans rien dire ? Qui de nous ne sait pas lire tout bas ? Quel est l’acteur qui donne à ses mouvemens autant de grâce qu’il y en a dans notre jeu quand nous ne faisons que penser à nos gestes sans en faire aucun ? Quel artiste met plus d’âme dans ses chants que moi quand je ne chante pas ? Cependant je ne puis rien faire, quoique j’imagine la perfection ; c’est donc l’art qui me manque, et non pas l’intelligence. Je n’ai pas, comme on l’a dit, une aptitude à l’esprit, j’ai l’esprit tout entier. Mais je n’ai pas l’art. La nature me parle dès que je commence à vivre ; j’écoute et je comprends : voilà ma nature. Je sens mes besoins, je tâtonne pour les satisfaire, je remarque que j’ai réussi, je m’en souviens.
Ce que j’ai fait par hasard, je le recommence à dessein, de propos délibéré et quand il me plait : voilà l’art : c’est une acquisition de la volonté.
Cela est vrai des orateurs comme des enfans. Ils se forment dans les assemblées comme nous nous formons dans la vie. Mille circonstances s’opposent au développement complet du talent : le besoin cesse et on reste là.
Celui qui, par hasard, a fait rire à ses dépens à la dernière séance, pouvait apprendre à faire rire toujours, et quand il le voudrait, s’il étudiait tous les rapports qui ont amené ces huées qui l’ont déconcerté en lui fermant la bouche pour toujours. Tel fut le début de Démosthène. Il apprit, en faisant rire de lui sans le vouloir, comment il pouvait exciter les éclats contre Eschine. Mais Démosthène n’était pas paresseux ; il ne pouvait pas l’être.
Dans les assemblées souveraines dont nous parlons, il nous faut une passion constante, un courage soutenu, une patience à toute épreuve ; des veilles laborieuses pour ne point laisser échapper le sceptre qu’on a usurpé, pour n’être point précipité de ce trône chancelant sous les efforts de tant de compétiteurs qui l’assiègent et l’ébranlent. Sa possession ne saurait se maintenir sans trouble ; tout le monde la dispute avec un droit égal (c’est l’intelligence) ; heureusement pour le possesseur, il faut trop d’activité pour y rester, et ses rivaux ne peuvent l’occuper que par intervalle : il succède perpétuellement à chacun d’eux ; et ce droit, qui revit sans cesse, semble n’avoir pas été interrompu : les interrupteurs sont trop nombreux pour qu’on les remarque.
Démosthène et Mirabeau ne semblent jamais quitter la place ; leur nom est le plus souvent répété et l’on ne retient que ces noms-là. Demandez-leur de quels artifices ils ont usé pour reprendre la place qui leur avait été enlevée par hasard, et quel art ils ont employé pour s’y maintenir quelques jours.
C’est donc l’opiniâtreté de la réflexion et du travail qui l’emporte sur la paresse dans ces assemblées orageuses où l’on se dispute, où l’on s’arrache les auditeurs un à un, parce que chaque auditeur a son avis dont il change quelquefois à chaque minute. Il faut connaître son avis d’aujourd’hui, son avis du moment où l’on parle : or cela se lit sur les figures. Un orateur qui ne voit pas ce que pense, dans une assemblée, l’auditeur le plus éloigné de lui, ne peut répondre de rien. Il se complait dans le sourire approbateur de quelques voisins, et il ne peut modifier ses paroles, puisqu’il ne voit pas qu’elles irritent dans le lointain ; il n’aperçoit pas ce sourcil qui se fronce, ce point qui annonce l’orage ; un cri de colère l’interrompt et le surprend : ce cri peut lui être favorable ; mais c’est par hasard, ce n’est pas du talent, puisqu’il ne l’a pas prévu. Souvent la passion d’un seul se communique peu à peu ; cette avalanche grossit dans son cours, elle s’avance et tombe à l’improviste sur la tête de l’orateur éperdu et l’écrase.
Ce n’est pas encore dans ce cas l’intelligence qui a manqué à l’orateur ; L’effet terrible que produit tout à coup l’explosion de la passion d’un seul, communiquée à toute une masse avec la rapidité de l’éclair, cet effet est inévitable s’il n’a pas été prévu.
