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Jean-Joseph Jacotot

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Lundi 12 décembre 2005 1 12 /12 /2005 23:10






Pages 421 à 424





POST-SCRIPTUM
Huitième partie





    La doctrine du Duc est véritablement désespérante pour le petit nombre d'hommes de génie que la nature a jetés par-ci par-là sur le globe. C'est un vivant étouffé sous des monceaux de cadavres. Pauvre Corneille! qu'avais tu fait? Quel crime avais-tu connu quand Dieu t'a mis sur la terre. Te voilà soumis à une multitude d'intelligences subalternes; obligé d'obéir aux ordres de M. le maire, de M. le sous-intendant, de M. l'intendant, tous, gens (selon M. le duc de Lévis) qui ont probablement l'esprit faux. Il y a tant de sots d'après le système de l'inégalité, que la nuée  de commis qui vont aux mairies, aux intendances et qui pèsent sur toi, doit être un fardeau bien humiliant pour ton génie.


    S'il y a quelques parisiens avisés, au moment où nous écrivons, que je les plains! Quatre heures sonnent: voyez les rues encombrées d'imbéciles ( système du duc )  qui viennent de piquer le bureau aux mairies, aux préfectures, aux ministères. Le sort du pays est entre leurs mains. N'y a-t-il pas de quoi gémir en pensant à toutes les bévues que ce tas de sots (  système du duc ) ont dû commettre par incapacité? Combien ne doit-il pas y avoir de pauvres hères, d'esprits faux, d'idiots, d'incapables ( système du duc ) entre le premier ministre et le dernier des gardes-champêtres!

    S'il faut renoncer à l'opinion que les hommes sont semblables, s'il est certain que les intelligences ont des portées différentes, il faudrait jauger les cervelles avant de choisir un simple burgmestre; autrement il peut arriver ( système du duc ) il doit même arriver très souvent qu'on nomme un sot, une intelligence inférieure à l'intelligence d'un grand nombre des  habitans de la ville. Que de murmures n'excitera point l'élévation de ce crétin! Puisque les intelligences sont inégales, il faut nécessairement que j'ai plus ou moins d'esprit que mon cadi; et comme je suis juge et partie, je ne manquerai pas de décider la question en ma faveur. M. le duc n'a pas vu que s'il est une opinion perturbatrice, c'est la sienne. Il est pair de France; il a , selon nous, comme tout autre, les qualités intellectuelles pour être un bon pair.

    Il peut comprendre les ministres lorsqu'ils proposent une loi; il a l'intelligence de juger des avantages et des inconvéniens du projet. Mais celui qui croit ( d'après lui ) qu'il y a un  grand nombre de bêtes doit trembler à ces mots: " Fournée de pairs". M. le duc a dû être effrayé ce jour-là ( d'après ses principes ).

    Avant que la religion eût proclamé la légitimité des rois, il n'y avait sur terre que des gouvernemens de fait. Les maîtres du monde étaient embarrassés pour s'expliquer à eux-mêmes leur élévation sur leurs semblables. Enfin ils avaient imaginé que leur origine était divine; Alexandre disait bonnement qu'il était fils de Jupiter. Les empereurs romains étaient des dieux; il suffisait d'avoir régné trois jours pour être divinisé. Et, dans ces temps de culbutes, le culbutant écoutait l'apothéose du culbuté avec un sang-froid imperturbable en attendant son tour. Alors, l'opinion de M. le duc ne suffisait pas pour expliquer l'état des  choses, et on avait recours à une supposition plus rationnelle, comme on dit. Un monstre écrasait les peuples qui n'avaient pas alors la consolation de penser que ce monstre avait plus d'esprit qu'eux.

Comme homme, son joug eût été insupportable. Mais comme demi-dieu, il n'y avait rien à dire.



Suite

Par Joseph Jacotot - Publié dans : Enseignement Universel Langue Maternelle
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Dimanche 11 décembre 2005 7 11 /12 /2005 08:18






Pages 424 à 430






POST-SCRIPTUM
Neuvième partie




    La religion nous enseigne que M. Néron est un homme comme les autres. Si ce monsieur s'amuse à illuminer ses jardins avec des chrétiens enduits de suif, dois-je dire avec M. le duc que ce monstre a une intelligence supérieure qui a droit à l'obéissance passive de toutes les intelligences inférieures? Les chrétiens se soumettaient à ce monstre, mais ce n'est pas d'après le système du duc. Néron faisait des vers, mais un autre eût pu en faire de meilleurs; et comme cela pourrait arriver dans tous les pays du monde, les académies, juges suprêmes en fait d'esprit, distribueraient bientôt de véritables couronnes. On mesurerait l'angle facial de Néron, on tâterait ses protubérances, et l'on déciderait ainsi de son trône. Quels désordres naîtraient de ces expériences préliminaires auxquelles il faudrait soumettre ceux qui sont appelés à régner!

    Les chrétiens obéissaient à Néron; cependant, ils le regardaient comme un homme. Néron était leur empereur. Nabuchodonosor avait, comme on sait, une grande idée de lui-même. Ce n'est point par cette raison qu'on lui obéissait; il n'avait pas de droit personnellement pour commander aux juifs: il régnait, voilà le fait. Il était, comme le dit Bossuet, le serviteur de Dieu, comme Néron, comme tout le monde.
Comme tous les faits, il servait les desseins éternels de Dieu. Voilà la pensée qui justifie ce qui est, quel qu'il soit. Voilà la raison de la patience avec laquelle on doit supporter les faits.

    L'opinion de la supériorité intellectuelle des supérieurs de fait est évidemment mal fondée en mille circonstances. Le système d'éducation de M. le duc serait abrutissant et peu sûr; nous l'invitons à en imaginer un autre. Il serait malheureux, dans l'intérêt de l'ordre établi, qu'il ne pût se maintenir que par la croyance de l'inégalité des intelligences.


    Au contraire, l'Enseignement universel dit  que tous les hommes ont la même intelligence et que, par conséquent, il n'y a aucune raison de préférence sous ce rapport. D'où nous concluons que tout changement ne peut rien améliorer. Qui choisirait-on si on avait le choix? Et surtout de quel choix pourriez-vous dire aujourd'hui avec assurance: nous nous en féliciterons encore demain?

    Français, je vous invite à juger par vous-mêmes de ce que disent vos docteurs. C'est à vous à vous décider et à choisir entre les deux opinions, pour vous diriger dans l'éducation de vos enfans. M. le duc de Lévis ne vous tiendra jamais ce langage: il ne le pourrait pas sans inconséquence, il vous a jugé incapables de le juger. Il y a ( selon lui ) tant d'esprits faux et tant d'imbéciles parmi vous, qu'il ne saurait s'humilier jusqu'à se soumettre à une décision émanée d'un peuple de sots; ce n'est pas une opinion qu'il énonce, c'est une vérité qu'il proclame et qu'il vous impose. Il est vrai que par une bizarrerie inexplicable il semble quelquefois s'autoriser de vos suffrages et s'appuyer du consentement des peuples; mais ce ne peut être dans sa bouche qu'une figure académique, à moins qu'il ne croie à l'égalité des intelligences que quand il s'agit de se prononcer sur leur inégalité.

    Quant à moi, je vous reconnais tous pour juges compétens en cette matière comme en toute autre, aussi bien que les académiciens, les ducs, les pairs, les recteurs et les inspecteurs: choisissez donc entre la méthode explicatrice et la nôtre; voyez si vous pensez comme nous, qu'une méthode est abrutissante quand elle est explicatrice. Que ce qui sont de l'avis de M. le duc continuent à envoyer leurs enfans dans les collèges; ce n'est pas à eux que je parle.


    Mais ceux d'entre vous qui ne sont pas assez riches pour payer tant de bonnes explications, feront bien de m'écouter encore un instant. Laissons le duc:  j'en ai parlé si long-temps  parce que je connais l'empire des préjugés. J'ai essayé d'ouvrir les yeux à quelques pères de famille qui ont entendu dire toute leur vie ce que l'académicien a répété, sans y changer un seul mot; mais un vieux proverbe semble rajeuni dans la bouche d'un académicien, il acquiert de nouvelles forces dans les paroles d'un duc et pair.

    Qui d'entre vous n'a pas eu l'étourderie de dire quelquefois: M. le duc, l'a dit, donc, cela est vrai. Un noble pair l'a dit, donc, cela est vrai?
On peut faire un discours avec cette matière là, mais on n'en fera jamais un raisonnement.

    M. le duc a fait une longue lettre avec ce peu de mots: " Il y a beaucoup d'hommes qui ne font rien de bon, donc ils ne pourraient rien faire de bon quand bien même ils le voudraient."
    Lisez attentivement la paraphrase académique, et vous n'y trouverez pas autre chose. Est-ce la mode du jour de raisonner ainsi? L'académicien a bien fait de s'y conformer. On doit suivre les usages du siècles, il faut marcher avec lui. Chose plaisante! M. le duc vante beaucoup la méthode de l'Enseignement universel, il veut qu'on me donne une grosse pension, et qu'on me fasse, non  pas duc, mais conseiller d'état. Il met à ses largesses une petite condition, c'est que je renonce à cette méthode dont il vante les résultats extraordinaires. Plusieurs beaux esprits ont déjà eu l'idée de M. le duc; c'est une idée pleine de réflexion; vous allez voir.

Je dis:

Dans l'Enseignement universel, on dirige les élèves d'après l'opinion de l'égalité des intelligences.
Les beaux esprits répondent:

Ne dirigez point d'après cette opinion et nous demanderons une grosse pension pour vous, c'est à dire, à ce qu'il me semble, nous adopterons la méthode, et nous vous ferons conseiller d'état, dès que vous aurez renoncé à votre méthode.

    Français, je ne vous empêche pas de dire de telles choses avec M. le duc, si cela peut vous amuser. Il faut prendre son plaisir où on le trouve. Permettez-moi simplement de vous dire que l'Enseignement universel est une méthode par laquelle on dirige ses élèves d'après l'opinion de l'égalité des intelligences. J'ai connu des savans qui raisonnaient plus juste que M. le duc de Lévis. Ceux-là disaient: Puisque l'Enseignement universel repose sur l'opinion de l'égalité et que cette opinion est absurde, il faut proscrire ce soi-disant enseignement.
    Notre académicien est un modéré qui veut tout accommoder et il veut à toute force qu'on prenne la méthode sans la prendre, c'est à dire qu'on dirige les élèves d'après l'opinion de l'égalité en rejetant l'opinion de l'égalité. Il coupe en deux la définition de l'Enseignement universel. Selon lui, c'est une méthode superbe au moyen de laquelle on dirige les élèves. Cette direction est une belle invention de ma part et mérite une grosse pension à condition que je ne dise pas comment il faut diriger. Alors on pourra diriger d'après l'opinion de M. de lévis, ce qui ne changera rien à la méthode.

