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Jean-Joseph Jacotot

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Lundi 24 août 2009 1 24 /08 /2009 10:41



Allons en Sorbonne. Bon! C'est M. Villerain qui professe. Il explique un auteur, il développe un texte, il fait un discours sur un point de littérature ancienne ou moderne.
Pourquoi tous ces frais d'esprit et d'éloquence? Concourt-il pour une chaire supérieure? Ces jeunes gens sont-ils ses juges?
—Non, ce sont ses élèves...
—Ses élèves! Et qu'apprennent-ils donc de lui?
—A être éloquens.
Quoi! Ils apprennent à être éloquens en ne desserrant pas les dents, en restant là immobiles comme des thermes ; ouvrant de grands yeux, écoutant de grandes phrases qu'ils ne comprennent pas toujours !
Singulière manière d'apprendre, que d'être là à ne rien faire !
Que penseriez-vous d'un cordonnier qui dirait à son apprenti :
« Mon ami, assieds-toi là; croise les bras; ne dors pas surtout, et regarde-moi bien. C'est comme cela que  tu deviendras bon cordonnier. »
Cela serait bel et bon; mais cet apprenti-là ne ferait jamais de souliers pour moi! Belle comparaison ! me dira-t-on; des souliers et de l'éloquence, quel rapport cela a-t-il?
Plus qu'on ne croit. On apprend à faire des discours en faisant des discours, et des souliers en faisant des souliers. Mais on ne sera de sa vie ni cordonnier ni orateur, en restant cloué sur un banc sans rien faire.


Mais n'anticipons point: nous reviendrons sur cette matière. Voilà donc l'organisation de nos collèges. Là, l'élève, après avoir dormi en cinquième, va dormir en quatrième, puis en troisième, puis en seconde, puis en rhétorique, puis en philosophie, puis dans le monde, puis chez lui. Il aurait aussi bien fait de n'en point sortir. Laissons donc là cette victime de l'abrutissement scolastique, et voyons si c'est là le nec plus ultra de la perfection; voyons s'il n'y a pas moyen de faire mieux, et si les générations sont vouées à perpétuité à subir les conséquences d'un système qui me paraît être le plus sérieux obstacle au perfectionnement de la grande famille sociale. Voyons.




Par Joseph Jacotot - Publié dans : Textes de Benjamin Laroche
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Lundi 24 août 2009 1 24 /08 /2009 10:00


CHAPITRE II.



Exposition des principes de l'enseignement universel. Éducation par soi-même. Égalité des intelligences. Tout est dans tout. Savoir quelque chose, y rapporter tout le reste.

Une bonne méthode serait celle qui ferait précisément le contraire de ce que nous venons de voir; une méthode qui prendrait le contre-pied de la méthode universitaire.

Dans l'état actuel de l'instruction publique, l'élève ne joue qu'un rôle passif; le rôle actif est réservé au maître. Une bonne méthode devrait rendre au contraire le rôle de l'élève actif, et réserver au maître le rôle passif. Maintenant c'est le maître qui agit; l'élève le regarde faire. Ce devrait être à l'élève à agir, au maître à le voir faire. Nous voulons que le maître pense pour les élèves; les élèves au contraire devraient penser seuls et par eux-mêmes.

Il existe une méthode qui fait ce que nous disons là. C'est celle qui est connue sous le nom d'Enseignement universel, ou l'Émancipation intellectuelle : ces deux noms lui conviennent également; elle les mérite évidemment.
C'est l'enseignement universel, car elle s'applique à l'enseignement de toutes les connaissances humaines;
c'est l'émancipation intellectuelle : car elle émancipe le genre humain de la férule des professeurs ; elle affranchit l'esprit humain des entraves que lui imposaient depuis des milliers d'années la routine et le pédantisme. M. Jacotot a la gloire de l'avoir trouvée et proclamée. Voyons en quoi cette méthode consiste, voyons si effectivement elle fait mieux que ce qui l'a précédée ; elle commence par établir ce principe :


Que Dieu a formé l'âme humaine capable de s'instruire elle-même.

Et procédant d'après ce principe fondamental, elle ne veut pas que le maître dise à l'élève ce qu'il doit savoir; elle veut que l'élève l'apprenne par lui-même, et sans le secours d'autre que de lui-même. Elle dit à l'élève : vois.
Et quand l'élève a vu, elle lui demande : qu 'as-tu -vu?
Mais elle ne lui dit pas ce qu'il a vu, car l'élève qui a vu, sait mieux que personne ce qu'il a vu.


Par Joseph Jacotot - Publié dans : Textes de Benjamin Laroche
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Lundi 24 août 2009 1 24 /08 /2009 09:13

LA MÉTHODE.


Que vois-tu là ?

ELEVE.

Que Calypso était immortelle, et quelle était malheureuse de l'être.

LA MÉTHODE.

Pourquoi était-elle malheureuse ?

L'Élève ( qui a vu. )
Parce qu'elle ne pouvait se consoler.

LA MÉTHODE.

De quoi?

L'Élève.

Du départ d'Ulysse.

LA MÉTHODE.

Que concluez-vous de tout cela?

L'Élève.


Que lorsqu'on est séparé de quelqu'un dont on regrette le départ, on est malheureux, et que lorsqu'on est immortel, on se trouve plus malheureux encore, parce qu'on n' aperçoit point le terme où finira ce malheur.

Ainsi, voilà un principe qui renverse d'un coup et de fond en comble tout le système de l'enseignement universitaire.

Comparons un moment la classe émancipée à la classe routinière, et remarquez bien que nous n'avons encore fait qu'un pas, et ce pas a suffi pour tout intervertir , pour nous placer dans un monde nouveau.

Dans chacune des deux classes je vois un maître ; mais leurs fonctions ne se ressemblent point. Les élèves des deux classes diffèrent aussi d'une manière essentielle.

Dans la classe universitaire, les élèves bâillent; le professeur pérore.

Dans la classe émancipée, les élèves parlent, pensent et agissent ; le maître examine et écoute.

Le professeur universitaire débite emphatiquement sa marchandise long-temps préparée à l'avance, à un auditoire dans lequel ne se trouve peut-être pas un chaland.

Le professeur émancipateur assiste à un marché dans lequel chacun apporte librement ses produits.