Je parle toujours d’une assemblée composée d’individus isolés, et non d’un corps sur lequel pèse une masse réunie d’avance d’opinions et de préjugés, et formant un bloc que rien ne peut mouvoir en sens inverse de celui où il roule : c’est une matière inerte et sans réflexion ; il faudrait en diviser les élémens avant toute tentative, et la division est impossible. Alors tous les artifices oratoires se réduisent à un mot. L’orateur qui dit : « Aux voix ! » est celui qui parle le mieux. Eh bien, cet exemple même est applicable à nos principes ; car l’orateur cherche la victoire, et pas autre chose, puisqu’il n’y a pas de raison dans tout cela. Essayez donc de détacher peu à peu quelque particule du rocher qui écrasera tout dans sa chute ; mais en attendant dites : « Aux voix ! » puisque c’est la langue du pays, puisqu’on ne comprend que celle-là. Combien de circonstances précieuses ne laisse-t-on pas échapper quelquefois par une obstination mal entendue ! Quel coup ne porterait-on pas à cette masse de voix si on la grossissait à juste propos de quelques « Aux voix ! » de plus !
En résumé, tout le monde sait cela ; mais on se conduit comme si on ne le savait pas. Savoir n’est rien, faire est tout. Exercez-vous donc à faire ; étudiez un discours, un seul, sachez le, rapportez-y tous les autres, vérifiez sur ce modèle tout ce qui se dit, comparez à cette unité arbitraire tous les discours de même espèce : vous n’apprendrez rien mais vous aurez l’art de faire quand vous le voudrez ce que vous avez fait mille fois sans le remarquer, et, par conséquent, sans utilité pour l’avenir.
Ce qu’il y a de singulier, c’est qu’on fait à chaque instant ce que je dis, quelquefois quand il ne faudrait pas le faire, et qu’on oublie l’artifice oratoire au moment où on en aurait besoin.
Que l’homme serait respectable si la raison obtenait de lui ce que la lâcheté lui arrache ! Nous avons peur, et nous crions « Aux voix ! » avec les autres dans le moment décisif où il faudrait périr plutôt que de céder ; nous en sommes quittes pour quelques accommodemens avec notre conscience, et, à quelques jours de là, nous nous croirions déshonorés de crier « Aux voix ! » pour un but approuvé par la raison. Ces moitiés d’homme qui cèdent ou résistent à contre-sens en sont pas des orateurs. Ils ignorent qu’il s’agit d’une guerre ; ils croient aux proclamations, ils n’ont pas le courage de périr à leur poste ; ils rugiraient d’un stratagème, dût-il assurer la victoire. Le tacticien rit de leur délicatesse ; d’abord, il la loue, il la flatte ; et dès qu’il a pris la place, il insulte à cette demi-défense dont il avait calculé l’insuffisance :
Si j’eusse été vaincu, je serais criminel.
César savait cela : que dis-je ? Tout le monde le sait ; mais César agissait en conséquence. Cependant, direz-vous, cette fourberie me fait horreur. C’est une autre question. Qu’importe que vous ayez horreur ou non ? Il ne s’agit que de ce que vous sentez comme homme ; je ne parle point de ce que dit votre raison.
Si vous êtes né à Athènes, il s’agit d’une vertu : c’est un devoir que vous impose la qualité de citoyen. Combattez pour la patrie comme on combat. Si votre position vous permet de rester en place sans vous montrer sur le champ de bataille, qu’y venez-vous faire ? Pourquoi trahir, par des raisonnemens hors de saison, les intérêts dont vous avez pris la défense ? Pourquoi allez-vous à la guerre comme on va dans un salon ? Qu’y a-t-il de commun entre les restrictions mentales, les égards, la politesse reçue dans les cercles, et les ruses de la guerre ? ici, la ruse même est une vertu, parce qu’elle expose la vie de celui qui l’emploie ; dans le salon, c’est le trait d’un caractère vil et bas. Croyez-moi, retournez dans votre endroit, et ne vous chargez point des affaires d’autrui. Soyez bon père de famille, soignez les intérêts de vos enfans ; mais vous êtes trop paresseux pour travailler sans relâche à servir la patrie. L’heure a sonné et vous n’êtes point encore au forum ! La faim, l’ennui vous fait sortir avant le temps ; vous avez pris une tâche au-dessus de vos forces.
On nous conduit au combat du sabre, il faut aller de nous mêmes au combat de la parole : cette vertu est plus pénible que celle du guerrier.
Ici il faut se vaincre sans cesse ; mais cette difficulté ne vient pas de l’intelligence.