    M. le duc étant le plus illustre de nos antagonistes dans l'ordre social, j'ai cru utile pour les Français de les prévenir à ce sujet. Si je parlais aux Prussiens ou aux Anglais, ils se moqueraient de moi. C'est un autre ordre social. Je n'aurais à prémunir les Anglais contre le préjugé de l'inégalité des intelligences que dans le cas où ils croiraient à la supériorité intellectuelle de M. le duc, comme il a eu la bonté de reconnaître la mienne.






Par Joseph Jacotot - Publié dans : Enseignement Universel Langue Maternelle
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Samedi 10 décembre 2005 6 10 /12 /2005 12:46


Pages 430 à 434



POST-SCRIPTUM
Dixième partie




    Il y a une autre objection contre l'égalité des intelligences, M. le duc ne l'a point faite: c'est dommage.

    On dit: Les volontés ne sont pas égales, donc les intelligences sont inégales. Un cerveau malade n'a pas de volonté, donc il ne peut pas montrer son intelligence, donc il n'en a  pas; donc il n'en pourrait pas montrer, quand bien même on lui rendrait la volonté en le guérissant. C'est l'objection il ne pourrait pas quand même il le voudrait, sous une forme physiologique. Il n'a pas de volonté parce qu'il est malade; donc, quand même il  recouvrerait le libre arbitre, il n'aurait pas d'intelligence; car il n'en montre pas faute de volonté; donc il  n'en pourrait pas montrer, quand même!

    Ce qu'il y a de singulier, c'est que l'espèce humaine est la seule entre les animaux, qui soit sujette à cette maladie. L'homme est quelquefois assez malade pour avoir l'air d'une bête, mais les bêtes n'ont jamais de maladies qui leur donnent l'air d'un académicien.

    Nous n'aurons jamais que des opinions sur tout cela. Beaux esprits! Philosophes! Physiologistes! etc. résignez-vous de bonne grâce, vous ne connaîtrez jamais la vérité; dites: Nous croyons à l'inégalité des intelligences et j'écouterai vos raisons. Mais ne dites pas : Nous sommes certains, autrement, permettez-moi de vous rire au nez. Je suis sûr, moi, que vous ne savez pas ce que vous dites, quand vous avez la  présomption de parler ainsi.

    Français, après avoir dit ce que je crois propre à démontrer qu'il n'y a rien de démontré sur ces importantes questions, il vous reste à prendre  votre  parti. Choisissez entre deux opinions rivales; restez dans l'abrutissement ou prenez le chemin de l'émancipation intellectuelle. Que les pères de famille qui veulent émanciper leurs enfans me donnent un moment d'attention, je vais leur dire ce qu'il faut faire pour parvenir à ce but, fussent-ils les plus pauvres et les plus ignorans de tous les hommes.

1° Celui qui veut émanciper autrui doit être lui-même émancipé.

2° Un paysan, un artisan, un père de famille s'émancipera intellectuellement s'il pense à ce qu'il est et à ce qu'il fait dans l'ordre social.

3° Dès qu'un paysan réfléchira sur lui-même, il verra que les artisans sont hommes comme lui.

4° L'artisan reconnaîtra son semblable dans le paysan.


5° Le paysan, c'est-à-dire l'homme qui cultive la terre, est un être qui a l'intelligence de faire toujours mieux ce qu'il fait. Il n'y a pas un paysan qui ne puisse perfectionner la méthode qu'il emploie pour cultiver la terre.

6° Il n'y a pas un artisan qui ne soit un homme tout entier. Tous les perfectionnemens dans les arts sont dus à des artisans.

7° L'artisan et le paysan sont donc des êtres pensans comme les académiciens.

8° Le paysan et l'artisan qui ne réfléchissent pas à ce qu'ils font ne sont pas incapables de réfléchir.

9° Dès qu'ils voudront réfléchir à leur métier, ils seront émancipés

11° Il faut réfléchir sur toutes choses.

12° Il faut penser aux outils qu'on emploie et voir si on ne pourrait pas perfectionner ces outils ou en inventer d'autres. Aucun paysan, aucun artisan, n'a besoin ni de l'avis ni des explications de personne pour penser à cela.

13° Il faut penser à la manière dont on emploie ces outils.

14 °L'artisan et le paysan peuvent montrer la même intelligence dans l'exercice de leur profession. C'est le même homme employé à deux choses différentes.

15° L'artisan peut voir que le paysan a les mêmes vertus et les mêmes bonnes qualités que les artisans.

16° Des deux côtés ce sont les mêmes vices et les mêmes défauts.

17° Il en est de même de toutes les pratiques de l'artisan. Tous les hommes sont semblables.


18° Si le paysan pense à tous ceux avec qui il a affaire, il verra que son domestique et son maître sont, l'un comme l'autre, hommes comme lui. Même conscience pour se bien conduire, même intelligence pour agir avec esprit, quand ils le veulent.

Quand on a réfléchi, sans explications, à la ressemblance morale et intellectuelle qui existe entre tous les hommes, on est émancipé.

19° Tout père émancipé peut faire l'éducation de ses enfans sans le secours d'aucun maître explicateur.




Par Joseph Jacotot - Publié dans : Enseignement Universel Langue Maternelle
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Vendredi 9 décembre 2005 5 09 /12 /2005 14:32





Pages 434 à 438





POST-SCRIPTUM

Onzième partie


Ecriture et Lecture


    Un père émancipé priera  un disciple d'écrire  les prières que l'enfant sait par coeur.
    Le père exigera que l'enfant montre et écrive chaque mot qu'il prononce.
    Dès que l'enfant saura lire les prières écrites, il saura lire les prières imprimées. Et cela ne  coûtera rien.  Il saura tout lire et tout écrire sans argent.


Emancipation du fils


    Le père émancipé fera lire à son fils le premier livre de Télémaque. L'enfant le copiera, l'apprendra par coeur et le récitera tous les jours. Le père verra bien que Calypso ressemble à toutes les femmes qu'il connaît.
Calypso est triste comme tous ceux qui sont tristes; elle s'ennuie, elle espère, elle craint, etc., comme tous les gens de la ville et du village.

    Le père émancipé verra bien que tous les personnages du livre ressemblent aux hommes et aux femmes qui courent dans les rues de son pays; mais il n'expliquera pas tout cela à son fils. Il se contentera de lui dire: Que penses-tu de cette Calypso? De ce Télémaque. Enfin de tous les personnages dont on parle dans le premier livre? Que penses-tu d'une déesse? D'un malheureux? D'un naufragé? De faire semblant? Enfin tout ce qui est dit dans le premier livre?
Dès que l'enfant aura répondu quelque chose qui paraîtra raisonnable au père émancipé, cet enfant sera lui-même émancipé, puisqu'il pense sans explications.

Chaque mot du livre fournira des questions au père. le fils écrira les réponses. Le premier livre est inépuisable. Ces exercices doivent se faire tout le reste de la vie.


Arithmétique

    Le père priera un disciple de lui prêter la plus courte des arithmétiques. L'enfant la copiera; il la comprendra sans explications et, par conséquent, sans argent.
Ici se termine l'éducation des enfans du plus pauvre des paysans et des artisans. Le fils est destiné à faire le métier de son père; il n'a pas besoin d'en savoir davantage. Il émancipera ses enfans à son tour et, peu à peu, le nombre des hommes augmentera, et le préjugé de l'inégalité des intelligences se dissipera.

Géométrie, Mathématiques

    Si le père ( je le suppose émancipé lui-même, cette condition est nécessaire pour tout maître de l'Enseignement universel) est assez riche pour se passer du travail de son fils, et s'il veut continuer son éducation, il lui donnera un livre de géométrie et lui dira simplement: Lis, regarde, et explique moi cela. Qu'en penses-tu? Fais-moi quelque chose à ton idée d'après ce que tu as appris.
Toutes les sciences sont dans les livres pour un enfant émancipé. Tout père émancipé peut vérifier si le fils étudie, pense, explique et fait quelque chose de cette science qu'il a apprise.

Il en est de même de tous les arts.

Récapitulations.

Un père est émancipé quand il a réfléchi:

1° Sur sa profession et sur la manière dont il l'exerce.

2° Sur les hommes qui l'environnent pour savoir s'ils lui resemblent par l'intelligence, s'ils ont les mêmes vices et les mêmes vertus.

3° Enfin quand il a vérifié en quel sens il est vrai de dire que Tout est dans tout.

Un père émancipé peut émanciper ses enfans en exigeant qu'ils fassent sur quoi que ce soit, ce qu'il a fait lui-même.

Voilà tout.
Ce que je viens de dire suffit pour les classes les plus pauvres et les plus ignorantes de la société. Parlons maintenant aux autres.

Qui que vous soyez, si vous voulez émanciper vos enfans, il faut commncer par vous émanciper vous-mêmes. Faites donc l'exercice Tout est dans tout, tel qu'il vient d'être expliqué.




Par Joseph Jacotot - Publié dans : Enseignement Universel Langue Maternelle
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Jeudi 8 décembre 2005 4 08 /12 /2005 17:10



Pages 438 à 441



POST-SCRIPTUM
Douzième  partie




Les riches

   




    Dans tous les pays, les plus riches et les plus pauvres sont les plus libres dans l'éducation de leurs enfans. Les lois, là où elles se mêlent de l'instruction, ne songent point aux malheureux de la dernière classe. Les très riches ne tiennent aucun compte de l'organisation universitaire.


    Les récompenses promises aux soldats de ce régiment ne peuvent être méritées par les indigens, et sont trop peu de choses pour être ambitionnées par les autres. Ainsi cet esclavage ne pèse réellement que sur la classe moyenne qui ne forme nulle part la majorité de la nation. Il y a sur toute la terre beaucoup moins d'enfans dans les collèges que dans les rues.

Voltaire disait:

Si j'étais roi, je voudrais être juste
Et chaque jour de mon empire auguste
Serait marqué par de nouveaux bienfaits.

    Je dis, moi: Si j'étais roi ou prince, ou duc, j'élèverais mes enfans moi-même. Si j'étais comte, vicomte, baron, banquier etc., enfin  si  j'étais, par ma position sociale, indépendant des savans, si je n'avais nul besoin, pour mes enfans, des certificats d'un examinateur abrutissant, je les émanciperais, c'est-à-dire, que je les éloignerais de tout maître explicateur. 

