Vendredi 21 août 2009
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CHAPITRE IV.
De la direction morale à imprimer à l'éducation. Des
châtiments.
Jusqu'a présent je me suis borné à développer les principes proclamés par le fondateur
de l'enseignement universel; j'en ai fait l'application aux différentes branches d'enseignement. C'est maintenant à la direction morale de l'éducation que je vais essayer d'appliquer ces
mêmes principes, ou plutôt des principes qui me semblent être la conséquence rigoureuse de ceux que l'enseignement universel a établis. Je continuerai, comme je l'ai fait, à mettre en
présence les physionomies si diverses de la méthode universitaire et de la méthode émancipatrice.
Quels sont les moyens que l'enseignement universitaire met en usage pour s'assurer des
succès? deux moyens. L'un est la crainte, l'autre l'espérance.
La crainte : ce sont les punitions, les châtimens de toute
espèce.
L'espérance : ce sont les honneurs, les prix, et surtout les concours. Nous espérons facilement démontrer l'impuissance de ces moyens
factices.
Abordons d'abord le premier, la crainte. Ainsi vous avilissez de bonne heure la nature
humaine; vous la ployez au joug honteux de la terreur, autant qu'il est en vous; vous faites de ces enfans des êtres lâches et pusillanimes; vous préparez des esclaves aux tyrans à
venir.
Vous n'infligez plus des châtimens corporels; je le sais. La voix de l'humanité et de
la raison a prévalu, et a arraché de vos mains le fouet et la férule. Mais vous n'avez pas pour cela renoncé au principe de la crainte. Vous avez conservé le ton de la supériorité qui
humilie, de la menace qui irrite, du mépris qui avilit.Vous ordonnez, et vous exigez qu'on vous obéisse en silence et aveuglément. Vous avez fait de vos élèves des automates. Vous avez
multiplié les punitions; vous les avez rendues aussi humiliantes que possible.
Vous avez oublié que l'enfant qu'on humilie s'accoutume bientôt à l'humiliation et la
brave.
L'enseignement
universel ne procède point ainsi. Le maître est l'ami des élèves qui l'entourent. Il sait que toutes les intelligences sont égales, et il se garde bien de se croire supérieur à
ses élèves.
Il n'est point obligé d'être pédant pour être respecté. Le pédantisme est banni de l'enseignement universel. La morgue n'y est pas de mise.
C'est l'enseignement universitaire qui crée la morgue et le pédantisme car il enseigne que les intelligences sont inégales.
Le professeur universitaire regarde l'ignorance comme un crime, le savoir comme un privilège.
Le professeur émancipateur regarde l'ignorance et le savoir comme des faits qui s'expliquent sans humilier l'ignorant, sans enorgueillir le savant. L'un sera donc orgueilleux et vain, l'autre
doux et modeste. L'un se dira : « Je suis savant, et je dois ma science à mon mérite. » L'autre se gardera bien de dire ni de croire qu'il est savant, et surtout il se gardera bien de
mépriser ceux qui ne le sont pas.
Ainsi, le principe de la crainte sera banni de l'enseignement universel. Dans nos
classes, quiconque ne sait pas, se lève et dit : « Je ne sais pas. » II n'en résulte pour lui aucun inconvénient; c'est même parmi nous une réponse fort commune que celle-ci : « Je ne sais
pas. » Et nous y sommes accoutumés. D'abord l'élève la fait et doit la faire, toutes les fois qu'on lui demande ce qu'il n'a point vu; et cela doit arriver fréquemment, même au maître le plus
exercé.
Ensuite, l'eût-il vu, s'il dit je ne sais pas, c'est chez lui un défaut d'attention ou
de mémoire; et !e maître doit se borner à dire: cherchez, voyez, réfléchissez. Pensez-vous que des châtimens seraient plus efficaces ? Des châtimens ne seraient pas seulement inutiles; ils
auraient encore pour résultat certain d'abrutir ceux que nous émancipons. Laissons donc les punitions et leur hideux cortège aux méthodes abrutissantes et rétrogrades ; mais nous,
émancipateurs, nous qui respectons la dignité humaine, ne nous avilissons point par l'emploi de ces indignes moyens.
C'est la bienveillance et l'amour qui doivent nous guider dans l'accomplissement de nos
devoirs sacrés. Il faut aimer l'enfance, quand on se consacre à son instruction. Quiconque n'aime point les enfans, quiconque est dur, cruel, impitoyable, que celui-là se hâte d'abandonner la
noble profession de l'enseignement : c'est un sacerdoce ; il faut y être appelé par une vocation spéciale.
Par Joseph Jacotot
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Publié dans : Textes de Benjamin Laroche
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