Dès que le peuple n’est plus à l’assemblée, le pouvoir d’une réunion quelconque n’est plus que moral ; la force physique n’est pas en elle : cette force n’est qu’auxiliaire du corps délibérant ; elle lui prête ou lui refuse son appui ; il cesse d’être quand elle l’abandonne à lui-même. Le seul sénat romain n’ordonnait plus ; il paraissait en suppliant sur le Mont Aventin. Cette puissance factice tire son origine de l’opinion, de la crainte de l’avenir, et du contentement du présent. Otez tous ces mobiles ; elle n’est plus. Supprimez-en un, il y a combat sans victoire ; c’est une agitation continuelle : plus de repos, plus de bonheur, et même point d’espérance. Supprimez deux de ces ressources, il y a menace de révolution, mais il reste l’espérance de retour à l’ancien ordre des choses, qui peut subsister encore avec quelques modification nouvelles pour le rendre supportable à ceux de la nouvelle opinion, sans lui enlever le respect dont il était environné d’après les anciens principes. L’établissement du tribunat ne détruisit point le sénat ; mais il fallait une plus grande vertu à un patricien pour obéir aux plébiscites qu’à un plébéien pour se soumettre aux sénatus-consultes : c’était de la part du peuple une vieille habitude. D’ailleurs, plus le pouvoir se resserre, plus il est dans la nature.
Un homme a une volonté, une masse n’en a que l’apparence. Il faut bien que cela soit dans la nature des choses, puisque, depuis la création, les sociétés se rangent comme par instinct autour d’un seul. Qu’il usurpe ou qu’on le choisisse, le fait de l’obéissance est le même ; qu’il y ait révolution ou massacres, c’est toujours à la voix d’un homme qu’on se groupe, qu’on marche, qu’on s’égorge. Et ces globules isolés tendent, comme dans l’ordre physique, à s’agglomérer en un seul. Telle est la loi de la matière ; elle est la même pour les masses d’hommes ; cette gravitation vers un centre est universelle. C’est le fait le plus général dans l’histoire des hommes comme dans l’histoire naturelle.
Aucune particule de la matière en sait qu’elle est attirée ; l’homme le sait, il est le seul être créé qui le sache. Il tente de résister par la volonté, le poids de la masse l’écrase en passant : ce spectacle épouvante, et les autres cèdent volontairement, croyant qu’ils obéissent à la raison, tandis qu’ils n’ont pris conseil que de la peur qui fait déraisonner.
Il y a pour ces assemblées une marche fixe dont elles ne s’écartent jamais. Celui qui l’a devinée connaît d’avance l’avis qu’on adoptera.
Appius Claudius était l’orateur qui comprenait le mieux ces principes d’inflexibilité. Un chef peut changer d’avis et faire adopter successivement toutes ses opinions sans murmure : il est homme, il écoute tantôt les passions tantôt la voix de la raison. Auguste changea de conduite avec les circonstances. Un corps est une masse qui n’agit que par passion. Un sénat seul pouvait fonder la monarchie universelle ; cet état contre nature devait se dissoudre en retombant dans les mains d’un seul. Un sénat a une allure déterminée qu’il ne peut changer lui-même, et l’orateur qui le pousse sur la route qu’il suit, et dans le sens de sa marche, réussit toujours sur tous les autres.
Il y a dans les assemblées composées de cette manière une tendance perpétuelle à l’excès. Plus on exagère, plus on est sûr de triompher. C’est juste le mouvement accéléré d’une masse qui gravite sans cesse vers le même point malgré tous les obstacles : ne vous fiez point à ce repos apparent ; elle reste en place, mais elle tend à en changer. On l’arrête dans son cours, on suspend sa marche, on la repousse même dans son sens contraire, si vous voulez. Mais elle revient avec de nouvelles forces acquises en reculant ; et plus vous avez fait d’efforts pour la faire rétrograder, plus il faut vous préparer à des secousses successives qui nécessiteront sans cesse de nouveaux obstacles. Mais toutes ces digues se rompront à la fin et ce fleuve entraînera tout jusqu’à ce qu’il déborde.
Aidez donc à ce débordement ; subissez d’abord la loi de la nécessité, puisqu’il la faut subir un jour, et ne vous préparez point par de petites résistances, les maux de l’agonie que vous pouvez éviter. Quelle souffrance pour un sénateur luttant de rhétorique contre Appius ! il tait vaincu sans utilité. Soyez donc Appius dans ces assemblées quand il faut l’être ; c’est le seul moyen d’en finir promptement : le mont Aventin fera le reste. Alors c’est de Mélénius Agrippa que le corps a besoin dans les circonstances difficiles ; c’est lui qui sauve ce petit peuple qui ne voulait écouter qu’Appius.
On voit que, dans ce cas comme partout, il faut connaître l’homme, il faut se connaître soi-même. Tout le monde sait cela, et ce n’est pas ici encore l’intelligence qui manque. On ne regarde pas, on n’étudie pas, ou bien on oublie : c’est comme si on n’avait pas appris.