    Plus on s'élève dans l'ordre social, plus l'émancipation intellectuelle est applicable. C'est là surtout qu'il faut être homme, et il sufffit de l'être, quand on est placé si haut. On ne pourrait pas même devenir savant. Dans ce cas, il suffit d'être émancipé pour émanciper ses enfans. Les gouverneurs, les précepteurs doivent être, sous les yeux d'un tel père de famille, ce que sont, dans les établissemens de l'Enseignement universel, les répétiteurs. Il n'y a rien de plus à dire sur ce sujet.

La classe intermédiaire.

    Il y a des pays ( en Angleterrre par exemple ) où celle-ci est libre. Mais je parle aux Français pour qui l'instruction est réglée par la loi.
    Dans cette classe-même, l'éducation des demoiselles est abandonnée au libre arbitre des pères de famille. Elle ne sont pas destinées à des examens pour telle ou telle école. Exclues des emplois on n'exige rien d'elles; la mère peut les élever à son gré et j'ai dit ce qu'il faut faire pour cela dans mes ouvrages.

    Enfin il peut arriver que dans cette classe-même, il se trouve des hommes qui ne se soucient pas de profiter des avantages promis aux collégiens.
Hé bien! Que ceux-là commencent par s'émanciper eux-mêmes s'ils ne le sont pas.  Puis ils émanciperont leurs enfans comme il a été dit à l'article des pauvres.


    Cela fait, il faut entrer dans l'Enseignement universel. Or, la marche qu'il faut suivre pour cela est tracée dans mes ouvrages: apprendre quelque chose et y rapporter tout le reste, d'après ce principe: Tous les hommes ont une égale intelligence.

    Mais la masse des individus de la classe dont nous  parlons n'est pas tout  à fait libre. Le plus grand nombre est obligé de porter le joug des examinateurs abrutissans et, par conséquent, d'appeler des explicateurs dans certains cas. Alors l'Enseignement universel est gâté.

    Cependant, rien n'empêche qu'on émancipe les garçons dès leur enfance Il peuvent apprendre à lire, à écrire, à dessiner, à jouer du piano etc. par la méthode des pauvres. Elevés à réfléchir, ils réfléchiront sur les explications qu'ils seront forcés d'entendre plus tard parce qu'ils sauront qu'elles ne sont pas nécessaires. Et le genre humain s'émancipera peu à peu, malgré les explications dont il sentira qu'il n'a que faire.



Par Joseph Jacotot - Publié dans : Enseignement Universel Langue Maternelle
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Mercredi 7 décembre 2005 3 07 /12 /2005 21:03





Pages  442 à 449






POST-SCRIPTUM

Treizième partie




    Français, l'opinion est la reine du monde.
    Tous les grands changemens dont parle l'histoire sont dus au changement d'opinion. La face politique de la France est changée: c'est un fait. Qui a produit ce changement? L'opinion. Vous êtes sous le joug des explicateurs, pourquoi cela? Parce que vous croyez en la nécessité des explications. Si vous changiez d'avis, tout l'échafaudage abrutissant s'écroulerait de lui-même. Si les villages croyaient à l'égalité des intelligences, l'université changerait de ton et de langage, l'académie française donnerait, pour sujet de prix, l'éloge de l'opinion nouvelle. Quelques esprits forts diraient peut-être encore tout bas: J'ai plus d'esprit que mon voisin; mais en public, à la barrre, à la tribune des députés et même la chambre des pairs, on  n'oserait plus insulter à l'espèce humaine.

    Par toute la terre, c'est l'opinion des paysans qui fait la loi. Abrutis comme ils l'ont été jusqu'à ce jour, ils imposent durement leur manière de penser à ceux qui les gouvernent. Les sultans paraissent tout-puissans: quel est celui qui oserait rire, en parlant de Mahomet qui s'avisa un jour de mettre la lune dans sa poche? L'opinion, quelle qu'elle soit, est la reine du pays où les paysans la proclament.

    Français, votre sort est entre vos mains. Vous n'avez pas besoin de maîtres explicateurs. Dès que vus le croirez, il n'y en aura plus.

Au surplus, vous voilà prévenus. Sera-ce la France, ou l'Angleterre ou l'Allemagne, qui adoptera la première l'opinion de l'égalité des intelligences?  Je l'ignore. C'est à Dijon, ma patrie, qu'il y a le moins de disciples de l'Enseignement universel. Peut-être cela commencera-t-il hors de l'Europe. Encore une fois, vous aurez été prévenus.

    Les personnes qui liront attentivement mes ouvrages remarqueront que le nouveau système d'instruction renferme deux parties distinctes. La première partie est relative au mode d'enseignement; la seconde à l'ordre des études.

Mode d'enseignement


    On a donné le nom de méthode à une certaine suite d'explications orales données par un maître instruit à un élève ignorant. Cette signification du mot méthode, étant connue de tout le monde, n'est pas applicable à l'Enseignement universel où l'on n'explique rien. De là vient que beaucoup de savans de très bonne foi n'ont pas compris cette phrase: L'Enseignement universel est une méthode par laquelle on enseigne ce qu'on ignore; En effet, si par le mot enseigner, on veut dire  expliquer, communiquer ce qu'on sait, il est évident que la phrase dont il s'agit renferme une contradiction palpable: c'est l'énonciation d'une absurdité.

    Il faut même avouer qu'au premier aperçu, il est difficile de se faire une idée nette de ces mots: Enseigner ce qu'on ignore. En effet, on a toujours cru à l'inégalité des intelligences, par conséquent à la faiblesse de l'intelligence des enfans et, par suite, à la nécessité des explications orales. Il est donc naturel que ceux qui ont l'opinion de l'inégalité regardent comme un homme atteint de délire celui qui dira: J'enseigne ce que j'ignore. En vain traduira-t-il autrement cette pensée, en vain ajoutera-t-il: On apprend avec moi ce que j'ignore. Cette seconde phrase n'est pas plus intelligible que la première, pour celui qui est préoccupé de l'idée que les explications sont nécessaires.

    En vain l'auteur essaiera-t-il d'expliquer ce fait bizarre en disant: L'élève apprend sans explications parce que les intelligences sont égales. C'est précisément cette prétendue explication qui renverse tout le système. Les plus raisonnables diront: Il est au moins très douteux que les intelligences soient égales ( l'auteur lui même avoue que cette égalité n'est qu'une opinion) il est, par conséquent, très douteux qu'un enfant ait assez d'intelligence pour se passer d'explications orales; ainsi le système des maîtres ignorans est un système absurde. Les plus modérés semblent avoir au moions le droit de penser que les promesses de cette espèces sont téméraires, et les essais très aventureux.


    Je conviens de tout cela. Je ferai seulement observer aux personnes qui parlent ainsi de bonne foi, qu'elles changent la question sans y faire attention. Il ne s'agit point de promesses mais de choses faites. On raisonne, quand il faut regarder; on discute la possibilité tandis que le fait est présent.

    Je ne dis pas: je crois que les intelligences sont égales, donc un enfant peut s'instruire sans maître explicateur: c'est là ce qu'on appelle un système.

    Mais je dis: j'ai enseigné ce que j'ignore, ou, si vous voulez, plusieurs personnes ont  appris avec moi ce que j'ignore: donc elles ont appris sans explication; j'en préviens le public afin  qu'il puisse profiter de cette expérience nouvelle.

   Je crois que tout homme a l'intelligence d'écrire sans explication, j'en ai vu beaucoup d'exemples.
    Je crois que tout homme a l'intelligence de dessiner très bien, dès le premier essai, sans explications. J'en ai vu beaucoup d'exemples.
   Je crois que tout homme peut apprendre sans explications l'exécution, la composition, l'improvisation lmusicale; qu'il peut faire des romances, des duos, des trios, des quatuors des partitions etc., sans maître qui lui explique le contrepoint. J'en ai vu beaucoup d'exemples.
    Je crois que tout homme peut écrire les langues comme les meilleurs écrivains sans aller au collège; j'en ai vu beaucoup d'exemples.
   Je crois que tout homme peut bien modeler dès le premier essai, et qu'il peut mélanger les couleurs en peignant tout de suite d'après nature, toujours sans qu'on lui donne d'explication; j'en ai vu beaucoup d'exemples. j
  Je crois que tout homme peut apprendre très vite et très bien les langues mortes et vivantes sans explications ( il s'agit toujours d'explications orales ) j'en ai vu beaucoup d'exmples.
  Je crois que tout homme peut apprendre la prononciation d'une langue étrangère sans aucune explication seulement en entendant parler.

Je crois enfin que tout homme peut tout apprendre seul et sans explications orales.

    Voilà ce que je dis. Je pense qu'on ne peut que me savoir gré d'avoir publié les faits dont j'ai été le témoin. Qu'arrivera-t-il? Quelques pauvres essaieront et ils réussiront tous. Si quelques-uns seulement réussissent, ils verront s'ils ont manqué d'intelligence ou de volonté. De leur côté les savans réfléchiront à cet ensemble de faits nouveaux, inouïs et pourtant incontestables, et ils verront le parti qu'ils peuvent tirer de la découverte.

    Quoi qu'il en  soit, je ne dis pas : je crois, etc., en conséquence je propose tel système d'éducation, mais je dis: j'ai vu etc., et je pense, etc. Pensez comme moi si vous voulez; je veux vous rendre service en vous annonçant des faits qui n'ont jamais été vus par personne.

    Lorsque, au milieu de toutes les méthodes explicatrices je fis cette anoonce au public, il était facile de prévoir ce qui est arrivé. Le bienfait fut promulgué dans un  style peu soigné, et par cette raison, très énergique, peut-être même un  peu dur. Les explicateurs furent irrités; le public même, qui a l'opinion de l'inégalité, se révolta. Et, comme il arrive quand on est fâché, on alla jusqu'à nier les faits. Mais peu à peu les esprits se calmèrent et déjà on ne jette plus de cris quand on entend parler de l'égalité des intelligences. On commence à croire que quelques personnes peuvent s'instruire sans maître explicateur; on n'oserait même plus déterminer la quotité d'indiviuds capables d'obtenir ce résultat: plus on essaie, plus on en trouve. On dit même qu'il n'y a point d'homme sur la terre qui n'ait appris quelque chose par lui-même et sans maître explicateur. On a raison. L'Enseignement universel existe réellement depuis le commencement du monde à côté de toutes les méthodes explicatrices; cet enseignement, par soi-même, a réellement formé tous les grands hommes. L'artisan dans sa boutique dès qu'il veut réfléchir se perfectionne tout seul. Tout homme a fait cette expérience mille fois dans sa vie, et cependant il n'était jamais venu dans l'idée de personne de dire à un autre: j'ai appris beaucoup de choses sans explications, je crois que vous le pouvez comme moi.