L'un dit à ses élèves : » Écoutez-moi bien, je vais vous dire ce qu'il vous faut dire, ce qu'il vous faut penser, ce qu'il vous faut faire. »
Et l'élève, s'en reposant entièrement sur lui, prend le parti de dormir, et fait bien.
L'autre se borne à dire : « Que dites-vous ?  Que pensez-vous? Que faites-vous? » Et il ajoute :
« Voyez! Que voyez-vous? » Et l'élève qui sait que s'il ne voit pas, personne n'est disposé à voir pour lui, l'élève, dis-je, regarde et voit, et dit ce qu'il a vu. Voilà donc d'un côté une classe vivante et animée, où chacun, ne comptant que sur soi, se dit : « Aide-toi, je t'aiderai. » D'autre part, une classe morte ou endormie qui ne parle pas, parce que le professeur parle tout seul, qui ne pense pas, parce qu'elle a là un professeur qui pense pour elle.






Par Joseph Jacotot - Publié dans : Textes de Benjamin Laroche
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Lundi 24 août 2009 1 24 /08 /2009 09:00


Remarquez, s'il vous plaît, ce contraste, et continuons. La méthode universitaire parque les intelligences comme les despotes parquent les nations. Elle admet au sanctuaire de la science un petit nombre d'êtres privilégiés; les autres, elle les repousse comme atteints et convaincus d'incapacité.

La méthode émancipatrice proclame que

Toutes les intelligences sont égales.

Par-là, elle relève le désespoir abattu; elle arrache des mains de l'orgueil l'arme toujours si redoutable du mépris ; elle rend à la nature humaine sa dignité et sa grandeur; elle proteste contre l'aristocratie du talent et du génie. Elle fait une large part à l'empire toujours si grand des circonstances : les infirmes exceptés , elle n'en fait aucune à l'organisation primitive. Le reste, elle en fait l'apanage du travail et de la volonté persévérante.

Elle ne dit point comme l'ancienne école :

Fiant oratores, nascuntur poetce.

Elle dit sans hésiter :

Fiant oratores, fiant poetœ.

Voyons sur l'ensemble de la classe le résultat de ce second principe.

Classe Universitaire.

Quels sont ces élèves assis aux premiers bancs, sur lesquels toute l'attention du professeur se dirige? Leurs copies sont les seules qu'il lise, leurs devoirs, les seuls qu'il corrige, leur attention, la seule qu'il ambitionne. Eux seuls récitent des leçons ; eux seuls lui répètent, pour l'oublier bientôt, ce qu'il leur a répété cent fois. C'est le banc des élèves privilégiés. Ce sont eux qui doivent soutenir au concours l'honneur du drapeau ; eux seuls doivent faire triompher le professeur et briller la classe.

Et cette foule d'élèves qui remplissent tous les autres bancs et dont la distraction et l'insouciance annoncent le peu d'intérêt qu'ils prennent à des choses qui en effet ne les regardent pas?
Ce sont les intelligences communes et irrévocablement condamnées à languir obscurément dans les limbes classiques, à végéter de banc en banc, de classe en classe, et à quitter le collège plus sottes, plus ignorantes qu'elles n'y étaient entrées (i).


(i) Nous ne pouvons nous empêcher de rapporter ici une anecdote dont nous garantissons l'authenticité, et qui prouvera la justesse de nos assertions :

Un professeur du collège Louis-le-Grand recevait régulièrement chaque jour, parmi les copies de ses élèves, un devoir portant un nom supposé, et rempli à dessein des fautes les plus grossières. Le pseudonyme avait soin d'écrire en tête de sa copie ces mots : Je désire être lu. Obtempérant à ce désir, le professeur, sans chercher à connaître l'auteur du devoir, passait le temps précieux de ses leçons à commenter cette copie imaginaire, et qui devenait pour le reste de la classe un sujet intarissable d'amusement. La fin de l'année scotastique put seule mettre un terme à cet abus. Et c'est pourtant d'un tel système qui forcément amène ces ridicules résultats, qu'un professeur de ce même collège vient de se constituer le défenseur officiel dans un discours qu'il a prononcé à la dernière distribution des prix. Il a fait son métier. Ab uno disce omnes !

Voyons maintenant la classe Émancipatrice.

Ici tout agit, tout est en mouvement ; nul ne reste étranger à l'impulsion commune. Le vaincu de la veille est le vainqueur d'aujourd'hui : nul n'abandonne son bouclier; tous savent qu'ils sont égaux en intelligence, et que s'ils diffèrent, ce ne peut être que dans l'intensité de la volonté et de la persévérance. Or, il est si commode de trouver à la paresse une excuse toute prête, en disant : « Je n'ai point l'intelligence nécessaire! » Mais il serait si dur, si humiliant de s'avouer et d'avouer à autrui qu'on n'a pas la volonté, la persévérance nécessaire !

On vous objectera les grands hommes dans tous les genres; on vous demandera si vous vous croyez égal en intelligence à Voltaire, à Corneille, à Bossuet, à Newton. Laissez dire ces gens-là, et demandez-leur si Voltaire eût composé la Henriade et Zaïre sur les genoux de sa nourrice; si Corneille eût écrit Cinna le jour où lui vint sa première dent; si Bossuet, le jour où il put dire papa, eût improvisé l'oraison funèbre de Condé ; et si le jour où, pour la première fois, les yeux de Newton s'ouvrirent à la lumière, Newton eût pu faire la théorie de la lumière et trouver la loi de l'attraction. Quand vous direz cela, on vous rira au nez; mais on se gardera bien de vous répondre. Laissez rire, et répétez toujours :

Les intelligences sont égales.

 

Par Joseph Jacotot - Publié dans : Textes de Benjamin Laroche
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Lundi 24 août 2009 1 24 /08 /2009 08:39


Nous avançons, nous avons fait deux pas. Voyons à quelle distance nous sommes déjà du système universitaire.

Deux idées, c'est bien peu cependant! Oui, mais sur combien d'idées générales, de lois fondamentales, pensez-vous que roule tout le système de l'univers ? Sur deux ou trois peut-être. Or, l'enseignement universel, tout universel qu'il est, n'est pas encore l'univers.

Passons donc outre.

Tout est dans tout, dit la méthode ; et ce mot qui a excité tant de rumeurs, ce mot renferme un des principes les plus féconds en conséquences dans la grande question de l'enseignement. C'est là encore qu'il faut mettre en présence la méthode universitaire et la méthode naturelle ou émancipatrice. Mais auparavant apprécions à leur juste valeur quelques-unes des objections auxquelles a donné lieu ce principe.

Non, tout n'est pas dans tout, a-t-on dit; car qui dit tout, n'exclut rien : le contenu est dans le contenant, le vin est dans la bouteille; mais l'univers n'est point dans l'univers, pas plus que la bouteille n'est dans la bouteille.