Etudiez donc un discours de ce genre, un seul, et suivez la méthode dans tout le reste. Mais vous voyez bien que, dans tout ce tumulte, il ne faut être distrait ni par la peur, ni par une autre passion. Sans doute une passion, la fureur, la vengeance, suffit pour vous diriger, et vous n’avez pas besoin de leçon ; mais une passion n’est pas un talent. Appius n’était orateur que par hasard ; Ménénius l’était à volonté : il changeait de ton quand il le fallait ; voilà l’empire sur soi-même, voilà la raison. Il ne faut pas que l’homme y renonce jamais, même quand il emploie la rhétorique. Si le but qu’il se propose est d’accord avec la raison, ou les sentimens naturels qu’elle approuve, le talent acquis s’ennoblit, la rhétorique devient auxiliaire de la vérité, et mérite notre reconnaissance.
S’il s’agit de faire triompher l’erreur dans notre intérêt, nous obéissons à nos passions, nous n’avons que de l’instinct, et, dans une autre circonstance, notre incapacité deviendra manifeste : nous n’avons point de ressources acquises pour un besoin imprévu. Nous ressemblons à l’animal qui fait parfaitement une chose sans pouvoir en faire une autre.
Mais, s’il s’agit de vaincre ses passions pour obéir aux lois que la société nous impose, s'il faut triompher de nous pour faire triompher autrui, alors la même raison qui n’explique point comment ce sacrifice peut être exigé de nous, cette raison qui se soumet sans examen, est pourtant encore la seule ressource qui nous reste pour bien remplir tant de devoirs sacrés, quoique inexplicables. C’est elle qui dirige le général au milieu du carnage ; c’est cette puissance qui sèche les larmes dans son œil enflammé, qui suspend à volonté l’exercice de tous ses sens. Au milieu des cadavres, il n’en sent pas la puanteur. Ce n’est pas une sensation trop violente qui fait oublier toutes les autres : c’est une attention concentrée sur un objet qui semble empêcher de voir ce qu’il ne faut point regarder dans cet instant. Mais cette concentration est volontaire et mesurée.
Il voit tout, et ne pense qu’à ce qui lui plait ; il n’est pas entraîné, quoique tous ses mouvemens soient prompts comme l’éclair.
S’il s’abandonne, c’est qu’il le faut : il s’arrête quand il le veut .
Il a l’activité de la passion la plus désordonnée : mais ce transport du corps n’est qu’obéissance passive.
Qu’y a-t-il d’étonnant que la raison triomphe des passions d’autrui quand elle a pris un empire absolu sur nous-mêmes ? Tout se fait par les passions, je le sais. Mais tout, même ces sottises, se ferait encore mieux par la raison.
Voilà le principe unique de l’Enseignement universel. Etudiez un livre, et rapportez-y tous les autres : voilà la règle unique de la méthode. Qui suivra la règle arrivera plus vite que qui que ce soit ; celui qui voudrait, car tout le monde le peut, suivre la règle d’après ce principe, ferait tout mieux que nous tous, qui que nous soyons.
ASSEMBLÉES QUI SONT CENSÉES EXERCER UNE PARTIE DU POUVOIR. Première partie
Ces sortes d’assemblées n’ont qu’une autorité empruntée. Le sénat de Trajan, par exemple, exerçait quelques droits anciens des sénats de la république romaine, puis octroyés de nouveau par un grand prince qui avait eu honte des excès de ses prédécesseurs. Trajan connaissait la violence de ses passions, et il s’en défiait. C’était contre lui-même qu’il voulait un sénat ; il avait défendu qu’on lui obéit quand il serait pris de vin : mais il ne voyait pas que ces précautions ne le garantissaient qu’à demi. Il eût mieux fait de se soutenir par ses propres efforts, que de recourir à d’aussi fragiles soutiens.
Il aimait à être loué du bien qu’il faisait comme du mal qu’il ne faisait pas : ces éloges, qu'il se donnait à lui même par la bouche des grands, le défendaient contre son propre cœur s’il eût été tenté de faillir. Il avait l’âme trop grande pour ne pas justifier l’approbation qu’on donne toujours en pareil cas. Il entrait au sénat avec toute la pompe qui l’entourait. Le peuple applaudissait par ses acclamations au vainqueur des Daces, quand il parcourait les places publiques sur le char de triomphe ; dans le sénat on célébrait sa victoire sur des ennemis encore plus difficiles à vaincre. Là, il triomphait de ses passions ; et, quoique cette victoire obtenue sur lui-même, dans son palais, fût moins complète que celle qu’il avait remportée en Pannonie, ce triomphe était plus glorieux parce qu'il est plus rare, et qu'il assure encore plus le bonheur des peuples que les succès les plus éclatans des batailles les plus décisives.