    C'est bien peu de chose sans doute, et personne n'y avait jamais pensé. Cela est, je l'avoue, trop simple pour qu'on le comprenne la première fois qu'on l'entend dire. L'homme s'est créé une infinité de besoins factices qu'il regarde comme nécessaires. Les explications orales sont de ce genre.

  Il y a du hasard à s'en être aperçu mais le publier est un bienfait.



Par Joseph Jacotot - Publié dans : Enseignement Universel Langue Maternelle
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Mardi 6 décembre 2005 2 06 /12 /2005 12:50





Pages 449 à 455



POST-SCRIPTUM
Quatorzième partie



    Je dis que cette découverte précieuse est le fruit du hasard; et le public me saura peut-être gré de lui raconter cette petite histoire.

    Je me trouvai, comme on le sait, lecteur dans une université étrangère par une suite de circonstances extraordinaires. Les premiers élèves qui se présentèrent à moi pour apprendre le français ne comprenaient pas tous cette langue. Il y en avait dans le nombre qui n'entendaient pas ce que je disais. Je mis entre leurs mains un Télémaque avec une vieille traduction de leur langue maternelle. Un camarade, servant d'interprète, leur dit, de la part du professeur, d'apprendre le texte français en les invitant à s'aider de la traduction pour le comprendre. Ces jeunes gens apprirent courageusement la moitié de ce premier livre, jusqu'à ces mots: " J'étais parti d'Ithaque". Alors je leur fis dire de répéter sans cesse ce qu'ils savaient et de se contenter de lire le reste pour le raconter. Puis, je leur dis d'écrire ce qu'ils pensaient de tout cela. J'avais été explicateur toute ma vie, je croyais par conséquent, comme tous mes confrères, que les explications, et surtout mes explications, étaient nécessaires. Quelle fut ma surprise quand je vis qu'on pouvait s'en passer.

    Le fait était sous mes yeux, il n'était pas possible de le révoquer en doute. Je pris mon parti et me décidai à ne rien expliquer pour m'assurer jusqu'où l'élève pourrait aller ainsi sans explications. Il arriva que les élèves mettaient l'orthographe et suivaient les règles de grammaire à mesure que les vingt-quatre livres leur devenaient familiers. Mais un résultat qui m'étonna au-delà de toute expression fut de voir que ces petits étrangers écrivaient comme les écrivains français, et, par conséquent, mieux que moi et mes collègues les professeurs explicateurs.

    Ces premiers résultats frappèrent tous les yeux, et beaucoup de savans même les admirèrent. Mais personne ne comprenait la méthode, personne ne voyait qu'il n'y avait point de méthode. Tout le monde est tombé dans l'erreur où est tombé par la suite le savant et honnête Kinker. On attribuait les progrès des élèves à  la supériorité de M. Jacotot. C'est, disait-on, un ancien professeur en droit, en mathématiques et il a été à l'école Polytechnique.

    La société des méthodes de Paris n'a pas encore compris la chose. Elle veut à toute force que l'Enseignement universel soit une méthode et peut-être que les Français ont encore conservé ce préjugé? On se demande: Que pensez-vous de la méthode? Quelle est la méthode? Que doit faire le maître?
    A toutes ces questions, je réponds: Le maître ne doit rien faire, la méthode n'est rien, elle est dans la nature de l'intelligence humaine qui a été créée capable de s'instruire seule et sans maître explicateur. Il n'y a rien à examiner, rien à juger dans cette méthode là. On ne peut voir, examiner, juger que des résultats.

    Le maître n'a point de méthode. Il dit: Faites; et l'élève obéit par sa méthode à lui. Mais cette méthode là est au-dessus de la science de tous les examinateurs et de tous les juges. Voilà des réflexions qui ont échappé à la société des méthodes; elle ne sait pas encore, depuis qu'elle s'occupe de méthodes, ce que c'est que l'Enseignement universel. Je ne cesse de le répéter à ceux qui viennent me voir; j'ai prévenu les Anglais. Peut-être que ceux-ci ne tomberont point dans l'ereur de la société des méthodes. Cette société est entièrement hors de la question, et j'ai bien peur que les Français ne donnent dans les explications de la société des méthodes explicatrices. M. le comte de Lasteyrie a vu les résultats, il peut en parler en connaissance de cause. Qu'il les examine et qu'il les juge. Tout homme, tout être intellectuel en a le droit. Mais depuis qu'il est au monde, il n'a jamais vu d'enfant à qui le maître n'expliquait rien. Les maîtres ont toujours eu une méthode, une suite de procédés qui peuvent être exposés par écrit, et qui par conséquent peuvent être examinés et jugés.

    M. de Lasteyrie ne connaît que cela; il en a conclu, comme cela arrive ordinairement, qu'il ne pouvait y avoir que cela. La société des bonnes brides promet donc aux Français de comparer à toutes les brides de bonne fabrique la bride de l'Enseignement universel. La société compare ainsi deux choses qui ne peuvent être comparées. Elle vous dira en quoi les procédés qu'emploie le maître d'Enseignement universel sont préférables aux procédés des autres méthodes. J'ai beau crier depuis Louvain à l'honorable société: Je n'emploie aucun procédé, l'honorable promet, dans son journal, d'exposer mes procédés. Eh, quoi! N'y a-t-il personne, dans cette société qui puisse rendre service aux pauvres en criant aux oreilles de M. de Lasteyrie: Président, président, Vous n'y êtes pas! Cher président, vous serait il impossible de comprendre ce que je vais dire? Les intelligences ne sont-elles pas égales? Vous avez de bonnes intentions mais vous êtes parfois un peu distrait, et souvent, quand on vous parle, vous n'écoutez que ce que vous dites. Un petit mot seulement:

    Le maître, dans l'Enseignement universel, n'a point de méthode. Ainsi vous ne pouvez comparer cette méthode-là avec aucune des bonnes méthodes que vous présidez. Il est vrai que l'élève, dans l'Enseignement universel, a une méthode, mais cette méthode, cette marche de l'esprit humain, cette suite de procédés intellectuels n'est pas saisissable, on ne peut pas l'écrire et la déposer sur le bureau de la société et vous n'êtes pas le président de cette méthode là.

    Anglais, si les Parisiens sont assez bons pour avoir besoin des bonnes explications de la bonne société des bonnes méthodes, j'espère que cette vieille monnaie française  n'aura pas cours dans votre île.

    Jugez par vous-même. Vous n'avez pas besoin de M. le comte de Lasteyrie , pas plus qu'il n'a besoin de vous. Lisez ce que je vous dis et ne demandez pas à la société ce que j'ai dit. Faites attention et décidez par vous-mêmes. Ne voyez-vous pas ce qu'il y a d'abrutissant dans les prétentions de cette petite aristocratie qui s'arroge, à Paris, le droit d'expliquer ce que j'écris? Cela sent la vieille méthode.

    Comment un homme, fût-ce M. le comte de Lasteyrie, a-t-il l'audace de dire à son semblable: " Père de famille! Voilà un livre, mais vous ne le comprendriez pas si je ne vous l'expliquais. Dans ce livre il n'y a point de méthode de la part du maître, mais je vais vous exposer cette méthode, puis je la comparerai aux autres. il n'y a point de procédés mais vous devez croire qu'il y en a si je vous le dis."

    Je ne crois pas que les Anglais croient avoir besoin des lunettes de M. de Lasteyrie, j'ai même quelques raisons de croire que les Parisiens et beaucoup de membres de la société partagent l'opinion anglaise sur ces lunettes-là. Mais un pauvre homme d'un village de France, qui n'est pas encore émancipé, croira peut-être qu'il y a une suite de procédés, puisque M. le président les a vus, comparés et jugés.

Voilà ce que je dis aux Anglais, maintenant, reprenons le fil de notre narration.




Par Joseph Jacotot - Publié dans : Enseignement Universel Langue Maternelle
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Dimanche 4 décembre 2005 7 04 /12 /2005 14:34