Reconnaissons ici l'impuissance des langues à exprimer toutes les idées. Quand le fondateur de l'enseignement universel a dit : Tout est dans tout, il n'a fait que répéter un adage déjà connu; il n'a point cru devoir changer les termes qui l'exprimaient. Ne tordons point les mots, pour en exprimer une sottise. Ces mots, tout est dans tout, répondent à ceux-ci, tout se tient dans le monde, tout se lie dans la nature. Il est possible qu'en analysant ces mots tout se tient, on y trouve une absurdité, comme on a prétendu en trouver une dans tout est dans tout. A qui la faute? aux langues, et non aux hommes qui les parlent.

En définitive, ces mots, tout est dans tout, n'expriment rien de nouveau; ils ne font que proclamer un fait depuis long-temps reconnu : c'est que toutes les parties du monde physique et intellectuel sont liées entre elles par la chaîne des analogies ; c'est qu'il n'est pas une idée qui, par quelque point, ne touche à toutes les autres, et ne puisse en réveiller le souvenir.

Quoi ! me dira-t-on, vous trouvez de l'analogie entre une fourmi et un éléphant! Je réponds : « La même puissance qui créa l'éléphant a aussi créé la fourmi, et le rapport des contrastes est établi. «Mais entre le soleil et le grain de sable, ajoutera-t-on, quelle analogie trouverez-vous ? » Je rappelle alors:

Celui qui dans les cieux a semé la lumière,
Ainsi que dans nos champs il sème la poussière.

Et j'ajoute que le soleil et le grain de sable sont égaux
aux yeux du grand Être, car ils lui ont autant coûté.
Appliquons ce grand principe, tout est dans tout, à l'enseignement. Nous en déduirons cet autre principe :

Apprenez quelque chose, et rapportez-y tout le reste.

Ici on m'arrête encore, et on me dit :

« Vous prétendez tout expliquer par le premier livre que vous mettez entre les mains de vos enfans. Télémaque est votre Alcoran; M. Azaïs vous dirait que Télémaque est pour vous l'explication universelle. Quand votre élève saura son Télémaque, il ne saura que Télémaque. Quand il répéterait jusqu'à la fin du monde : « Calypso ne pouvait se consoler du départ d'Ulysse, que trouvera-t-il là-dedans? 
Y trouvera-t-il l' Illiade et l' Odyssée?


Un enfant de huit ans, élève de l'enseignement universel, fait en ce moment un exercice conforme à notre méthode, et voici ce qu'il dit :

« Ulysse ne pouvait se consoler d'être éloigné de sa chère Ithaque, et de Pénélope sa femme. Dans sa douleur, etc » Et voilà l'Odyssée.

Un autre enfant se lève, et dit :

« Achille ne pouvait se consoler de la mort de Patrocle; dans sa douleur, il se trouvait malheureux de lui survivre; sa tente ne résonnait plus des doux sons de sa lyre ; les guerriers qui le servaient n'osaient  lui parler : il se promenait seul. Mais, loin de modérer sa douleur, les lieux qu'il parcourait ne faisaient que lui rappeler le triste souvenir de Patrocle, qu'il y avait vu tant de fois auprès de lui. Tantôt il demeurait immobile sur le rivage de la mer, qu'il arrosait de ses larmes ; tantôt il tournait douloureusement  ses regards vers cette partie du camp où Patrocle, revêtu de ses brillantes armes, et partant  pour combattre Hector, avait disparu à ses yeux. » Et voilà l'Iliade dans le premier paragraphe de Télémaque.

Télémaque est le livre adopté par l'enseignement universel. Tout autre livre eût pu le remplacer. Il serait inutile de dire aux admirateurs de Télémaque pourquoi Télémaque a. été préféré, et à ses détracteurs, plus inutile encore.

Toutefois, si un style élégant, une morale pure, un récit varié et intéressant, une éloquence douce et vertueuse, sont des qualités précieuses dans le premier livre remis aux mains de l'enfance, le choix de Télémaque est justifié. Ainsi l'enfant devra tout à Télémaque :

La lecture, car c'est dans Télémaque qu'il apprendra à lire.

L'écriture, car c'est le texte de Télémaque que reproduira sa plume.

La langue maternelle, car c'est dans Télémaque que seront pris tous ses exercices : la grammaire, la morale, la logique, l'éloquence, tout en un mot; car tout se trouve dans Télémaque, comme  dans tout autre livre. Tout est dans tout.



Par Joseph Jacotot - Publié dans : Textes de Benjamin Laroche
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Lundi 24 août 2009 1 24 /08 /2009 08:00


CHAPITRE III.

Application de L'Enseignement universel aux diverses branches d'enseignement. Instruction aux mères.

Après avoir établi ces grands principes qui servent de base à tout le système, déduisons-en les conséquences; faisons-en l'application à la pratique; et, pour mieux faire ressortir la différence qui existe entre l'enseignement universitaire et l'enseignement universel , mettons-les tous deux en présence.

Commencons par le commencement.

L'enfant est né, et à peine ses yeux se sont-ils ouverts à la lumière, qu'il fait de l'enseignement universel... En effet, il voit... Bientôt il apprend à comparer ce qu'il voit à ce qu'il a vu; il établit des rapports; il entend des sons, il les imite ; il cherche à les interpréter, il y réussit ; il balbutie, puis il parle, et toujours par le grand principe de l'enseignement universel. Il s'instruit lui-même. Il apprend quelque chose ; il y rapporte tout le reste; il voit, compare, juge et retient. Allez le mettre à l'enseignement universitaire, si vous pouvez. Vous n'avez garde. Vous laissez agir la nature, la nature et sa mère ; et ces deux guides admirables sont bien supérieurs à vos bonnets carrés, voire même à vos hermines.

Aurore de la vie, âge heureux de la première enfance! vous échappez, par votre faiblesse même, à la férule abrutissante, et vous vous réfugiez dans le sein d'une mère. Cependant les premières années se sont écoulées. Il faut apprendre à lire, à écrire. Les douleurs vont commencer. Le pédantisme réclame sa proie; il faut la lui abandonner. La mère va livrer son fils aux tyrans qui doivent l'abrutir. Ici l'enseignement universel expire; celui de l'Université commence. On sait comme il procède; on sait les pleurs qu'il fait verser, le temps qu'il fait perdre. On le sait ; ne le redisons pas, et revenons à l'enseignement universel que l'enfant n'aurait pas dû quitter.

Tendre mère, calme-toi ; ton fils ni ta fille ne s'éloigneront point de tes regards vigilans ; tu peux les instruire toi-même. Continue seulement l'enseignement universel que la nature et ton cœur t'avaient déjà indiqué.
 Prends Télémaque ; ne crains rien ; Télémaque est le livre de l'enfance, comme il est le livre de l'âge mûr. Toutes les idées que renferme Télémaque sont en germe dans l'âme tendre de ton enfant; le temps les développera. Lis devant lui, lis.