Cependant, au milieu d’une telle assemblée, il n’y a que des littérateurs ; c’est un corps académique ; tout se passe en complimens vrais ou faux, mesurés ou exagérés : le seul talent requis consiste à donner au panégyrique un air de vraisemblance ; les règles précédentes suffisent pour cela. Il n’y a point de combat à livrer, tout le monde est d’accord ; il suffit de louer Trajan.
Recourez donc à ce que nous avons dit sur l’éloge : traduisez Bossuet. Ne vous arrêtez point au titre d’oraison funèbre. Il y a des vivans qu’on loue en face : on leur dit tout ce qu’on en dirait après leur mort, s’il venait dans la pensée d’en faire l’éloge. C’est ainsi que Cicéron parlait à César, et César était la dupe des paroles éloquentes de Cicéron. Trajan ne pouvait pas être trompé par la rhétorique de Pline ; on sent que Pline obéit à Trajan. Cicéron ne paraît obéir qu’aux mouvemens de son cœur ; cependant, Pline ne pouvait pas haïr Trajan, et Cicéron nourrissait contre le dictateur une haine implacable.
Il y a eu depuis un autre Trajan et un nouveau panégyriste. Cet orateur avait aussi un talent rare en ce genre ; ses petits discours sont des modèles de style, et supérieurs de beaucoup à toutes les compositions de sa jeunesse. Il n’aimait pas, il ne haïssait pas non plus : il flattait sans rien sentir, mais il flattait toujours avec grâce, quelquefois avec des ménagemens calculés pour donner, à l’éloge étudié, l’air de la vérité pure. Mais qu’il y a loin de là à Cicéron ! Celui-ci disputait devant César sur les qualités de César, il les comparait, établissait des préférences : il semblait tout enlever à son idole qui sortait de ses mains plus brillante encore qu’auparavant des qualités dont il l’avait dépouillées en apparence ; l’autre l’admirait sans restriction. Cicéron faisait croire à son amour ; l’autre n’avait point étudié la langue de ce sentiment ; il n’a pas su la parler quand il a eu besoin de changer de langage avec les circonstances. Infiniment au-dessous de Cicéron, il est pourtant au-dessus de Pline ; il est vrai qu’il avait une ressource qui a manqué au panégyriste latin. Trajan régnait également sur tous. Si les vœux universels n’étaient pas absolument sincères, ils l’étaient tous au même degré. Ce n’étaient peut-être pas un sentiment du cœur, mais la concession était entière et unanime sur toutes les lèvres. Pline ne disait que ce qui se répétait tous les jours.
L’autre orateur devait observer quelques bienséances ; il était obligé à des réticences ; cette difficulté, nouvelle dans un sujet qui n’admet pas les réticences, et qui ne s’embellit d’ordinaire que d’exagération, lui a imposé un frein salutaire ; il s’est tenu dans les bornes qui lui étaient prescrites, et les efforts qu’il devait faire ont servi à polir et à perfectionner son style.
Plus l’intelligence rencontre d’obstacles, plus elle en surmonte, quand on a la volonté de plaire.
ASSEMBLÉES QUI SONT CENSÉES EXERCER UNE PARTIE DU POUVOIR. Deuxième partie
Or, il ne s’agit que de plaire dans les assemblées comme celles dont nous parlons. La difficulté n’existe que dans la volonté du maître qu’il faut flatter d’après son goût.
Le goût d’Auguste n’était pas celui de Trajan. Le sénat d’Auguste était d’une nullité parfaite. Cette constitution ressemblait aux petits jeux qu’on joue dans la société ; on dirait des enfans dont le plus grand dit aux autres : Je serais empereur et tribun du peuple, j’aurais tout le pouvoir, et vous seriez sénat ; toi tu serais questeur, et toi, consul, et tu me remercierais ; je m’appelle Octave mais vous m’appelleriez Auguste : et nous nous amuserions bien. La seule différence, c’est que je petit jeu d’Auguste n’était pas innocent.
Il n’est donc pas question ici de rien étudier : tout le monde sait jouer à ce jeu. On dira peut-être qu’Auguste était un grand homme ; je le sais bien. Il n’avait même que dix-huit ans quand cela lui arriva : ce qui rentre dans nos principes.Auguste n’était pas raisonnable puisqu’il ne savait pas vaincre toutes ses passions : mais il avait l’air d’être maître de lui-même. Une seule passion faisait taire toutes les autres. Il égorgeait quand cette passion l’ordonnait ; il pardonna quand elle lui en donna le conseil. Livie avait peur quand elle parlait de clémence ; c’est ce qu’Auguste appelait un conseil de femme. Il le suivit, parce que la soif de régner, qui étouffa dans Agamemnon l’amour paternel, fit taire dans Auguste le plaisir de la vengeance.