Joseph Jacotot

Enseignement universel Langue maternelle
Sommaire


Avant - propos à la Première Edition

DE LA LECTURE À L'ÉCRITURE

Première, Deuxième et troisième leçons
Pages 11 à 16

Pages 17 à 23

Cinquième et sixième leçons
Pages 24 à 27

DE L'ÉTUDE DE LA LANGUE

Septième leçon
Pages 28 à 31

Huitième leçon
Pages 32 à 36

Neuvième leçon
Pages 37 à 39

Dixième leçon - exercices 1 et 2
Pages 40 à 45

Dixième leçon - exercice 3
Pages 45 à 47

Dixième leçon - exercice 4
Pages 48 à 51

Dixième leçon - exercice 5 / première partie
Pages 52 à 56

Dixième leçon - exercice 5 / deuxième partie

Pages 57 à 60

Dixième leçon - exercice 6 / première partie

Pages 60 à 63

Dixième leçon - exercice 6 / deuxième partie

Pages 63 à 66

Dixième leçon - exercice 7 / première partie
Pages 66 à 71

Dixième leçon - exercice 7 / deuxième partie
Pages 71 à 75

Dixième leçon - exercice 7 / troisième partie

Pages 76 à 77

Dixième leçon - exercice 8 / première partie
Pages 77 à 83

Dixième leçon - exercice 8 / la vérification

Pages 84 à 86

Dixième leçon - exercice 9
Pages 86 à 90

Dixième leçon - exercice 10
Pages 90 à 95

Dixième leçon - dernier exercice / première partie

pages 95 à 101

Dixième leçon - dernier exercice / deuxième partie

pages 101 à 104

Dixième leçon - dernier exercice / fin
pages 105 à 109

Onzième leçon - première partie
pages 110 à 116

Onzième leçon - deuxième partie
pages 116 à 119

Douzième leçon - première partie
Pages 120 à 125

Douzième leçon - deuxième partie
Pages 125 à 126

Treizième lecon
Pages 126 à 129

Quatorzième leçon - première partie
Pages 130 à 133

Quatorzième leçon - deuxième partie
Pages 133 à 136

Quatorzième leçon - Troisième partie
Pages 137 à 141

Quatorzième leçon - Quatrième partie
Pages 141 à 145

Quatorzième leçon - fin
Pages 145 à 152

DE LA GRAMMAIRE
Pages 153 à 155

DE L'HISTOIRE
Première partie
Pages 156 à 158

Deuxième partie
Pages 159 à 163

Troisième partie
Pages 163 à 166

Quatrième partie
Pages 166 à 171

Cinquième partie

Pages 171 à 175

Dernière partie
Pages 176 à 177


DE LA GÉOGRAPHIE

Première partie
Pages 178 à 181

Deuxième partie

Pages 182 à 186

Troisième partie
Pages 186 à 188

Quatrième partie
Pages 188 à 191

Cinquième et dernière partie
Pages 192 à 195


DE LA CHRONOLOGIE

Première partie
Pages 196 à 199

Deuxième partie
Pages 199 à 201

Troisième partie
Pages 201 à 204


DE L'ARITHMÉTIQUE

Première partie
Pages 205 à 209

Deuxième partie

Pages 209 à 212

Troisième partie Paragraphe premier
Pages 212 à 220

Troisième partie Paragraphe deuxième - 1
Pages 221 à 224

Troisième partie Paragraphe deuxième - 2
Pages 225 à 230

Troisième partie Paragraphe deuxième - fin
Pages 231 à 238

Troisième partie Paragraphe troisième - 1
Pages 238 à 242

Troisième partie Paragraphe troisième - 2

Pages 242 à 249

Troisième partie Paragraphe troisième - 3
Pages 249 à 255

Troisième partie Paragraphe troisième - 4

Pages 255 à 258

Troisième partie Paragraphe troisième - Fin
Pages 258 à 265

DE L'IMPROVISATION

Première partie
Pages 265 à 268

Deuxième partie
Pages 268 à 273

Troisième partie
Pages 274 à 280

Quatrième partie
Pages 281 à 289

Cinquième partie
Pages 290 à 293

Sixième partie
Pages 293 à 296


DIFFÉRENCE DES TROIS GENRES

Pages 296 à 298
Première partie

Pages 299 à 306
Deuxième partie

Pages 307 à 311
Troisème partie

Pages 311 à 313
Quatrième partie

Pages 314 à 318
Fin

DE L'ÉLOQUENCE DE LA CHAIRE

Pages 319 à 324
Première partie

Pages 324 à 329
Suite et Fin


DE L'ORATEUR À LA TRIBUNE

Pages 330 à 337


DES ASSEMBLÉES QUI EXERCENT LE POUVOIR MATÉRIEL

Pages 337 à 346

ASSEMBLÉES QUI EXERCENT LE POUVOIR MORAL

Pages 346 à 353

ASSEMBLÉES
QUI SONT CENSÉES EXERCER UNE PARTIE DU POUVOIR

Première partie
Pages 353 à 356

Deuxième partie
Pages 357 à 363

Troisième partie
Pages 363 à 366

Fin
Pages 367 à 369

DE L'ÉLOQUENCE DU BARREAU

Première partie
Pages 370 à 374


Deuxième partie
Pages 374-375

Troisième partie
Pages 375 à 377

Quatrième partie - 1
Pages 380 à 384

Quatrième partie - 2
Pages 384 à 386

Quatrième partie - 3
Pages 386 à 390

Quatrième partie - 4
Pages 390 à 393

Quatrième partie - 5
Pages 394 à 399


POST-SCRIPTUM

Première partie
Pages 399 à 402


Deuxième partie
Pages 402 à 404

Troisième partie
Pages 404 à 409

Quatrième partie
Pages 409 à 412

Cinquième partie
Pages 412 à 414

Sixième partie
Pages 414 à 418

Septième partie
Pages 418 à 421

Huitième Partie
Pages 421 à 424


Neuvième partie
Pages 424 à 430


Dixième partie
Pages 430 à 434



Onzième partie
Pages 434 à 438



Douzième partie
Pages 438 à 441


Treizième partie
Pages 442 à 449

Quatorzième partie
Pages 449 à 455

Quinzième partie
Pages 455 à 460

Seizième partie
Pages 461 à 470



Dix-septième partie
Pages 470 à 477


Suite et fin de l'ouvrage
Pages 477 à 486






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Dimanche 4 décembre 2005 7 04 /12 /2005 11:12






Page 455 à 460



POST-SCRIPTUM

Quinzième partie



    Pendant que j’enseignais le français, je songeais au latin. Je fis l’expérience et elle réussit. Je prie mes lecteurs de faire attention que ce n’est pas ma méthode qui a réussi, c’est celle de l’élève. En effet, je me borne à dire : Voilà un livre, apprenez le latin. On voit qu’il n’y a là ni bonne ni mauvaise méthode de la part du maître, il n’y en a point.
    Puis je m’avisai de dire : Apprenez le grec ; l’élève apprit le grec par sa méthode à lui, et je m’écriai : A bas les méthodes explicatrices ! A bas toutes les méthodes de tous les maîtres ! en voici une nouvelle, mais ce n’est pas une de ces méthodes dont les savans peuvent juger ; on ne peut donc ni la voir, ni la montrer, ni la soumettre à un examen de la société de Paris.
    Ce serait une bonne farce si quelque savant allait s’aviser de comparer cette méthode-là avec celle des maîtres.

    La farce se joue tous les jours à Paris. Les acteurs donnaient il y a quelques temps la pièce intitulée : Emancipation intellectuelle, méthode pour la musique. Un des personnages prend la parole et dit :

    Mes chers amis, nous sommes convenus entre nous que toutes les bonnes méthodes seraient mises à notre creuset et que la nation française aurait confiance au résultat qui sortirait de notre analyse. Le peuple des départemens ne peut avoir de sociétés comme la nôtre pour le diriger dans ses jugemens. Il y a bien, par-ci, par-là, dans les chefs-lieux, quelques petits creusets, mais le meilleur creuset, le creuset par excellence ne se trouve qu’à paris. Toutes les bonnes méthodes se disputent l’honneur d’être épurées, certifiées dans notre creuset. Une seule a le droit de se révolter ; mais nous la tenons, elle y passera comme les autres. L’intelligence des membres est le vaste laboratoire où se fait l’analyse légitime de toutes les méthodes. En vain l’Universel se débat contre nos réglemens, ils nous donnent le droit de le jugerons. L’ingrat ! Nous vantons sa méthode et il nous dit des impertinences, il nous accuse d’abrutir le peuple, qu’il appelle à l’émancipation. Avez-vous mérité cette bizarre inculpation, messieurs ? Non sans doute. Continuez à vous montrer calmes au milieu des injures. Je dirai donc avec impartialité que l’émancipation intellectuelle est une bonne chose, pourvu qu’elle se renferme dans de justes bornes. Quelles sont ces bornes, Messieurs ? C’est vous et moi. Oui, nous sommes des bornes, des bornes nécessaires au-delà desquelles l’enseignement universel n’est qu’un libertinage d’esprit, une licence effrénée qu’il faut se hâter de réprimer. Il y a du bon, il y a du médiocre, il y a du mauvais dans toutes les méthodes, dans tous les procédés. Or, remarquez bien ceci : comment peut-on faire le départ du bon, du médiocre et du mauvais ? Ce ne peut être que dans votre creuset. Les pères de famille qui n’ont point de creuset attendent ou doivent attendre avec impatience votre analyse. Nous leur avons dit, dans le journal, qu' ils en avaient besoin. Vous avez prévu, messieurs, à quelle anarchie mènerait l’émancipation, si vous n’y mettiez des bornes. L’accusé prétend que sa méthode n’est rien. On l’a pris au mot dans le royaume des Pay-Bas, et il a été jugé par un calembour : Puisque ce n’est rien, comme il le dit lui-même, n’en parlons plus, dirent les savans de la Belgique. Quant à nous, messieurs, nous nous sommes rendus sur les lieux, nous devons à la vérité d’avouer que nous avons vu quelque chose, et après l’avoir jeté dans notre creuset intellectuel, nous avons décidé que nous dirions : il y a du bon. 

    L’accusé appelle de cet arrêt et dit pour sa défense :

    Pour enseigner la musique, je dis à l’élève de jouer, d’improviser, de faire un duo, un trio, un quatuor, une partition, il fait tout cela par sa méthode ; jugez la méthode de l’élève, mettez-là dans votre creuset si vous voulez, savantissimi que vous êtes ! Mais je vous en prie, ne jugez pas la mienne ; est-ce que votre société n’aurait pas assez d’esprit pour voir que je n’ai pas de méthode qui puisse être examinée, jugée, louée, blâmée, comparée, Vous faites croire aux pauvres pères qu’il y a un grand mystère à dévoiler, une analyse profonde à faire, et qu’ils doivent attendre respectueusement que vous leur disiez quand et comment ils pourront se permettre de commencer.
    C’est une très vieille ruse que celle des sociétés savantes, dont le monde a toujours été et sera toujours probablement dupe. On prévient le public de ne pas se donner la peine d’examiner ; la revue se charge de voir, la société s’engage à juger, et pour se donner un  air d’importance qui en impose aux paresseux, on ne loue, on ne blâme jamais, ni trop ni trop peu. Cela annonce un petit esprit d’admirer avec enthousiasme, mais en louant ou en blâmant avec mesure, outre qu’on se fait une réputation d’impartialité, on se place ainsi au-dessus de ceux qu’on juge, on vaut mieux qu’eux, on a démêlé avec sagacité le bon du médiocre et du mauvais.

Le rapport est une excellente explication abrutissante qui ne peut manquer de faire fortune.

    D’ailleurs on invoque quelques petits axiomes dont on larde son discours : il n’y a rien de parfait… Il faut se défier de l’exagération… c’est au temps à sanctionner… et cela fait bien. Avec ces petits dictons, il n’ y a rien dont on ne puisse parler doctoralement aussi bien que la société des méthodes de paris

    Encouragé par les succès que j’avais obtenus, j’osai dire à mes élèves de peindre, et je fus obéi. Je ne trouvais aucun obstacle avec mes élèves ; mais les savans n’étaient pas aussi polis en apparence que la société des méthodes. On cria au charlatanisme. La société de M. de Lasteyrie n’a jamais parlé ainsi de personne. Son langage n’a pas autant de grossièreté, mais est-il plus poli en réalité ?

    J’ai souvent gémi du ton mielleux mais protecteur avec lequel on parle à ces pauvres auteurs de France qui ont la bonhomie de croire aux lumières de la société, ou qui se trouvent réduits à invoquer son témoignage par besoin. Alors c’est une grande dame dont un malheureux réclame la protection, et qui daigne jeter un regard de bonté sur celui qui l’implore. On aime, quand on se trouve dans cette position à humilier le protégé par mille conseils qu’il ne demande pas et qui lui font sentir son infériorité intellectuelle. Que nous avons d’esprit avec ceux qui ont besoin de nous et qui ont la sottise de nous le dire ! Comme nous savons bien prendre le ton grave des explicateurs ! Avec quelle volupté nous développons nos pensées lorsque nous n’avons point de contradiction à craindre ! Comme nous savourons nos propres paroles quand un pauvre diable est obligé de s’humilier devant une décision qu’il implore.