Ton enfant ne connaît ni Calypso ni Ulysse ; mais il apprendra à les connaître, comme il a appris à connaître les compagnons de ses jeux enfantins. Il lui est arrivé de ne pouvoir se consoler du départ de sa mère, et il comprendra que Calypso ne puisse se consoler du départ d'Ulysse.





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Lundi 24 août 2009 1 24 /08 /2009 07:57


Lis donc : Calypso et que ton enfant repète : Calypso.


Fais-le-lui voir.

Continue : Calypso ne, et qu'il répète après toi : Calypso ne.

Calypso ne pouvait; qu'il répète : Calypso ne pouvait.

Calypso ne pouvait se,

Calypso ne pouvait se consoler.

Et que ton enfant répète encore ces mots. Alors, montre-lui Calypso, puis ne, puis pouvait, puis se , puis consoler.

Demande-lui en quoi ces mots diffèrent. Assure-toi qu'il distingue chacun d'eux de tous les autres. Fais répéter le tout, et ton enfant va dire sans hésiter :

Calypso ne pouvait se consoler.

Embrasse-le, cet enfant chéri ; il sait lire une ligne, et il l'a appris de toi, et à ta première leçon. Entends-tu ton cœur maternel qui bat d'aise et de joie !

Ce que tu as fait aujourd'hui, tu le feras demain, après demain; tu ajouteras une ligne à une ligne, puis deux lignes à ces deux premières lignes j puis quatre, puis huit, puis seize, ayant toujours soin de faire chaque fois répéter le tout ; et tu verras ton fils distinguer chacun des mots de ces seize lignes, comme il distingue une forme d'une autre, une couleur d'une autre.

L'enfant ne confond point une chaise avec une table : pourquoi confondrait-il se et ne, consolait et Calypso ?

Tendre mère, laisse dire ceux qui souriront de tes efforts, et continue l'œuvre que tu as entreprise ; continue, tu en seras amplement récompensée.



Par Joseph Jacotot - Publié dans : Textes de Benjamin Laroche
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Lundi 24 août 2009 1 24 /08 /2009 06:24


Bon! ton fils distingue un mot d'un autre : fais-lui alors distinguer un son ou syllabe d'un autre son ou syllabe ; que dans Calypso, il distingue ca de lyp, lyp de so, et réciproquement. Demande-lui la dernière syllabe de Calypso, puis la première, puis la seconde; fais le même exercice sur chacun des mots que l'enfant a déjà appris à distinguer.


Ce que tu as fait pour les syllabes, fais-le pour les lettres. Tu vois, ton enfant a appris des mots, puis des syllabes, puis des lettres. Laisse les abrutissans avec leur alphabet ; laisse-les épeler péniblement en un an ce que ton fils a appris à lire couramment en huit jours; et bénis l'enseignement universel, qui n'est autre chose que la méthode maternelle, c'est-à- dire la méthode par excellence.

Maintenant, ce que ton fils a appris à lire, il faut qu'il apprenne à l'écrire. Donne-lui de l'encre, du papier, une plume ; laisse-le se placer comme il l'entendra : il finira bien par trouver la manière la plus commode. Si tu veux lui abréger ces premiers tâtonnemens, mets-toi à ton secrétaire; écris une lettre, mais une lettre véritable ; ne trompe pas ton enfant, même dans un but louable. Ton enfant t'observe; il te demande. comment il doit tenir sa plume. Réponds lui : « Tu vois comme je la tiens : tiens-la autrement, si cela t'est plus commode. »

L'enfant est imitateur, il t'imitera; il tiendra sa plume comme toi, se placera comme toi. Tu mettras devant lui le mot Calypso écrit à la main. L'enfant copiera, d'abord mal, puis mieux, puis bien. Alors, mets-lui sous les yeux la première ligne. Quand cette première ligne sera bien écrite , ton enfant saura écrire.

Surtout ne le raye point; ne fais point usage de tous ces secours factices dont bientôt l'enfant ne pourrait plus se passer ; laisse le dessiner ses lettres les unes après les autres, les aligner, les arranger à sa manière, toujours en se rapprochant le plus possible de son modèle.

Que sa première ligne soit en fin : il écrira en gros plus tard. Laisse gronder les universitaires, et suis avec confiance l'enseignement universel.

Que ton enfant sache écrire une première ligne en fin, et qu'il y rapporte toutes celles qu'il écrira. Tout est dans tout : l'art d'écrire tout entier est dans cette première ligne correctement écrite.






Par Joseph Jacotot - Publié dans : Textes de Benjamin Laroche
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Lundi 24 août 2009 1 24 /08 /2009 05:11


Maintenant, si tu veux te récréer un moment, viens avec moi dans une classe élémentaire abrutissante; mais n'y conduis pas ton fils : le spectacle du mal n'est jamais bon; et les Spartiates avaient tort d'apprendre à leurs enfans ce que c'était que l'ivresse, en leur faisant voir des esclaves ivres.


Nous voilà dans la classe d'écriture. On dirait d'une immense manufacture. Voilà des règles, des crayons pour tracer. Que d'embarras ! que d'apprêts ! on se croirait à l'exercice des recrues. La tête droite ! le haut du corps en avant! le coude rapprocJié du corps! Tenez mieux votre plume! Vous prenez trop d'encre!

Et l'enfant ,'étourdi de tant de préceptes, ne sait à quel saint se vouer, et griffonne au hasard quelques caractères illisibles.

On lui prescrit de tracer d'abord des caractères d'un pouce de hauteur; on l'oblige à faire des jambages, puis des pleins, des déliés. Au bout d'un mois, on arrive aux lettres, puis aux syllabes, puis aux mots , puis aux phrases; toujours le même système, la même routine. C'est un aveugle que l'on guide, sans lui dire où il va, ni par où il passe.


Nous, au contraire, nous disons à notre élève : « Ouvrez bien les yeux, et voyez; comparez, jugez,  imitez. » Et notre élève qui voit, compare, juge, imite, laisse bien loin derrière lui l'aveugle et ses guides pédans.

Mère de famille, ton fils sait lire et écrire, que l'élève universitaire épelle encore des syllabes, ou peut-être même récite son alphabet et trace des ovales. Le moment est arrivé d'enseigner à ton fils sa langue maternelle ; et seule tu dois encore: être son guide dans cette carrière nouvelle.

Ne t'effraie pas. L'enseignement Universel va venir encore à ton secours, et t'aplanir les obstacles.

Rejette bien loin ces Dictionnaires et ces Grammaires poudreuses ; repousse les Wailly, les Restant, les Letellier, effroi de la jeunesse , épouvantails universitaires  placés aux portes des études classiques, comme pour en interdire l'accès à tout  autre qu'au petit nombre des adeptes privilégiés.