Tels sont presque tous les grands hommes. En eux c’est une passion dominante qui agit seule : ce mobile unique les pousse sans distraction, et ils avancent sans cesse vers le but de leurs désirs, sans que les circonstances les favorisent. La plupart des hommes ont trop de désirs et de goûts différens. La volonté change, ils reviennent sur leurs pas, et, toujours agités, ils n’avancent jamais ; mais l’intelligence est la même : c’est une passion unique qu’il faudrait ; mais on n’a presque jamais ce moyen de succès.
La raison serait encore plus infaillible. Mais la raison manque toujours. C’est parce qu’on adopte tacitement ces principes qu’on ne reconnaît point d’hommes supérieurs parmi les contemporains. Quelques éclatans que soient les talens d’un homme, on les rabaisse en leur assignant une cause honteuse.
Quand on vantait Démosthène aux Athéniens, les Athéniens répondaient à ce prétendu miracle de l’intelligence humaine que tous ses beaux discours sentaient l’huile : ils disaient vrai en déraisonnant. C’était l’envie, passion basse, mais clairvoyante comme toutes les passions, qui résolvait alors le problème qui nous occupe. Aujourd’hui, c’est une petite passion, qui nous fait rire, au fond du cœur, des Athéniens jaloux de Démosthène. La raison concilie tout cela, à ce qu’il me semble ; le talent de Démosthène, ainsi que tous les talens, sont dans l’huile. Les Athéniens avaient tous l’intelligence d’acheter de l’huile ; mais ils n’en avaient pas la volonté. Démosthène était ambitieux, les Athéniens étaient jaloux ; l’un ne vaut pas mieux que l’autre, cela se détruit : reste le talent qui distinguait Démosthène entre tous ses concitoyens.
D’après la connaissance que nous avons de notre propre cœur, nous ne pouvons pas croire qu’un homme s’élève au-dessus de nous par la force de sa raison ; nous aimons mieux imaginer une cause cachée. Nous dirions volontiers : Toute vertu vient du vice. Le succès seul n’est pas une preuve de raison, puisqu’une passion suffit pour obtenir des succès. Cela est vrai ; mais ce que j’admire dans les grands hommes, c’est la puissance de l’intelligence humaine, même lorsqu’elle est le ministre de nos passions.
Ce que j’admirerais davantage serait un bon résultat, sans mélange, obtenu par la raison. Le soleil m’éblouit de ses rayons, mais ce n’est pas à lui que j’aime à penser quand je le vois.
La société fait de ces soleils quand il lui plait, elle les éteint à son gré. L’homme qui n’écouterait que la raison serait grand par cela seul ; il n’aurait point la passion de briller qui fait faire de si grandes choses : il aurait le sentiment de sa dignité. Sans orgueil comme sans envie, il ne mépriserait point les favoris du roi, ni ceux de la fortune ; il verrait tout d’un œil calme, même la déraison. Ce ne serait point un spectacle nouveau pour lui, il se rappellerait qu’il a été mille fois pris aux pièges des passions. Il nous connaîtrait tous ; mais il serait lui-même une énigme pour le plus grand nombre d’entre nous.
L’homme connaît l’enfant parce qu’il l’a été. Mais l’enfant ne connaît pas l’homme. Celui dont je parle nous serait supérieur par la volonté ; mais il resterait notre égal par l’intelligence.
Y avait-il des hommes de cette espèce dans le sénat d’Auguste ? Pourquoi pas ? Dans ce cas la métamorphose d’Octave ne les étonnait point ; ils n’en étaient point irrités ; ils jouissaient des fruits de la nouvelle tige entée sur cet arbre, sans souvenirs amers, sans admiration insensée.
Le grand Condé pleurait d’admiration lorsqu’il voyait la clémence d’Auguste. Ce trait prouve plus pour l’admirateur que pour le clément. Condé, comme tous les militaires, avait de la franchise et de la loyauté ; il se laissait emporter à la désobéissance apr humeur ; il s’irritait d’une punition injuste, comme un enfant des arrêts qu’il n’a pas mérités. C’est ainsi que Condé devint conspirateur par bouderie. C’en était fait, toute l’histoire de France était changée. Mais heureusement pour la France ce petit caprice n’était point une passion. Condé était un grand homme ; Condé n’avait point la passion d’Auguste, il ne pouvait donc pas en comprendre le langage. Il croyait entendre la voix de la raison qui est tranquille au milieu d’une tempête politique et dit : « Je suis maître de moi. » A cette voix qui lui rappelait ce qu’il avait fait, ce qu’il avait pu faire, il versait des larmes.