    Nous sommes tous un peu sots de cette sottise-là ; mais le type de sots de cette espèce, ce sont les rapporteurs des sociétés savantes et les rédacteurs des feuilles publiques. Ceux-ci sont peut-être encore plus comiques dans leurs prétentions à gouverner les esprits.





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Samedi 3 décembre 2005 6 03 /12 /2005 12:59





Pages 461 à 470






POST-SCRIPTUM

Seizième partie



    Que le lecteur fasse bien attention qu’il ne s’agit ici des journaux d’aucun pays en particulier. On parle de l’espèce savante, de l’espèce journaliste en général ; l’Observateur belge ou l’Observateur autrichien, ou le  Journal d’Education, le Globe ou le Times, peu importe. Ces petites corporations sont des êtres de raison qui déraisonnent de la même manière dans tous les pays. Ces chefs intellectuels sont pour l’ordinaire invisibles, on ne peut les saisir. Ces gouverneurs d’idées, à l’imitation des gouverneurs réels, se font une guerre perpétuelle entre eux.  Mais ils se coalisent contre l’Enseignement universel des peuples et des gouvernemens véritables.

    L’émancipation intellectuelle parviendra-t-elle à se faire jour au travers de ces brouillards épais d’explicateurs qui expliquent aux peuples leurs droits et aux gouvernemens leurs devoirs ? Cela est difficile à croire : les souverains consulteront les explicateurs qui les environnent, et les peuples ont confiance dans les explications contraires. Quel est le père de famille qui se croit capable de se décider, en fait d’éducation, sans l’avis de la société des méthodes ? L’émancipation intellectuelle anéantirait cette société ; jugez de quel œil elle doit regarder les prétentions de l’Enseignement universel. Forcée de parler, par une succession de faits qu’elle connaît, ( qu’elle doit connaître ) depuis dix ans, elle cherche à nous brider comme elle bride toutes les méthodes explicatrices.

    Prenez garde à vous, Pères de famille ! Faites vos affaires vous-mêmes : ces intendans de vos domaines intellectuels ne sont pas toujours insensibles à leur intérêt. Ce n’est point l’amour de l’argent qui domine ces intendans-là, mais c’est l’amour de la domination intellectuelle. Défiez-vous de toute espèce d’amour. Ne comptez pas trop sur les rapports de tout ce qui s’appelle amour, quelqu’en soit l’objet. Voyez ce qu’on fait, voyez ce qu’on dit quelquefois contre sa conscience par pur amour pour les truffes !

    M. de Vatimesnil avait une bonne intention ; il cherchait, dit-on, les améliorations d’un système abrutissant. Mais ce grand maître n’a pas pris les moyens d’arriver à son but. S’il faut en croire les journaux, il aurait dépêché à Louvain un maître explicateur abrutissant pour savoir de lui ce qu’il pense de l’émancipation intellectuelle. Cela n’était pas réfléchi. L’amour des explications est un amour tout comme un autre. Il faut se défier de ses rapports. Voici le fait : Le champion de la vieille méthode s’est présenté au tournoi après l’heure qui lui avait été imposée ; le combat fut remis au lendemain ; mais le champion  de la veille n’osa revenir pour défendre sa dame ; il s’enfuit et court encore.

    Cela doit servir de leçon à tous les grands qui veulent des rapports sur un sujet quelconque ( car Tout est dans tout ) . Ne demandez jamais à un explicateur abrutissant ce qu’il pense des explicateurs abrutissans. Il n’y a qu’un cas où l’on puisse agir ainsi sans inconséquence ; c’est lorsque l’on condamne soi-même l’émancipation intellectuelle, et que, pour se conformer à un vieil usage, pour la forme en un mot, on se propose simplement de pouvoir dire aux criards : Je me suis fait rendre compte, on m’a fait un  rapport, j’ai envoyé sur les lieux, j’ai pris tous les renseignemens que la prudence exigeait. Ces lieux communs sont un talisman sûr. Ces paroles sages contentent tout le monde, et personne ne s’avise de demander : Par qui s’est-il fait rendre compte ? Quels sont les intérêts du rapporteur ? Dans quelle classe a-t-on choisi le juge qui doit faire la descente sur les lieux ?
    On ne demande rien de tout cela. On attend, on espère d’un côté, et, de l’autre côté, on gagne du temps pendant lequel on continue avec ardeur l’abrutissement. Arrive un autre ordre de choses : le mandataire et le mandant tombent à la fois, mais l’abrutissement reste.

    Cela doit être ainsi, je le prédis dans mes ouvrages. Jamais l’espèce humaine ne changera de nature. Elle est abrutie par les explications, c’est un fait. Mais ce fait est aussi ancien que le monde. Une petite peuplade par-ci, par-là, se révoltera de temps en temps contre les explications.
    Lorsque, de perfectionnemens en perfectionnemens, elles seront visiblement trop abrutissantes, il se formera dans cette peuplade un centre droit et un centre gauche. La vraie droite tiendra bon pour les maîtres explicateurs. L’extrême gauche criera à l’émancipation intellectuelle. Mais les centres, flottant sans cesse entre les extrêmes, maintiendront la stabilité de l’équilibre. On changera le nom des explicateurs, on fera une nouvelle école normale, on la défera, et ces petites oscillations animant la scène amusent les badauds. Ils croient que le pendule est libre dans ses mouvemens, et ne voient pas qu’il est attaché à un point fixe.
De tout temps il y a eu de ces petites révoltes contre les explicateurs ; mais une révolution contre les explications, jamais.

    La soif des explications est une maladie incurable. Au lieu de lire et méditer mes ouvrages, on demande des explications de ces ouvrages. Aussitôt, voilà mille explicateurs en mouvement. C’est moi qui suis le bon explicateur de la méthode non explicatrice dit l’un. Tu en as menti, c’est moi! dit l’autre.

Taisez-vous tous, dit le président de la société des bonnes brides, en agitant sa sonnette : vous êtes tous des présomptueux. La société travaille dans le silence, elle essaie, elle met en œuvre la suite des procédés ; le fondateur a beau dire que vous avez tous autant d’intelligence que la société. Quarante fois un esprit a plus d’esprit qu’un esprit tout seul, cela est évident. Taisez-vous donc, tous, et que les pères de famille attendent dans un respectueux silence, l’arrêt de la société des méthodes. Aucun de vous n’a l’intelligence assez développée pour comprendre le fondateur. Peut-être que l’école normale pourrait donner un avis passable sur ce sujet, mais l’avis de la société est le plus sûr. Ces gens de l’école normale tiennent à l’abrutissement par les préjugés, par l’argent, par mille autres liens ; leur ambassadeur a fait piteuse ambassade. Le droit des gens de lettres a été violé dans sa personne sacrée ; déjà il y a déclaration de guerre.
Pour toutes ces raisons et pour beaucoup d’autres, les Français feront bien de ne point prêter l’oreille aux déclamations perfides d’un chargé d’affaire, dont le caractère a été indignement souillé dans le camp ennemi. En conséquence, la société a décidé à l’unanimité ce qui suit : Il est ordonné aux pères de famille de rester, eux et leurs enfans, dans les explications perfectionnées que la société leur a recommandées et leur recommandera par la suite, jusqu’au moment où la société leur permettra de s’émanciper, conformément aux réglemens qu’elle fera pour ladite émancipation.

    Mais en voilà  assez sur le mode d’enseignement. On  comprend sans doute maintenant en quoi la méthode non-explicatrice diffère des autres, et pourquoi la société de M. de Lasteyrie n’entend rien à cette méthode–là. Terminons en exposant nos idées sur la succession des études. Il y a des pères de familles qui sont libres dans l’éducation de leurs enfans :

1° Les souverains et les grands par leurs naissance et par leur fortune.

2° Les très pauvres.

3° Les moyens, qui ne destinent pas leurs enfans aux places que donnent, dans tous les pays, les explicateurs et les examinateurs abrutissans.

4° Enfin ceux qui n’ont que des filles.

Ceux dont je viens de parler peuvent émanciper leurs enfans en ne les occupant que de la langue maternelle, jusqu’à quatorze ans.
A cette époque, l’enfant saura :
1° les vingt-quatre livres de Télémaque ; il récitera les six premiers et racontera les autres.
2° Il aura fait des compositions morales comme les plus fortes élèves du pensionnat de Mademoiselle Marcelis.
3° Il saura faire des réflexions métaphysiques comme les élèves dont nous avons parlé. Ainsi il connaîtra l’homme sous le double rapport moral et intellectuel.
4° Il connaîtra l’ouvrage de Fénelon sous le rapport de l’art.

A cette époque, et dans l’état intellectuel où il se trouvera après avoir fait les exercices ci-dessus, il apprendra seul, sans maître explicateur, tout ce qu’il vous plaira.

    Croyez-vous, disais-je à l’envoyé de l’école normale, que les enfans de quatorze ans qui savent lire comme les élèves de Mademoiselle Marcelis, aient besoin d’un explicateur pour comprendre un livre d’arithmétique ? Vous ne savez pas mieux lire qu’elles et pourtant vous pourriez apprendre seul l’arithmétique que vous ne savez pas. Qu’en pensez vous ?

    L’envoyé a-t-il pensé ? Je n’en sais rien. Mais il n’a rien répondu. Et comme  l’envoyé s’aperçut que, s’il restait à Louvain, on le forcerait à penser, le paresseux, qui n’en a pas l’habitude, a pris la diligence pour s’en retourner à Paris. Que les Parisiens fassent l’expérience et ils verront. Dites lui : Qu’en pensez-vous ? Il prendra son chapeau, et vous en serez quitte ; la recette est infaillible.

    En général, disais-je à quelques disciples anglais qui furent témoins de la déconvenue du champion de la vieille, en général on ne sait pas prendre au trébuchet cette espèce de gibier. Je vais vous faire une comparaison pour vous expliquer ce que je fais quand je discute avec un diplomate du vieux jeu :

    Quand un Indien veut prendre une bête, il lui jette au cou un nœud coulant ; l’animal prend la fuite, l’Indien s’arrête, et la bête en courant croit échapper, sans penser que la corde se tend et que le nœud se serre à mesure qu’elle galope, jusqu’à ce qu’enfin une secousse violente lui fasse faire la culbute. L’Indien arrive alors et s’empare de la bête étranglée. L’Indien ne rate jamais son coup.