Garde seulement ton modeste Lomond, mais seulement pour t'en servir plus tard, lorsque ton élève saura et voudra vérifier ce qu'il aura appris, et coordonner, classer les richesses qu'il aura acquises.

Nous n'entrerons point dans le développement des moyens employés par la méthode pour l'enseignement de la langue maternelle. Nous renvoyons le lecteur à l'ouvrage-même, publié par le fondateur, sous le titre de Langue maternelle. Nous engageons les professeurs universitaires à lire attentivement cet ouvrage qui contient la condamnation irrévocable de leur système rétrograde, ce livre admirable qui est à nos yeux le bien des droits de la jeunesse et de l'enfance, qu'elle émancipe à jamais des langes universitaires . Transcrivons ici le sommaire de cet ouvrage, tel que l'a publié un des premiers disciples de l'enseignement universel.

* On fait apprendre par cœur les six premiers livres du Tèlémaque, dont on répète un ou deux chaque jour, selon le temps destiné à la lecon ; ou bien,

« On fait apprendre par cœur le premier livre de Télémaque. On fait lire le second livre et le raconter sur- le-champ. On fait lire le 3e livre, puis le 4e, le 5", le 6e ...

 On pourra consulter également un ouvrage publié par M. E. Boulmy, sous le titre de Considérations sur la Méthode Jacotot, contenant une instruction normale très détaillée sur la lecture, l'écriture, la langue maternelle, les langues étrangères , etc. ; ainsi que le rapport adressé par M. Baudoin à M. de Valisménil, sur les résultats et l'influence de la Méthode.



Par Joseph Jacotot - Publié dans : Textes de Benjamin Laroche
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Lundi 24 août 2009 1 24 /08 /2009 04:12
 

On fait apprendre par cœur les six premiers livres du Télémaque, dont on répète un ou deux chaque jour, selon le temps destiné à la lecon ; ou bien, on fait apprendre par cœur le premier livre de Télémaque. On fait lire le second livre et le raconter sur-le-champ. On fait lire le 3e livre, puis le 4e, le 5", le 6e...

On pourra consulter également un ouvrage publié par M. E. Boulmy, sous le titre de Considérations sur la Méthode Jacotot, contenant une instruction normale très détaillée sur la lecture, l'écriture, la langue maternelle, les langues étrangères , etc. ; ainsi que le rapport adressé par M. Baudoin à M. de Valisménil, sur les résultats et l'influence de la Méthode.
On continue la lecture des autres, mais on ne les raconte pas.

Quand on a fini l'ouvrage, on recommence cette lecture. Et comme là langue est tout entière dans un livre, il s'agit non-seulement de le comprendre, mais d'en retenir les syllabes, les mots, les locutions et les expressions.

Les questions qu'on adresse ensuite à l'élève ne peuvent être en trop grand nombre. C'est par elles qu'on le force à regarder, et dès-lors à comprendre, puisque ne devant répondre que d'après les faits qu'il a sous les yeux, il voit nécessairement tout ce qu'il dit. Si quelquefois les réponses sont vagues et indécises, comme elles sont toujours suivies de la justification, l'élève perd bien vite l'habitude fâcheuse, et néanmoins assez ordinaire, de parler au hasard.

On s'occupe du sens des mots.

On vérifie l'orthographe. Cet exercice doit être continué jusqu'à ce que l'élève soit arrivé à écrire des compositions, dans lesquelles on exige la plus grande exactitude d'orthographe ; car l'élève n'employant en général que des mots qu'il a vus, il lui est toujours possible de les écrire d'une manière correcte.

On fait généraliser. Cela donne à l'élève les premières habitudes de parler sur ce qu'il connaît; et on ne peut trop tôt les lui faire contracter ni, employer trop de moyens pour lui faire acquérir le talent de la parole. Il sera donc utile de traiter tous les sujets de composition alternativement de vive voix et par écrit.

On imite, c'est-à-dire que sur les regrets de Calypso, on fait les regrets de Télémaque dans la tempête, de Télémaque après son discours à Aceste, etc. Le nombre des sujets à imiter est infini pour les premiers livres seulement.

Tout consiste, pour l'élève qui commence, à regarder les faits, à ne s'occuper que de cela, pour en dire ce qu'il en pense : peu importe de quelle manière il s'exprime, pourvu qu'il se fasse comprendre; le style se formera plus tard; le premier point est d'apprendre à regarder. Et encore une fois, rien de plus facile que d'écrire, à la vue d'un fait quelconque, les réflexions qu'il suggère.

Quant au style, lorsque l'élève peut s'en occuper, il ne doit pas écrire une syllabe, pas un mot, pas une réunion de deux mots, pas un ordre de mots, qu'il n'en montre l'exemple dans son livre; parce que tout étant arbitraire ou de convention dans les langues, on ne peut deviner ni la volonté ni les conventions.

On fait des synonymes de mots, d'expressions, de composition, de pensées, etc.

On fait des traductions, c'est-à-dire sur les regrets de Galypso, les regrets de l'ambitieux, etc.

Voici un nouvel exemple de cet exercice, donné par le fondateur de la méthode :

« Si je disais : lorsque Philippe, sur le point d'envahir toute la Grèce, était toujours vainqueur, tantôt par la force des armes, tantôt par la corruption, Démosthènes cherchant à réveiller les Athéniens, leur »propose d'établir un gymnase pour se préparer à la guerre, et leur parle ainsi :

« Athéniens ! il est indigne d'un peuple libre de ne s'évertuer contre l'ennemi que lorsqu'il est prêt à nous saisir. Un peuple libre, qui veut conserver son indépendance, doit être sans cesse dans le forum pour délibérer sur les intérêts de la patrie, ou dans le gymnase, pour apprendre à manier ses armes. La guerre règle la destinée des peuples ; il faut donc savoir la guerre. Or, le gymnase est un apprentissage perpétuel de la guerre.

Si je parlais ainsi, je traduirais Bossuet dans l'oraison funèbre de Marie-Thérèse d'Autriche.

Nous appelons cela traduction, parce que Bossuet parle de la mortification, et que je parle, moi, d'un gymnase, en empruntant presque toutes les expressions de l'orateur qui m'a servi de modèle. »

On fait chercher des sujets de traduction.

On fait des analyses.

On vérifie la grammaire. On doit s'assurer alors que les conjugaisons de tous les verbes sont bien sues.

On écrit sur l'ode, sur tout sujet de littérature, sur un objet quelconque.

On imite des pensées.

On fait des lettres, des portraits, des parallèles, des récits, des discours, des fables, des scènes, etc.

