Lundi 24 août 2009
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Benjamin Laroche
L'ENSEIGNEMENT UNIVERSEL
ou
MÉTHODE JACOTOT
EN PRÉSENCE
DE L'ENSEIGNEMENT UNIVERSITAIRE
PARIS.
FROMENT, ÉDITEUR,
RUE DAUPHINE, N° 24
1829
CHAPITRE PREMIER.
Exposition du système universitaire. Écoles primaires et secondaires. Collèges.
Sorbonne.
Une chose qui m'a toujours paru inexplicable, c'est que l'éducation, cette branche si
importante de la prospérité publique, soit restée stationnaire au milieu des progrès de toutes les autres. La civilisation, qui s'est cependant beaucoup occupée de cette matière, ne l'a point
améliorée. Je dirai plus, l'éducation, au lieu d'avancer, a rétrogradé;
elle me semble mieux entendue chez les anciens que chez les modernes. Parmi les premiers, l'éducation morale était comptée pour beaucoup; chez nous elle est à peu près totalement
négligée.
L'éducation physique avait recu dans la gymnastique un vaste développement ; chez nous,
ce n'est que depuis un petit nombre d'années que nous avons reconnu là une lacune qu'il importait de remplir. Même observation pour les méthodes d'enseignement. On enseigne encore de nos
jours comme au temps d'Aristote, ou peut-être plus mal. Cependant les sciences philosophiques ont fait des progrès ; les facultés de l'homme ont été mieux analysées. Apprendre n'est que
mettre en action quelques-unes de ces facultés.
On doit donc s'étonner que l'art d'enseigner n'ait profité en rien de nos progrès
philosophiques.
Les nations ont revendiqué leurs droits; et cependant l'esprit humain est resté
l'esclave des méthodes routinières. Tel peuple qui se dit libre croit ne pouvoir apprendre à parler et à penser qu'en se mettant à la discrétion d'une tyrannie enseignante, en sorte que c'est
par les portes de l'abrutissement qu'on entre dans le palais de la science.
Justifions ces réflexions sévères, mais qui ne sont que trop
méritées.
Examinons l'organisation de notre instruction publique; pénétrons dans l'intérieur de
nos collèges, et de nos institutions de tout genre. Qu'y verrons-nous? La génération naissante parquée sous le nom d'écoles primaires, d'écoles secondaires, de
collèges.
Dans les premières, trois ou quatre années de l'enfance sont employées à la
communication imparfaite de la lecture et de l'écriture. Ces faibles résultats cependant n'ont été obtenus qu'en étouffant les germes précoces de ces jeunes intelligences, qu'en viciant pour
toujours peut-être leurs facultés intellectuelles et morales, qu'en détruisant l'œuvre de la nature, qu'en dégradant l'espèce humaine au berceau.
Entrez dans ces écoles d'abrutissement précoce: dans les unes, vous voyez la tyrannie
disciplinant l'enfance par les châtimens et la terreur: de pauvres enfans sont là tremblans, les yeux baissés, tenant en main leur alphabet ou leur catéchisme, et maudissant de grand cœur
l'un et l'autre. Ainsi on semble avoir voulu rendre haïssables deux choses qu'il fallait avant tout faire aimer : la science et la religion.
Quittons ces lieux. Voyons d'autres écoles. Celles-là contiennent déjà un progrès; mais
qu'il est faible encore! Le langage qu'on y parle est plus raisonnable. Cependant toutes les améliorations se sont bornées à soumettre à une règle commune tous les mouvemens de cette masse
d'enfans, ou plutôt d'automates. Ils se meuvent ensemble, ils s'arrêtent ensemble. Une voix commande, et le mouvement s'exécute: Épelez, et l'on épelle; tracez, et l'on trace; effacez, et
l'on efface; répétez, et l'on répète. Jusques-là tout va bien.... Mais on ajoute : comprenez, et personne ne comprend.
Passons; et sans nous arrêter aux écoles et institutions secondaires qui n'offrent que la répétition et le mélange des abus signalés dans les hautes et basses écoles, arrivons aux collèges.
C'est de ces établissemens privilégiés qu'on est fier; on les cite avec éloge ; on les montre avec orgueil aux étrangers; on établit pour eux des concours publics et généraux, dans lesquels
on les entoure de toutes les pompes publiques ; on les environne en quelque sorte d'une auréole nationale; c'est pour eux que sont tressées ces couronnes ; c'est pour les applaudir que cette
foule immense s'est rassemblée; c'est pour célébrer leurs triomphes que cette noble harmonie se fait entendre. Tout cela n'est que la décoration, et j'avoue qu'elle est fort belle. Venons au
fait... Voyons la pièce. Entrons en classe.
Sont-ce là les élèves ? comme l'ennui est peint sur leurs figures attristées! ils
appartiennent aux premiers bancs, et paraissent attentifs. J'en vois plus loin qui emploient leur temps d'une manière moins ennuyeuse: ils jouent, ils s'amusent, ils prennent du bon temps
pour leurs camarades qui l'ennuient : ce sont les paresseux, les indifférens, les retardataires. Ils sont en immense majorité ; ce n'est pas sur eux que l'on compte pour les concours; ils le
savent bien, et paraissent s'en inquiéter fort peu.
Que fait cet homme revêtu d'une longue robe noire, dans cette chaire, du haut de laquelle il s'agite, il gesticule, il crie? C'est le professeur; c'est lui qui est chargé d'ennuyer et
d'abrutir quatre heures par jour régulièrement toute cette jeunesse.
Que dit-il donc? car il parle tout seul. Il lit des copies. Il dit que telle chose est
bonne, telle autre mauvaise; et l'élève qui l'entend l'oublie aussitôt, car il ne pense pas. Et pourquoi penserait-il? Ne voilà-t-il pas là un homme qui est chargé de penser pour lui ?
Quand il sera professeur à son tour, alors il pensera pour les autres : jusques-là où est la nécessité?
Par Joseph Jacotot
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Publié dans : Textes de Benjamin Laroche
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