    De même, lorsque votre adversaire veut divaguer, profitez de la première sottise qu’il dit et jetez-lui le nœud : Qu’en penses-tu ?
Le protée logicien bondira, écumera, il donnera à la sottise qu’il a dite mille formes variées ; cependant, si vous restez en place, si au lieu de vous jeter sur tous les os qu’il vous jette pour les briser, si, au lieu de courir après lui, vous lâchez tranquillement la ficelle en répétant Qu’en penses-tu ? Votre ergoteur n’ira pas loin. On prend même les baleines par ce moyen. Il ne faut jeter le harpon qu’une fois.

Voilà le conseil que je vous donne pour vous tirer victorieusement d’une discussion avec un abrutissant quelconque.

    Mais revenons à l’ordre des études et au choix des matières à enseigner. On peut, comme je le disais tout ) l’heure, se borner à la langue maternelle, et quand l’élève pense et écrit comme les meilleurs écrivains français, donnez-lui des livres, ouvrez-lui vos amphithéâtres, vos cabinets de physique, vos laboratoires : l’élève émancipé n’a besoin de personne pour le conduire dans le laboratoire des sciences. Il tient le fil à la main et ce fil, c’est le fameux Tout est dans tout.




Par Joseph Jacotot - Publié dans : Enseignement Universel Langue Maternelle
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Vendredi 2 décembre 2005 5 02 /12 /2005 19:15




Pages 470 à 477




POST-SCRIPTUM

Dix-septième partie


TOUT EST DANS TOUT

    Quelques savans commencent à comprendre l’utilité de cet exercice dont on a donné plusieurs exemples dans le journal de l’émancipation intellectuelle. Essayons d’expliquer encore une fois ce que nous entendons par l’exercice Tout est dans tout.

    Dès que l’élève sait écrire sa langue maternelle comme les meilleurs écrivains ; dès qu’il pense comme eux ; dès qu’il connaît l’ouvrage de Fénélon, il ne tient qu’à lui d’y rapporter tous les ouvrages de littérature. C’est ce rapport, c’est cette comparaison qui constitue l’exercice intellectuel auquel on a donné le nom de Tout est dans tout.

    Si l’élève regarde un ouvrage grammatical en le rapportant à l’ouvrage de Fénélon, il verra que le grammairien est le même être intellectuel que Fénélon. C’est le même art, et il dira : Tout est dans tout.
En un mot, considérez un dé, une botte, une chanson, un livre, un passage d’un livre, vous verrez toujours des  preuves de la même intelligence : Tout est dans tout.

Exemple.

    Voici un passage d’un petit livre d’arithmétique :
«  L’addition des fractions est une opération par laquelle on joint ensemble plusieurs fractions pour n’en faire qu’une seule. Il faut, avant de rien faire, reconnaître si elles ont le même dénominateur. Dans le cas contraire, on doit avoir recours à la quatrième réduction.
« Quand les fractions ont le même dénominateur, on commence par additionner tous les numérateurs, et on cherche combien il y a d’entiers, ce que l’on connaît en divisant le total des numérateurs par le dénominateur commun ; le reste forme le numérateur d’une nouvelle fraction qui a le dénominateur commun pour dénominateur. Les entiers se portent aux sus, aux livres, si les fractions sont des fractions de livres ou de sous. Le reste de l’addition se fait comme à l’ordinaire. »

Voici les réflexions de l’élève en considérant cet ouvrage humain.

On joint ensemble … pour n’en faire qu’une.

Il y a presque toujours dans ce que fait l’artiste une simplicité qui tend à rendre plus claire chaque partie de son ouvrage.

Avant de rien faire… il faut.

La prudence est une des principales qualités de l’artiste

Dans le cas contraire on doit avoir recours  à la quatrième réduction.

Elle lui est rarement inutile et, par son moyen, il met en usage les connaissances qu’il a déjà acquises.

Quand elles ont le même dénominateur, on commence…

Après avoir aplani les premières difficultés, il travaille avec l’ordre de l’attention.

On cherche combien il y a d’entiers, ce qu’on trouve en divisant le total des numérateurs par le dénominateur commun.

Conjecture, cherche et trouve la conclusion d’une partie de son ouvrage dans son ouvrage même.

Il en forme le numérateur d’une nouvelle fraction, qui a le dénominateur commun.

Il est ainsi dirigé par une certaine économie qui lui fait tout employer selon sa valeur, sans rien mettre de trop.

Sous… livres. … Le reste se fait comme à l’ordinaire.

Arrangeant, séparant selon la circonstance, il finit sans peine ce qu’il a commencé.

    Pour bien saisir l’esprit de cet exercice Tout est dans tout, il faudrait entendre des élèves de Mademoiselle Marcelis expliquer tout cela de vive voix. On tâchera ( dans le Journal de l’émancipation intellectuelle) de ne laisser aucun nuage sur le sujet, en donnant de temps en temps quelques exemples.

    Cet exercice, comme on le voit, lie toutes les sciences et tous les arts sous un seul point de vue. Il a pour but de s’assurer si l’esprit humain se montre toujours le même dans toutes ses productions.
   
    Dès 1819, l’axiôme Tout est dans tout révolta les savans de la Belgique, et M. le duc de Lévis, en 1829, s’est traîné à leur suite, en répétant leurs lazzis à ce sujet. J’aurais désiré qu’un pair, un duc, un académicien, un Français n’eût pas donné dans ce bourbier. Mais il est écrit que les savans y barboteront jusqu’à la consommation des siècles : Tout est dans tout.

Dès 1819, on m’écrivait : » Monsieur, je voulus l’autre jour, dans une société de beaux esprits, soutenir l’axiome Tout est dans tout. Un persifleur me demanda si tout était dans Télémaque. Je lui répondis oui effrontément. Il ajouta :

- Et dans le premier livre ?

- Oui, toujours effrontément.

- Et dans le premier mot ?

- Je n’en sais rien.

Tout le monde éclata de rire. Je vous prie de me dire ce qu’il fallait répondre. »

    Il fallait répondre que vous croyez que tous les ouvrages humains sont dans le mot Calypso puisque ce mot est un ouvrage de l’intelligence humaine. Celui qui a fait l’addition des fractions est le même intellectuel que celui qui a fait le mot Calypso. Cet artiste savait le grec ; il a choisi un mot qui signifie artificieuse, cachée. Cet artiste ressemble à celui qui a imaginé les moyens d’écrire le mot dont il s’agit. Il ressemble à celui qui fait le papier sur lequel on l’écrit, à celui qui emploie les plumes à cet usage, à celui qui les taille avec un canif, à celui qui a fait le canif avec du fer, à celui qui a procuré le fer à ses semblables, à celui qui a fait l’encre, à celui qui a imprimé le mot Calypso, à celui qui a fait la machine à imprimer, à celui qui explique les effets de cette machine, à celui qui a généralisé ces explications, etc.,  etc. Toutes les sciences, tous les arts, l’anatomie et la dynamique etc. etc. sont les fruits de la même intelligence qui a fait le mot Calypso. Un philosophe, abordant sur une terre inconnue devina qu’elle était habitée en voyant une figure de géométrie sur le sable. "Voilà des pas d’homme" dit-il. Ses camarades le crurent fou, parce que les lignes qu’il leur montrait n’avaient pas l’air d’un pas. Les savans du XIXème siècle perfectionné ouvrent de grands yeux hébétés quand on leur montre le mot Calypso, et qu’on leur dit : "Le doigt de l’home est là." je parie que l’envoyé de l’école normale de France dira, en regardant le mot Calypso :  "Il a beau dire, cela n’a pas la forme d’un doigt."

    Il n’est pas possible, disais-je à l’occasion de l’envoyé de M. de Vatimesnil, il n’est pas possible que l’université n’ait rien de mieux que cela. Attendons qu’il en vienne un autre ; je ne demande pas mieux que de rendre service à une université dans laquelle j’ai contribué pendant  trente ans à abrutir la jeunesse, parce que je n’en savais pas davantage ; mais qu’on m’envoie au moins quelqu’un qui ne vienne pas pour me juger, mais pour me prier de lui donner des leçons. Que si l’université croit n’avoir pas besoin de moi, qu’elle me laisse en repos. Il ne suffit pas de ne pas payer ses dettes, il faut encore être honnête. Elle me doit une pension, est-ce une raison pour venir m’embêter ?

    Le mot embêter paraîtra trivial à M. le duc de Lévis ; mais il faut qu’il s’y accoutume, c’est ainsi que je parle. Je disais encore aux professeurs anglais qui étaient présens à la réception de l’ambassadeur de l’université de France : Allez dire aux Anglais que vous avez été témoins d’une scène plaisante, quoique les Anglais soient sérieux, cela les déridera peut-être un instant.
Arlequin devait trois cent francs. Son créancier le somme de payer et il répond :  " J’ai une grâce à vous demander, rendez-moi un nouveau service, prêtez-moi encore trois cent francs et je vous en devrai six cents ". Tout est dans tout. Je riais en parlant ainsi. Mais les Anglais n’avaient pas envie de rire. Ils devinrent plus graves qu’à l’ordinaire. Etait-ce pitié ? Etait-ce mépris ? Pour qui ?…. Français, que pensez-vous de cette page de l’histoire universitaire ? Tout est dans tout ; ce n’est pas toujours celui qui est le plus âpre à se faire payer qui paie le plus exactement.

    J’ai rapporté tout cela pour ceux qui sont bien aises de connaître le fond de l’histoire de l’Enseignement universel.

    Je désire que la France paie la pension qu’elle me doit, à mes petits-enfans, n’importe quand. Ce serait une preuve qu’elle est émancipée et qu’elle a profité du bienfait.


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Jeudi 1 décembre 2005 4 01 /12 /2005 20:37




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Pages 477 à 486



POST-SCRIPTUM
Suite et Fin de l’ouvrage



    Mais revenons à l’exercice Tout est dans tout. Outre l’avantage d’exercer l’intelligence de l’élève, il a pour but de lui mettre sans cesse son ignorance devant les yeux. Après avoir fait des réflexions morales et métaphysiques, et lorsqu’il pense et écrit comme les meilleurs écrivains, il s’aperçoit qu’il est trop ignorant pour expliquer tous les mots du premier paragraphe seulement, il en fera peut-être l’analyse grammaticale, s’il a vérifié la grammaire ; mais il n’en fera pas l’analyse mythologique s’il n’a pas étudié les mythes. Il dira, en gros, que Calypso est une divinité inférieure.  Dira-t-il ce qu’un ontologiste dirait sur ces êtres de l’imagination grecque et qui n’avaient aucune existence réelle ? Dira-t-il ce que dirait un maître d’écriture sur l’art de former des mots avec la main ? Dira-t-il ce que dirait un imprimeur, un  graveur, un sculpteur, un peintre, lorsque le mot est imprimé, gravé, sculpté ou peint comme font les Chinois ? Comparera-t-il ce mot avec celui des armoiries, avec ceux des prêtres égyptiens ?