On étudie les livres sous le rapport de la composition , on vérifie les plans. Exemple :

Voilà une personne triste; un nouveau personnage se présente, et la distrait quelques instans de sa douleur. La description des lieux, des personnages, de leurs mœurs, vous fournira des détails intéressans; la peinture des plaisirs dont ils jouissent, leurs récits et leurs discours concourront à remplir la scène et à embellir votre tableau.

Partez d'un mot, d'un événement, d'un personnage, d'un sentiment quelconque, choisi dans cette composition. Reformez un nouveau tout, combinez autrement les idées, groupez les personnages en les faisant changer de place, changez l'ordre des récits et des discours, vous ne finirez jamais. Or, c'est cela qui se fait seul dans la tête de celui qui sait, sans qu'il s'en doute, lorsqu'il répète toujours et qu'il réfléchit sans cesse à ce qu'il dit.

Que si le premier livre, et par conséquent les vingt-trois autres , ont cette inépuisable fécondité, il est aisé déjuger des résultats infinis de leurs combinaisons.

On vérifie que tout est dans tout.

Les exercices qui précèdent comprenant toutes les espèces de compositions oratoires, renferment conséquemment plus que les connaissances indispensables aux besoins ordinaires de la société.

N.B.: Cette courte récapitulation est extraite de l'ouvrage de M. de Séprès , et que nous croyons indispensable à tous ceux qui appliquent la méthode.


Par Joseph Jacotot - Publié dans : Textes de Benjamin Laroche
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Lundi 24 août 2009 1 24 /08 /2009 00:56



Le même procédé s'appliquera à l'enseignement des langues mortes et des langues vivantes .


Voulez-vous apprendre la langue latine ? Prenez un Télémaque, ou un Epitome latin; ayez la traduction en regard : apprenez le texte; au moyen de la traduction, rendez-vous compte de chaque mot, de chaque phrase; observez les désinences. Racontez en latin les passages du même texte que vous ne savez pas encore par cœur. Quand vous saurez une partie de l'ouvrage, que le reste aura été raconté, prenez une grammaire latine, et faites la vérification des règles sur le texte gravé dans votre mémoire. Cette opération terminée, vous savez le latin. Faites alors sur votre texte latin tous les exercices recommandés pour la langue maternelle, et présentez-vous hardiment aux examinateurs; vous saurez mieux le latin, croyez-moi, que ceux qui vous examineront. Appliquez ce que je viens de dire à toutes les langues anciennes et modernes.

D'après ce système, six mois doivent suffire pour apprendre une langue, quelque difficile qu'elle soit. Voyez combien de langues vous pouvez enseigner à vos élèves, pendant tout le temps que dure leur éducation.

M. E Boutmy vient également de mettre sous presse le premier livre du Télémaque qu'il a traduit en grec ancien, avec le français en regard; ainsi qu'un Epitome Historiée Sacrée, avec texte décomposé et traduction en regard. Les Télémaque latin, anglais, italien, allemand sont sous presse. L'instruction normale pour la musique est en vente.

Mais bornez-vous à donner à vos élèves la connaissance de deux langues mortes (le grec et le latin), et de deux ou trois langues vivantes (l'anglais, l'allemand, l'italien). Pour les élèves auxquels le grec et le latin sont inutiles, et c'est le plus grand nombre, substituez deux langues vivantes de plus, le russe et l'espagnol, ou l'arabe et l'indou.

Cependant l'enseignement universel ne se borne point aux langues; sans cela, il ne justifierait point son titre d'universel. Il s'applique avec un succès égal aux mathématiques, à la géographie, à l'histoire, au dessin, à la musique, aux sciences physiques et naturelles.

Nous renvoyons encore, pour ces diverses sciences, aux ouvrages du fondateur, ainsi qu'au journal qu'il publie sous le titre de Journal de l'émancipation intellectuelle. Après cette lecture, le père de famille se convaincra qu'il peut, sans secours étrangers, instruire ses enfans et leur enseigner même ce qu'il ne sait pas. Car ce n'est point de son maître, mais de lui- même, que l'élève apprend tout.



Par Joseph Jacotot - Publié dans : Textes de Benjamin Laroche
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Dimanche 23 août 2009 7 23 /08 /2009 11:49



Grâce à l'enseignement universel, les maîtres explicateurs sont rendus inutiles. Il faudra désormais qu'ils se résignent à n'être que les guides de leurs élèves dont ils se prétendaient les oracles.

Que font, en effet, les maîtres explicateurs? ils substituent leurs idées aux idées de leurs élèves. De quel droit? Qui leur a dit que ce qu'ils ont vu, leurs élèves ne le verront pas? Insensés! ils prétendent donner des idées toutes faites! Mais ces idées, qui les leur a suggérées à eux ? les livres et les faits, apparemment : les livres et les faits les suggéreront sans eux à leurs élèves. Qu'ils cessent donc de se donner une peine inutile; qu'ils reposent leurs poumons fatigués par l'enseignement universitaire, et qu'ils rendent la parole à leurs élèves muets jusqu'alors! Leurs élèves y gagneront de s'instruire mieux et plus vite; et je ne vois pas ce que le professeur pourrait y perdre, si ce n'est une extinction de voix.


Ainsi, grâce à l'enseignement universel, tout peut s'apprendre sans maître explicateur. L'Université persistera-t-elle à tout expliquer? Six mois suffiront désormais pour apprendre une langue. L'Université persistera-t-elle à demander dix ans pour enseigner du latin et un peu de grec?

Les intelligences étant égales, tout homme pourra désormais écrire et parler sa langue aussi bien qu'un académicien. L'Université persistera-t-elle à abrutir la génération naissante, et à rejeter chaque année dans la société cette foule de jeunes gens qui, au sortir de leurs études, ne savent pas même l'orthographe ?

L'Université niera-t-elle ce que nous avançons ici? De toutes parts s'élèvent des preuves irrécusables de la vérité de nos paroles. La Belgique a donné le signal: Louvain voit s'élever et grandir une jeunesse instruite par l'enseignement universel. L'Université de France le sait. Elle a député ses membres vers le fondateur de l'Emancipation intellectuelle.

Ces députés universitaires ont vu. Pourquoi donc se taisent-ils ? Qui peut les obliger à garder le silence, quand l'intérêt de la jeunesse confiée à leurs soins, et la force de la vérité, leur font un devoir de parler? Qu'ils s'expliquent enfin ; qu'ils nient, s'ils en ont le triste courage, les bienfaits immenses de l'enseignement universel. Que dis-je? la France n'a point attendu leur décision pour se prononcer. Partout s'élèvent des institutions conformes à la méthode nouvelle; partout on s'empresse à l'accueillir et à la mettre en pratique. Que l'Université se taise ou qu'elle parle, l'enseignement universel ne s'arrêtera pas dans sa marche triomphante; il continuera à proclamer que l'âme humaine peut s'instruire par elle-même, que les maîtres explicateurs sont les fléaux de l'espèce humaine, que les intelligences sont égales, et que tout est dans tout; et ces grandes et bienfaisantes vérités seront comprises, et le genre humain les répétera par acclamation, et l'édifice universitaire, que l'erreur seule et les préjugés de l'ignorance soutiennent encore, sentira crouler ses vieux appuis, et jonchera le sol de ses ruines.