Les larmes du grand Condé ont fait, comme on le sait, la fortune du rôle d’Auguste dans Cinna. Les premiers auditeurs, distraits par les cris d’Emilie, n’entendirent point Auguste, quoiqu’ils eussent tous assez d’intelligence pour le comprendre. Quoiqu’il en soit, « Je suis maître de moi » mène à tout. Dans les arts, dans les sciences, à la guerre comme à la tribune, au sénat d’Auguste comme à celui de Trajan, qui n’est pas maître de soi n’est rien que par le hasard des circonstances.
Quand Auguste était maître de lui, il faisait le bonheur du monde, quoiqu’il n’obéît pas à sa raison. Un simple sénateur, le plus raisonnable de tous, ne pouvait travailler qu’à son propre bonheur. Voilà pourquoi la raison, dans certains cas, n’est pas si utile aux peuples que les passions. Voilà pourquoi il est de l’intérêt de la société de les récompenser. On les encourage, parce qu’on en a besoin, faute de mieux. Tout le sénat ne pouvait faire aux Romains autant de bien qu’un seul mot d’Auguste.
Mais, toutes les assemblées, de l’espèce de celles dont nous parlons, ne sont pas aussi entravées dans leur marche que celle d’Auguste ou de Trajan. Il y en a qui sont revêtues d’un pouvoir moral, indépendant de celui qui gouverne. Le sénat de César était dans ce cas. Il s’agit de savoir si le sénat renversera César, ou s’il sera lui-même détruit ou enchaîné ; mais en attendant l’événement, quel qu’il soit, il n’y a point de tribune. Dans les assemblées du premier ordre, comme à Athènes, un orateur n’a point de supérieur au-dehors, et il n’y a que des égaux dans le forum. Ici, au contraire, les orateurs sont liés par les devoirs que chacun d’eux est tenu de remplir. Tout est un sujet de contestation au forum ; là, au contraire, il y a des maximes sacrées et indiscutables. Discuter sur les droits de César, ce n’était pas émettre une opinion d’orateur, c’était parler en conspirateur. Dans les assemblées de cette espèce, la guerre se change en joute : c’est un carrousel où tout a été réglé d’avance.
ASSEMBLÉES QUI SONT CENSÉES EXERCER UNE PARTIE DU POUVOIR
Troisième partie
DES FORMES
Les formes sont des conventions. Cette langue, que personne ne peut deviner, doit être connue de l’orateur. Plus elle est arbitraire et indépendante de la raison, plus l’orateur en dépend, une faute contre cette grammaire fabriquée au hasard est impardonnable ; elle excite le rire ou l’indignation. Les plus sacrées de ces règles sont celles que l’assemblée n’a point faites.
DE L’ÂGE
Pour assurer la pureté de ce langage imposé, on prend toutes les précautions imaginables. L’orateur doit être vieux : il s’agit d’un idiome qu’on apprend bien que dans la vieillesse.
DE LA RICHESSE
On préfère l’orateur riche à celui qui ne l’est pas. La richesse n’est un mérite ni un démérite ; mais on croit y trouver une garantie.
Ces grandes questions, et mille autres de même nature, qu’on discute sérieusement dans ces assemblées, sont susceptibles de développemens infinis pour et contre. L’expérience a été faite plusieurs fois. Oui et non ont été dits tout à tour non seulement par des partis différens, mais par la même faction, et toujours avec la même dignité ou la même fureur.
Là, comme à Athènes, c’est donc la rhétorique et non pas la raison qui parle par la bouche des orateurs. Cela posé, la méthode est la même pour les variétés, les espèces et les genres d’assemblées. Il suffit, dans tous les cas, de savoir un discours et d’y rapporter tous les autres. Nous choisissons Mirabeau, et nous savons le réfuter dès que nous l’avons bien compris. Un autre orateur pourrait également nous servir de modèle, puisqu’ils suivent tous exactement la même route. Chacun d’eux sent sa faiblesse, et cherche un appui dans la force matérielle et morale. Le talent consiste à cacher cette marche au vulgaire, et à le persuader qu’on parle raison : or nous avons déjà dit que tout l’édifice social était au-dessus de la raison ; par conséquent, raisonner pour l’attaquer ou le défendre, c’est parler en l’air, c’est vouloir expliquer un mystère.
Tout ne peut donc se passer qu’en discussions, en disputes qui ne prouvent rien ; et comme ces disputes sont des combats, et que le succès d’un combat dépend de l’adresse ou de la force, et non de la raison du combattant, il ne s’agit donc, en dernière analyse, que d’apprendre à déraisonner dans tel ou tel sens. C’est ce que la passion fait à merveille, et avec une apparence de bonne foi et de raison qui surprend et persuade souvent ; mais je prétends que, dans cette guerre, comme dans tous les genres de guerre, lorsque le devoir nous y appelle, et qu’on doit se battre par obéissance et par vertu, par soumission à l’ordre que Dieu a établi, et que nous ne pouvons pas comprendre ; quand enfin la raison le veut dans ce sens, je prétends, dis-je, que c’est elle encore qui doit toujours l’emporter.