    L’élève fait réfléchit sur ces mots : Calypso ne pouvait se consoler ; il a fait des réflexions morales. Mais dira-t-il : Elle est malade, il faut lui donner tel remède d’après les principes de la thérapeutique ? Saura-t-il préparer ce remède comme un pharmacien ?
Dans sa douleur, c’est un état pathologique, dirait le médecin, puisqu’elle souffre, quoique le mal ne soit que moral. Tout ce que l’élève vous dira là-dessus, le voici :

Métaphysique et pathologie.

« La métaphysique est, pour ainsi dire, le naturel de l’âme. La pathologie est la métaphysique du corps.
La science de la métaphysique est un océan sans fond ni rive ; l’âme ne pouvant être ni vue ni touchée, on  ne peut donner une preuve irrécusable de ce qu’on en dit. Et, pour n’être point en discussion continuelle, les métaphysiciens doivent être et se croire réciproquement de bonne foi et de bon jugement ; de plus, ils ne doivent point douter qu’ils n’aient tous la faculté de bien rendre leurs idées.

    Il n’en est point de même de la pathologie, et cela par un effet inévitable du fait opposé à celui dont j’ai parlé pour prouver qu’en métaphysique on ne peut rien prouver. Le corps est matériel, donc on peut le toucher ; il vit, or tout ce qui a vie est sensible à l’impression d’un autre objet. Par conséquent, on peut toujours vérifier la justesse d’une remarque, d’une observation, d’une opinion relative à la pathologie.
    On ne pourrait nier par exemple l’impression douloureuse que reçoit le corps par le contact d’un objet rude, ou par la pointe aiguë et acérée d’une flèche ou d’un dard ; car si on voulait en soutenir l’épreuve, la fermeté de l’âme pourrait empêcher les signes violens de douleur, mais la tension des nerfs et des muscles, la contraction des membres décèleraient, en dépit de la volonté, la souffrance du corps.

    La connaissance de la métaphysique et celle de la pathologie doivent nécessairement apprendre que l’âme et le corps soumettent alternativement leurs mouvemens l’un à l’autre, à mesure que l’un ou l’autre est plus fortement occupé, ou saisi, ou frappé. C’est-à-dire, que les mouvemens du corps obéissent aux sensations de l’âme , si son agitation est plus forte que celle du corps, et que le corps communique à l’âme l’impression qu’il reçoit. »

    C’est ce qui a été répondu chez Mademoiselle Marcelis. On ne peut pas en dire davantage quand on  ne connaît que Télémaque.
Continuons.

Sa grotte : Le naturaliste ne ferait attention qu’aux curiosités de l’île qui ont quelque rapport à ses études ; un architecte regarderait la construction des voûtes, un géomètre leurs surfaces etc.

Ne résonnait plus : Un physicien écouterait la résonance de la voûte, et chercherait à expliquer le phénomène d’après la forme de la voûte et les lois de l’acoustique.

De son chant : Un musicien parlerait de la mélodie des sons, un poète de la prosodie et des vers que chantait Calypso, un physiologiste examinerait si on chante avec un instrument à cordes etc.
Un philologue dirait : il y a une édition de telle année où se trouve cette variante : Du doux son de sa voix, il y ajouterait mille conferatur, et il aurait le prix quelque part.

Les nymphes  qui la servaient : un jurisconsulte examinerait en thèse générale les droits et les devoirs des maîtres et des sujets, des pères et des enfans, des maris et des femmes, et il citerait la loi naturelle, la loi divine, les lois humaines, le droit civil, le droit des gens, le droit criminel et surtout la jurisprudence des arrêts de la Cour de sa ville.

Seule : Quel était le nombre des promeneuses ? Demandera malignement un arithméticien qui n’aime pas que 1 soit un nombre.
Mais un médecin, rêvant à cet amour de la solitude, y verra le signe d’une maladie dont les symptômes sont décrits dans la séméiotique.

Sur les gazons fleuris : Un naturaliste botaniste, sans faire attention à Calypso, s’occupera des classes, des genres, des espèces et variétés que présentent toutes les fleurs qui émaillent les gazons.

Dont un printemps : Un astronome vous demandera quelle est la cause du printemps, et vous interrogera, à cette occasion, sur le soleil, la lune et les étoiles. Le désespoir de l’atôme Calypso ne saurait occuper celui qui voyage en imagination dans le vide où circulent les mondes.

Bordait : Vous admirerez cette belle bordure, un géomètre la mesurera, il fera le lever du terrain, il construira la courbe qui l’environne etc. etc.

Ile : Un géographe ne sera pas content si vous ne lui dites pas combien il y a d’îles sur le globe.

Vu : le physicien qui vous interrogeait tout à l’heure sur l’ouïe, vous questionnera maintenant sur toutes les parties de l’optique. La lumière se propage-t-elle en ligne droite etc.

Immobile : Un médecin reviendrait à la séméiotique, mais un mathématicien vous demandera comment Calypso restait en équilibre ; l’anatomiste vous le demandera aussi.

Mer : Voici venir de nouvelles questions géographiques ; hydrauliques etc.

Tournée : l’anatomiste vous demandera comment le corps tourne. Un acteur étudiera la pose de Calypso ; un peintre dessinera l’académie.

Vaisseau : Un  charpentier vous interrogera sur l’assemblage, les tenons, les mortaises etc.

Fendant les ondes : Un navigateur demanderait comment Ulysse se dirigeait sur les mers à défaut de boussole ; un commerçant quelles marchandises il avait pu rapporter de ses voyages ; un banquier comment ses affaires se traitaient alors sans traites ; un mathématicien combien ce corps flottant perdait de son poids dans l’eau, quelle était sa vitesse et celle des ondes etc.

On voit, sans aller plus loin, qu’il n’y a pas un savant qui puisse répondre à toutes les questions que fournissent les mots du premier paragraphe seulement. Personne au monde ne le saura jamais à fond ( C’est l’expression favorite de la vieille. )

    Que faire ? L’Emancipation intellectuelle répond :  Il faut être homme d’abord ; il faut apprendre quelque chose, Télémaque par exemple, et dire ce qu’on en pense, puis y rapporter successivement tout ce qu’on apprendra, en vérifiant si tous les savans et tous les artistes ont la même intelligence , par l’exercice Tout est dans tout. Voilà l’ordre des études dans l’Emancipation intellectuelle.

    Mais enfin, dira-t-on, si l’on veut adopter l’ordre des études établi dans les collèges, comment faire ? Réponse : Il s’agit ici d’Enseignement universel gâté.

    Cependant, pour rendre les collèges mille fois plus utiles qu’ils ne le sont, il faudrait d’abord décider quel est l’objet auquel on donnera la préférence. Je suppose qu’entre toutes les matières qu’on  enseigne, on choisisse le latin comme l’étude la plus importante. Dans cette supposition, il n’y aurait rien à changer à tout ce qui se fait ; seulement on répéterait, dans toutes les classes, l’auteur adopté pour la sixième. Le petit qui entre en cinquième saurait par cœur Phèdre, par exemple ; il le répéterait toute l’année, en même temps qu’il ferait tous les devoirs de la cinquième classe. Passant la quatrième, il ferait la même répétition, rapportant à l’auteur choisi tous ceux de la classe où il se trouve. Il commence à connaître Phèdre sous les rapports grammaticaux ; en troisième, il en apprend la quantité, toujours en faisant les devoirs de la classe où il est. En seconde même répétition. Enfin en rhétorique, Phèdre, que l’on connait déjà comme versificateur, serait étudié comme poète etc. Mais c’est assez sur ce sujet. On n’en fera rien. L’abrutissement ne lâchera point sa proie. D’ailleurs, les explications sont tellement abrutissantes de leur nature que personne ne demande de leçon. On a honte d’en recevoir, surtout quand il s’agit du fait de l’Enseignement universel.

    De plus, les professeurs de la vieille admirent les résultats qu’ils obtiennent. Voyez, disent-ils, les narrations, les descriptions de nos petits abrutis quand nous leur disons : matinée du printemps… Déjà l’aurore… peu à peu le soleil…. Les petits oiseaux…. Le fermier diligent… etc.
Avec cette matière là, si vous voyez les jolies choses qu’ils disent !

Un  sot trouve toujours un plus sot qui l’admire

a dit Boileau. Nous ne croyons pas aux sots. Mais n’est-il pas malheureux qu’on abrutisse à ce point l’enfance ?

    Français ! ceux d’entre vous qui dirigeront leurs enfans d’après l’opinion émancipatrice épargneront beaucoup d’argent. On peut doter une fille avec l’argent que coûte l’éducation d’un fils. Cela vaut la peine d’y penser.

L’opinion abrutissante est la reine des familles.

    On vous dira que l’opinion de l’égalité des intelligences n’est pas nouvelle. Helvétius avait déjà dit :  « Tous les hommes communément bien organisés ont une égale aptitude à l’esprit. » Il faut que les abrutissans aient bien de la confiance dans leur empire pour essayer de vous tenir en bride avec de pareilles raisons.

    Répondez-leur : Si Helvétius l’a dit, nous aurions dû secouer le joug beaucoup plus tôt. Mais les abrutissans sont dans l’erreur à ce sujet, comme à leur ordinaire. Selon Helvétius, l’homme n’est pas libre ; il nait sans esprit ; mais suivant les circonstances il en aura plus ou moins. L’inégalité des esprits résulte du système d’Helvétius. Il y aurait beaucoup de choses à dire là-dessus mais cela ne mérite pas une discussion sérieuse. Selon Helvétius, l’homme est un être qui n’a pas de volonté. Nous disons, nous, que vous êtes libres. Français ! Un peu d’énergie ! A l’émancipation intellectuelle ! Secouez le joug humiliant des explications abrutissantes !

    Disciples de France ! je vous recommande les artisans et les paysans français. Dites-leur qu’ils peuvent faire l’éducation de leurs enfans.

    Dites-le surtout aux mères. Le cœur d’une mère est fait pour comprendre le bienfait de l’émancipation.

Disciples de France ! hâtez-vous. Déjà les disciples d’Angleterre ont commencé, rivalisez de zèle et d’ardeur. Et nous verrons lequel de ces deux peuples sera émancipé le premier.


FIN





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