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Samedi 22 août 2009 6 22 /08 /2009 10:25


Alors qu'un monopole oppresseur aura cessé de peser sur l'éducation nationale; alors que des méthodes rétrogrades et absurdes n'arrêteront plus l'essor de l'intelligence humaine; alors que l'enseignement universel répandra sans contestation ses bienfaits sur les générations naissantes : alors, mais seulement alors, pourra se réaliser l'espoir d'une réforme complète dans l'éducation des peuples, réforme que tous les bons esprits réclamaient depuis long-temps avec insistance sans trop savoir comment l'effectuer.


Alors, à une éducation toute pédantesque, ou, pour parler le langage des universitaires, toute classique, succédera une éducation plus en harmonie avec les nouveaux besoins de l'époque.

Alors les sciences physiques et mathématiques, reléguées maintenant à la fin des études, prendront dans les travaux de la jeunesse, et même de la première enfance, la place que leur assigne leur importance; alors une langue morte ne sera plus la base ridicule sur laquelle on bâtira l'édifice moral et intellectuel de l'éducation de l'homme.

Des bases plus larges, plus rationnelles surtout, seront adoptées. On comprendra que l'étude des mots n'est pas tout dans la vie. L

es sciences philosophiques et politiques ne seront plus exilées dans le cabinet de l'idéologue et du publiciste; elles se mêleront sans étrangeté aux études de l'enfance et de la jeunesse. La jeunesse quittera nos écoles avec des connaissances positives et substantielles, en analogie avec nos besoins sociaux. Tous les hommes pourront prétendre, sans témérité, au bienfait de la science. L'aristocratie du talent disparaîtra pour faire place à cette égalité intellectuelle, la plus sûre garantie de la paix sociale.


L'enseignement primaire, dès-lors, ne se bornera plus à l'acquisition imparfaite de la lecture et de l'écriture. On sentira que le peuple a aussi besoin de connaissances réelles, pour apporter dans ses travaux l'intelligence et les perfectionnemens nécessaires. Les sciences physiques et chimiques ne sont pas moins utiles au peuple qu'au savant. Les mathématiques lui sont d'une nécessité absolue. L'enseignement universel fournira des moyens rapides et faciles d'inculquer à toute la population laborieuse ces connaissances dont l'absence se fait si déplorablement sentir.

Que si des esprits ombrageux, des aristocrates de science, prétendaient voir quelque chose de redoutable dans ce nouveau et immense développement du génie des peuples; que si même quelques esprits timides prétendaient y voir de nouveaux germes de révolutions, que ces hommes se rassurent: ce ne sont point des sophismes qui changeront la nature des choses. La lumière de la foudre peut être dangereuse: née des orages, elle aveugle ou tue.

Mais cette lumière douce et pure que répand par degrés l'astre du jour à son lever, cette lumière dont l'aurore commence à se faire entrevoir, est toute bienfaisante. Elle échauffe et vivifie en même temps qu'elle éclaire, et ses ennemis même ont part à ses bienfaits.





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Vendredi 21 août 2009 5 21 /08 /2009 10:26


CHAPITRE IV.

De la direction morale à imprimer à l'éducation. Des châtiments.

Jusqu'a présent je me suis borné à développer les principes proclamés par le fondateur de l'enseignement universel; j'en ai fait l'application aux différentes branches d'enseignement. C'est maintenant à la direction morale de l'éducation que je vais essayer d'appliquer ces mêmes principes, ou plutôt des principes qui me semblent être la conséquence rigoureuse de ceux que l'enseignement universel a établis. Je continuerai, comme je l'ai fait, à mettre en présence les physionomies si diverses de la méthode universitaire et de la méthode émancipatrice.

Quels sont les moyens que l'enseignement universitaire met en usage pour s'assurer des succès? deux moyens. L'un est la crainte, l'autre l'espérance.

La crainte : ce sont les punitions, les châtimens de toute espèce.

L'espérance : ce sont les honneurs, les prix, et surtout les concours. Nous espérons facilement démontrer l'impuissance de ces moyens factices.

Abordons d'abord le premier, la crainte. Ainsi vous avilissez de bonne heure la nature humaine; vous la ployez au joug honteux de la terreur, autant qu'il est en vous; vous faites de ces enfans des êtres lâches et pusillanimes; vous préparez des esclaves aux tyrans à venir.

Vous n'infligez plus des châtimens corporels; je le sais. La voix de l'humanité et de la raison a prévalu, et a arraché de vos mains le fouet et la férule. Mais vous n'avez pas pour cela renoncé au principe de la crainte. Vous avez conservé le ton de la supériorité qui humilie, de la menace qui irrite, du mépris qui avilit.Vous ordonnez, et vous exigez qu'on vous obéisse en silence et aveuglément. Vous avez fait de vos élèves des automates. Vous avez multiplié les punitions; vous les avez rendues aussi humiliantes que possible.

Vous avez oublié que l'enfant qu'on humilie s'accoutume bientôt à l'humiliation et la brave.

L'enseignement universel ne procède point ainsi. Le maître est l'ami des élèves qui l'entourent. Il sait que toutes les intelligences sont égales, et il se garde bien de se croire supérieur à ses élèves.

Il n'est point obligé d'être pédant pour être respecté. Le pédantisme est banni de l'enseignement universel. La morgue n'y est pas de mise.

C'est l'enseignement universitaire qui crée la morgue et le pédantisme car il enseigne que les intelligences sont inégales.

Le professeur universitaire regarde l'ignorance comme un crime, le savoir comme un privilège.
Le professeur émancipateur regarde l'ignorance et le savoir comme des faits qui s'expliquent sans humilier l'ignorant, sans enorgueillir le savant. L'un sera donc orgueilleux et vain, l'autre doux et modeste. L'un se dira : « Je suis savant, et je dois ma  science à mon mérite. » L'autre se gardera bien de dire ni de croire qu'il est savant, et surtout il se gardera bien de mépriser ceux qui ne le sont pas.