La raison calme, la méditation dégagée de tout intérêt personnel, jugent de ce qu’il faudrait dire. Et le sophisme le plus séduisant, le plus vraisemblable sera toujours l’ouvrage de celui qui sait le mieux ce que c’est qu’un sophisme.
Qui connaît la ligne droite s’en écarte quand il le faut, autant qu’il le faut, et jamais trop.
La passion, quelque supériorité qu’elle nous donne, peut s’éblouir elle-même, puisque c’est une passion. La raison voit tout comme il est. Elle en montre, elle en cache aux yeux autant qu’elle juge convenable, ni plus ni moins ; mais quand il s’agit surtout de deux orateurs en présence, celui que la passion dirige sentira qu’il est reconnu : il se troublera, et cette distraction ne peut que nuire au développement de son talent, quel qu’il soit.
Soyez donc maître de vous dans ces batailles : c’est la première règle de l’improvisateur.
ASSEMBLÉES QUI SONT CENSÉES EXERCER UNE PARTIE DU POUVOIR Quatrième et dernière partie
L’intelligence ne manque jamais : c’est la volonté qui manque. Ceux qui croient qu’il faut une passion pour nous donner la volonté, doivent être portés à conclure que les hommes diffèrent en intelligence. En effet, on ne juge de l’intelligence que par les effets ; or, presque toujours, une passion, une disposition, un goût dominant est la cause de nos talens et de nos succès : donc, puisque tous les hommes diffèrent de goût et d’inclinations, c’est comme s’ils différaient par l’intelligence. On ne fait pas attention que la raison nous a été donnée précisément pour vaincre toutes nos passions, et nous rendre capables de tous les efforts nécessaires pour faire tout ce que nous voulons bien, tout ce que nous devons vouloir.
Quand la patrie appelle un homme, il doit avoir la faculté de remplir le devoir qu’on lui impose ; il faut bien qu’il ait l’intelligence suffisante pour apprendre à le remplir ; l’ordre est souvent donné au hasard, mais cela ne peut pas être autrement ; il est rempli avec nonchalance, on le néglige quelquefois sous prétexte de la difficulté de le bien remplir.
Mais ici c’est un individu qui s’excuse, et si vous écoutez ses raisons, vous renoncez à la raison, vous n’admettez plus la moralité des actions humaines. S’il a pu refuser le poste, pourquoi l’a-t-il accepté ? Si son devoir était d’y rester, pourquoi n’y est-il pas péri, plutôt que de manquer à le défendre ?
Les braves nous donnent cet exemple-là tous les jours. On peut, sans doutes, n’avoir pas les connaissances nécessaires pour s’acquitter de ses fonctions de citoyen ; mais on peut les acquérir. L’amour de la puissance fait demander toutes les places ; l’amour de la gloire nous rend capables de les remplir dignement. Lucullus demanda le généralat sans savoir la guerre ; il la savait quand il arriva en Asie : il l’avait apprise en route.
S’il n’eût eu que le désir du commandement, il ne serait devenu que général. Les passions nous rendraient-elles propres à tout et la raison propres à rien ? Ne pouvons-nous arriver aux sciences, aux arts, aux talens, à la gloire, que par les passions ? Et la raison, l’intelligence qui peut nous conduire à la vertu, ne peut-elle faire ce qu’on obtient des passions dont elle condamne la violence et les transports ?
Non, rien ne peut être difficile pour celui qui peut se vaincre lui-même.
Mais je suppose que l’orateur soit dans une position où sa raison décide qu’il doit parler et non se taire. Il est des circonstances où tout se réduit au mouvement du corps qui se lève et s’assied comme par ressort : alors la méthode est inutile ; il ne faut plus d’études préliminaires, et l’on est toujours propre aux assemblées où ced balancement machinal suffit.
La connaissance des lois sur les élections, de l’influence exercée du dehors etc., etc., tout cela est nécessaire. On ne peut pas deviner les faits ; il faut les apprendre et les comprendre avant de parler. Souvent un orateur ne parle pas pour ceux qui sont présens ; il faut donc qu’il connaisse les dispositions des absens : presque toujours on se fait illusion à cet égard. Mais ce n’est pas l’intelligence qui manque, c’est la passion qui nous emporte. Toutes ces connaissances préliminaires sont immenses à acquérir par l’ancienne méthode.
Pour nous c’est un jeu. Nous savons tout d’avance, tout est dans nos livres : il n’y a que des noms à changer.
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