Ainsi, le principe de la crainte sera banni de l'enseignement universel. Dans nos classes, quiconque ne sait pas, se lève et dit : « Je ne sais pas. » II n'en résulte pour lui aucun inconvénient; c'est même parmi nous une réponse fort commune que celle-ci : « Je ne sais pas. » Et nous y sommes accoutumés. D'abord l'élève la fait et doit la faire, toutes les fois qu'on lui demande ce qu'il n'a point vu; et cela doit arriver fréquemment, même au maître le plus exercé.

Ensuite, l'eût-il vu, s'il dit je ne sais pas, c'est chez lui un défaut d'attention ou de mémoire; et !e maître doit se borner à dire: cherchez, voyez, réfléchissez. Pensez-vous que des châtimens seraient plus efficaces ? Des châtimens ne seraient pas seulement inutiles; ils auraient encore pour résultat certain d'abrutir ceux que nous émancipons. Laissons donc les punitions et leur hideux cortège aux méthodes abrutissantes et rétrogrades ; mais nous, émancipateurs, nous qui respectons la dignité humaine, ne nous avilissons point par l'emploi de ces indignes moyens.

C'est la bienveillance et l'amour qui doivent nous guider dans l'accomplissement de nos devoirs sacrés. Il faut aimer l'enfance, quand on se consacre à son instruction. Quiconque n'aime point les enfans, quiconque est dur, cruel, impitoyable, que celui-là se hâte d'abandonner la noble profession de l'enseignement : c'est un sacerdoce ; il faut y être appelé par une vocation spéciale.



Par Joseph Jacotot - Publié dans : Textes de Benjamin Laroche
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Jeudi 20 août 2009 4 20 /08 /2009 10:50



L'autre moyen employé par les méthodes universitaires, ce sont les récompenses. Abordons aussi ce-sujet délicat. Quand un élève a bien travaillé, s'est distingué parmi ses condiciples, que faites-vous? A la fin de l'année, vous lui décernez des récompenses ; vous lui donnez des prix.

Voyons, raisonnons; quel est votre but en agissant ainsi? La récompense que vous décernez se borne-t-elle à constater un fait ? Alors de quelle utilité est cette constatation? Quel avantage, quelle utilité véritable à dire à cet élève : Tu en sais plus que tes camarades? Aux autres: il est votre supérieur à tous?

Assurément il serait difficile de trouver un moyen plus propre que celui-là à rendre vain et fier le jeune homme le plus modeste. C'est encore un fort bon moyen d'humilier ses condisciples, en leur offrant le spectacle d'une supériorité à laquelle ils n'ont pu parvenir. Craint-on donc que la vanité et l'orgueil ne se développent pas assez promptement dans la jeunesse, qu'on emploie ces excitans funestes? Mais enfin, me dira-t-on, trouvez un autre moyen de constater la supériorité. Et quelle nécessité si grande trouvez-vous donc à cette statistique des supériorités intellectuelles ? Ces supériorités en subsisteront-elles moins, pour n'avoir pas été constatées ?


Et puis, qui vous a dit que vous avez bien jugé ? Est-ce une copie qui doit décider de la capacité d'un élève? Mais vous-mêmes, voudriez-vous être jugés sur une production isolée ? L'élève qui a mal fait cette copie fatale, sait peut-être mille choses dont cette copie ne parle pas : il n'a pas été supérieur, parce qu'il n'a pas trouvé l'occasion de développer sa supériorité. Mais en supposant même que l'on tînt, jour par jour, un compte exact des progrès de chaque élève et du résultat de ses travaux, que gagnerez-vous à constater et à proclamer à la fin de l'année, par une distribution de prix, des supériorités que chaque élève connaît d'avance aussi bien que vous P Le but que vous annoncez vous proposer dans ces solennités n'est donc point un but juste et utile.

Vous continuez et vous dites : Si la constatation des supériorités n'apprend rien à l'élève couronné, ni à ses condisciples, c'est du moins une récompense digne d'exciter l'émulation, et sous ce rapport, on atteint un but raisonnable.

Ici s'élève une question grave, l'une des plus importantes que la grande question de l'éducation puisse soulever. Abordons-la avec franchise, comme nous avons abordé toutes les autres. Nous voulons parler du principe même de l'émulation. Ce principe, jusque aujourd'hui, a fait la base de l'instruction publique. En quoi consiste l'émulation? A se surpasser les uns les autres.

Ainsi, les supériorités que l'émulation tend à produire, sont des supériorités relatives, jamais absolues. Je ne veux point être savant; je veux seulement être plus savant que mes rivaux. Que m'importe d'être riche, si mes voisins le sont plus que moi? Je veux être plus riche qu'eux. César disait : « II vaut mieux être le premier de ce village que le second à Rome. » C'est le langage de l'ambition : l'émulation n'est pas autre chose.

Craint-on qu'elle n'ait pas assez de prise sur les hommes, qu'on s'empresse de leur inoculer cette passion funeste dès l'âge le plus tendre? Notre ordre social tout entier ne tend-il pas à faire de l'émulation la principale passion des hommes? Cette passion n'enfante-t-elle pas assez de maux? N'est-ce pas elle qui produit la plupart des malheurs et des désordres de la société ? On vante l'émulation : mais n'y en a-t-il que de louables et de belles? et puis, quelles sont les grandes choses que l'émulation ne tende à ternir ? Qui voudra donner le nom de vertu à un acte qui n'a eu pour but que de conquérir les applaudissemens des hommes? N'est-ce qu'en faisant du bien aux hommes qu'on en est applaudi? N'est-ce pas en leur faisant du mal, au contraire, qu'on commande leurs applaudissemens? Les noms des inventeurs des arts utiles sont ensevelis dans l'oubli. L'histoire a recueilli avec un soin minutieux les noms des ravageurs de provinces. Lorsque la gloire est le but principal que vous proposez au talent, ne craignez-vous point que le talent ne veuille l'obtenir à tout prix? et parmi les moyens d'arriver à la gloire, n'y en a-t-il que de bons ?
Je sais que les imperfections et les vices de notre ordre social justifient cette fatale direction donnée aux travaux et aux études de la jeunesse ; mais n'est-il
pas temps enfin de s'enquérir si cette direction est la meilleure qu'il soit possible de donner?

Pourquoi ne chercherait-on pas, au contraire, à fonder sur une base plus salutaire le système de notre éducation publique? Pourquoi n'apprendrait-on pas de bonne heure à la génération naissante à faire le bien pour lui-même, à aimer la science, la religion, la vertu pour elles-mêmes, et indépendamment des applaudissemens qu'elles peuvent attirer à celui qui les possède? Etait-ce afin que la Grèce le proclamât le plus sage des hommes, que Socrate enseignait et pratiquait la vertu? C'eût été donner à de grandes choses  de bien petits motifs.



Par Joseph Jacotot - Publié dans : Textes de Benjamin Laroche
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